CONVERSION A SAINT-DENIS
Cette instruction relijrieuse, sollicitée par Henri IV , eut lieu tout à la fois à Chartres et à Mantes, tandis qu'une suspension d'armes mettait un terme aux opérations belliqueuses. La cérémonie de l'abjuration s'annonça en toutes ses pompes à Saint-Denis : « Le dimanclie , entre huict et neuf heures du matin , lorsque le roy sortit pour aller en la vieille abbaye, les princes, officiers de la couronne et autres gens de la noblesse formoient un nombre de mille et plus , marchant tous devant luy * ; les Suisses de la garde avec le tambour battant , à la teste desquels , suivant l'institution ancienne, marchoit le prevost de l'hostel , assisté d'un lieutenant de robe courte et de plus de cinquante archers revestus de leurs hocquetons. Les rues par lesquelles Sa Majesté devoit passer furent toutes tendues et tapissées et le chemin tout couvert d'herbes et de fleurs. Sa Majesté estoit vestue d'un habit de salin blanc , chausses et
en ce lieu, où il y a desjà un bon nombre de prélats. Hastez-\ous donc, je vous en prie, afin de n'avoir le regret que vous auriez si vous n'y aviez assisté. » Mss. Béthune, vol. cet. 9)14, fol. 12.
*« Environ sis heures du soir dudict jour 22" juillet , jour de la Magdelaine , le roy arriva à Sainct-Denis avec grande resjouissance de lous les assistans et grands cris de vive le roy ; même s'y trouvèrent plusieurs habitans de Paris faisant et criant comme les autres. » — Journal manuscrit d'un paiiementaire.
CONVERSION A SAINÏ-DENIS (1593). 281
pourpoint avec le long bas de soie blanche et souliers blancs, revestuc d'un manteau noir et chapeau de inesnic couleur. Arrivé qu'il fui au grand portail de ladicte église , estoit assis en une chaise le sieur archevesque de Uourges, revestu de sou habit d'archevesque, et demanda au roy : « Qui estes? lequel respondit : « Je suis le roy. — Que demandez- vous ? — Je demande à estre reçu eu l'Église catholique et romaine. » Le sieur de Bourges ajouta : « Le voulez-vous ? — Oui, je le veux et le désire. » Lors ledict sieur de Bourges luy présenta un livre , et à l'instant Sa Majesté se mit à genoux , et , teste nue avec beaucoup de tesmoignage d'un cœur contrit , fit sa profession. La desvotion fut remarquée très-grande en Sa Slajesté , laquelle pendant la consécration et élévation de l'Eucharistie eut perpétuellement les mains jointes, les yeux adorant l'Eucharistie, ayant frappé sa poitrine trois fois tant à l'élévation de l'Eucharistie que du calice. La me.sse finie , fit faire Sa Majesté largesses au peuple de quatre cents escus en grands blancs, et, après avoir esté reconduite par les mesmes gardes qui l'avoient menée , fit faire l'aumosne de trois mille pains et trois mille sols par la ville *. »
Henri de Navarre désirait imprimer de la grande solennité à cette réconciliation avec l'E-
FoHTARjEi' , portefeuilles , n"' 4 16- il?.
282 CONVERSION DE UEMl IV (1393).
glise catholique ; il était hérétique , relaps. S'il n'y avait autour de lui de hauts prélats, des gentilshommes catholiques, des bourgeois dévoués, la ligue ne nierait-elle pas sa conversion ? Il fallait parler aux esprits et créer à la royauté nouvelle un parti du clergé; opposer la foi orthodoxe à la foi orthodoxe, diviser ainsi complètement l'opposition religieuse et politique de la sainteunion. \oilà ce qui explique les grandes discussions de doctrines, les longues conférences de Mantes et de Saint-Denis sur la conversion. 11 était à craindre que si toutes les formalités légales n'étaient remplies, les membres ardens de la sainte- union n'attaquassent la régularité de la belle et grande cérémonie. Il faut se reporter à l'époque de la toute-puissance catholique : quand la société était pleine de croyances , un acte de foi était comme le symbole politique delà royauté, comme la constitution qui la rattachait aux formes sociales. Pour donner un incontestable caractère à l'abjuration royale , Henri écrivit de sa main à plusieurs des curés de Paris les plus modérés, afin qu'ils répandissent cette bonne nouvelle dans leurs paroisses et vinssent l'instruire des véritables dogmes *.
* " M. Benoist ; dès l'heure que j'ai eu la volonté de penser à ma conversion , j'ay jeté l'œil sur vous pour estre l'uu de ceux duquel j'auray l'assistance fort agréable en
PROCÈS-VERBAL D'.VBJURATIOIV (1593). 283
Le clergé de Saint-Denis, l'archevêque de Bourges, cette portion de la hiérarchie ecclésiastique qui s'était attachée à la fortune de Henri IV, consigna dans une longue charte toutes les moindres démarches du roi pour son abjuration. On constata comment la conversion s'était faite , les miracles que la foi avait opérés dans le cœur du Béarnais , toutes choses qu'on voulait justifier à la cour de Rome. « L'an mil cinq cent quatrevingt-treize, le jeudi vingt-deuxième jour du mois de juillet, suivant la convocation des preslats et docteurs catholiques indiquée par le roy en la ville de Mantes , continuée en celle de Sainct-Denis pour, par leurs bons enseigneniens, estre esclairci des difficultés qui le tenoient séparé de l'Église catliolique, apostolique et romaine ; sont comparus en l'abbaye de ladicte ville, en l'hostel de Monseigneur illustrissime prince et révèrendissime cardinal de Bourbon , archevesque de
ceste occasion. Advisez donc au moyen de me venir trouver et me donnera Dieu, "afin que j'y apporte ce qui despendra de mon auctorité. Cependant qne j'aye part en vos prières , et vous assurez de ma bonne volonté en vostreendroict. Et sur ce je prie Dieu qu'il vous ayt , M. Cenoist, ens a saincte et digne garde. »Escrit à Mantes, le Séjour de juin 1593 , IIesrt ; et plus bas , Potier. — Mss. du Journal parlementaire de 1593, déjà cité. — Les curés qui reçurent de semblables lettres furent ceux de Saint- Sulpice et de Saint-iVIédéric.
Rouen et primat de Normandie : très-révérend père en Dieu Monseigneur Régnant , patriarche , archevesque de Bourges, primat d'Aquitaine, grand aumosnier de France; Philippe Dubosc, évesque de Nantes ; Louis , évesque de Séez ; Descombleaux, évesque de Maillejais ; Nicolas de Thou , évesque de Chartres ; Claude , évesque du Mans; René de Daiilon , nommé à l'évesché de Bayeux ; Jacques David Du Perron , nommé à l'évesché d'Evreux : Louis Seguier, doyen de l'église cathédrale de Paris ; Jean de la Volucir, abbé de la couronne ; Vincent Got , archidiacre et chanoine d'Avranches ; Emard de Chavignac , curé de Sainct-Sulpice-lès-Paris, docteur en théologie ; frère Nicolas Esselin , et Jean Gobelin , religieux de l'Abbaye de Sainct-Denis , docteurs en théologie ; frère Olivier Déranger, religieux de l'ordre de Sainct Dominique; Antoine Chauveau, curé de l'église de Sainct-Gervais, et Claude Morenne , curé de Sainct-Médérie * ; maistre Claude Gouyne , docteur en droit canon , doyen et chanoine en l'église cathédrale de Beauvais;
* 0 Le vendredy 11" dudict mois de juillet , ouï le bruict par la ville de Paris , que 31. Benoist, docteur en théologie et curé de Suinrt-Eustache, et jl. Moreniie , curé de Siiiuot- Médéric, invités pour l'iuslructioii du roy, étoieiit allés a Sainct-Denis ; ce qui se trouva vray. » ( Journal manitsciil d'un parlétnenfuire. )
PROCES-VERBAL D'ABJURATlOlX (1593). 285
fous lesquels , après avoir conféré de roccasioii pour laquelle ils estoient mandés , advisèrciit ({u'ils ne pouvoient pour lors prendre résolution, et qu'il estoit jiécessaire de parler premièrement à Sa Majesté, et entendre plus particulièrement ce qu'elle désiroitd'eux et de la façon qu'il luy plai-^ roit tenir pour son instruction. Le soir, estant Sa Majesté arrivée, ils se présentèrent en sa chambre , auxquels elle fit entendre vouloir , premièrement que parler à toute la compagnie, commencera conférer avec trois ou quatre d'entre eux; et commanda que l'archevesque de Bourges , les évesques de Nantes et du Mans , et Du Perron /lomniéà Evreux, se trouvassent le lendemain sur les dix heures à son lever. Le lendemain vingttroisième, sur les trois heures après raidi, tous les preslats s'assemblèrent, et Monseigneur l'archevesque de Bourges fit rapport de ce qui s'estoit passé le matin au cabinet du roy entre Sa Majesté, luy et lesautresévesques; et estant entrée sur les sept ou huict heures, après avoir faict sortir toutes autres personnes, leur avoit dict que dès son avènement à la couronne , à la prière de ses bons et loyaux subjccts de tous ordres , il avoit résolu et promis recevoir instruction pour se réunir à l'Église catholique, apostolique et romaine, et ne l'ayant pu faire sitost , pour les continuelles guerres et traverses que luy ont données ses ennemis; touché de compassion de la misère et calamité de son
peuple, cognoissant aussi que plusieurs excellens personnages en doctrine et piété contredisoient aux opinions qui le tenoient séparé de l'Eglise , esclairé et inspiré de l'esprit de Dieu, il avoit désiré avec sûreté de sa conscience pouvoir contenter sesdicts subjects. Pour cet efFect , seroit entré en discours par diverses fois avec plusieurs hommes doctes catholiques , lesquels luy avoicnt assuré que l'Eglise catholique , apostolique et romaine estoit la vraie Eglise, à laquelle appartenoit l'interprétation des Sainctes Escritures ; et se seroit résolu se réunir en ladicte Eglise et recevoir instruction. A ceste fin, auroit convoqué une assemblée de prélats et personnes ecclésiastiques, pendant le temps de laquelle convocation , certains personnages catholiques et doctes l'avoient instruit touchant quelques-uns des points, nommément du sacrement de l'Eucharistie, duquel il estoit presque entièrement instruit ; mais qu'il desiroit en estre plus à plein enseigné , comme aussi des autres points dont il n'estoit assez esclairci. Sur quoi estant entrés en conférences, ils auroient demeuré cinq heures , et sans intermission parlé et rendu raison à "Sa Majesté des principaux points controverses; et Sa Majesté auroit faict démonstration d'estre contente et satisfaite, et leur auroit desdaré qu'elle se trouvoit amplement instruite et assurée en sa conscience, et parlant ne vouloit plus différer et desiroit d'estre
reçue dès dimanche en l'Eglise , aller à la messe et d'avoir l'absolution nécessaire. Et pour ce, leur ordonna de dresser la profession de foy telle qu'ils estiuieroient qu'il la faudroit faire et luv apporter dès le soir. Sur ce rapport , fut advisé entre lesdicts sieurs, deslibérer et résoudre entre eux touchant l'absolution de Sa Majesté ; si sans attendre mandement duSainct-Siége, elle se pou- Toit donner, de quelle façon on y procéderoit, ou bien si l'on renverroit le tout à Sa Saincteté. Et comme lesdicts sieurs deslibéroient , Sa Majesté envoya demander si ladicte profession de foy estoit faicte et dressée , laquelle ayant esté lue en pleine compagnie , fut approuvée et portée par lesdicts archevesques de Bourges et trois autres nommés à Sa Majesté; lesquels de retour rapportèrent que Sa Majesté l'avoit lue tout du long. Et l'assemblée continuant la deslibération , après plusieurs raisons desbattues de costé et d'austre ; enfin pour plusieurs grandes considérations, mcsmeraent pour la nécessité du temps, le péril de mort auquel est Sa Majesté à cause de la guerre , et qu'elle ne peut aller ni envoyer commodément à Rome ; enfin pour ne laisser une si belle occasion de la réunion d'un si grand prince à l'Eglise, fut arresté que l'absolution de l'eveommunicatlon luy seroit donnée par Monseigneur l'archevesque de Bourges, selon la forme contenue au pontifical , à la charge que Sa Majesté
288 FROCES-\£llBA.L D'ABJURATION (1593).
enverra vers Nostre Sainct-Père le pape, sitost que commodément faire se pourra , pour le recognoistre et promettre obéir aux mandemens justes et raisonnables de rÉglisc. Et le vingt-quatrième dudict mois , s'estant lesdicts prélats et autres ecclésiastiques assemblés en la chambre dudict cardinal et delà allés tous ensemble trouver Sa Majesté, auroient esté introduits dans son cabinet, et là leur avoit desclaré que parce qu'il n'avoit voulu conférer qu'avec trois ou quatre d'entre eux, n'estoit qu'elle ne les estimast tous très-dignes, mais parce que en plus grande compagnie il eust esté mal aisé d'esviter quelque confusion ; et fit de nouveau ladictedesclaration qu'il avoit faicte ie jour précédent, adjoutant qu'il avoit esté instruit et satisfaict des principaux doubtes auxquels il estoit ; partant vouloit vivre et mourir en l'union de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, assubjectir sa foy et créance eu la doctrine qui est enseignée en icelle , et qu'on ne devoit trouver estrange si jusqu'ici il en avoit faict difficulté , ayant pris nourriture et instructions du contraire, de laquelle il ne s'estoit voulu légèrement despartir , le salut de son àme luy estant plus cher que toute autre chose, et sïl n'eust pensé estre de son salut de faire ce qu'il faict , il ne le feroit pour quatre royaumes. 11 desiroit se présenter demain en l'Eglise pour y esfre reçu. Ce qu'entendu par lesdicts prélats et ecclé-
siastiques, ils en auroient rendu grâces à Dieu , loué et gratifié Sa Majesté de ceste bonne volonté. Et le dimanche vingt-cinq dudict mois , sur les neuf heures du matin , sont comparus en ladictc église tous les prélats , ecclésiastiques et abbés susnommés , et outre , M. Henry de Magnon , évesque de Digne; Charles Miron, évesque d'Angers ; JeanTouehard, abbé de Bellozane, et maistre René Benoist, docteur en théologie, curé de Sainct- Eustache , à Paris ; tous lesquels comparans , comme aussi les religieux , sous-prieurs du couvent de ladicte abbaye, se seroient acheminés en ordre et avec la croix aux portes de ladicte église, où estant mesdicts sieurs prélats revestus d'habits pontificaux, se seroit rendu et présenté aux portes dicelle église, très-haut et très-puissant prince Henry, roy de France et de IVavarre, accompagné de plusieurs grands princes , seigneurs et officiers de la couronne et autres gentilshommes en grand nombre convoqués par Sa Majesté, ses gardes suisses et autres gardes du corps, tant écossais que français, marchant devant luy; et ayant Sa Majesté la teste nue et descouverte et mis les deux genoux en terre , auroit requis l'absolution de ladicte excommunication, et à cet effect abjuré toute erreur et hérésie contraire à la religion catholique, apostolique et romaine, ensemble faict profession de la foy selon icellc Ép-lise, et baillé la promesse de son obéissance au Sainct-
290 PROCÊS-VERBAL D'ABJURATION (1593).
Siège et à Nostre Sainct-Père, signée de sa main. Soudain les prières et oraisons accoustumées estant faictes , auroit esté absous de ladicte excommunication par ledict sieur archevesque de Bourges, rerais et réintégré à la participation des sacremens d'icelle Eglise, et de là conduict au grand autel, Monseigneur le cardinal de Bourbon l'accompagnant et les prélats et autres allant devant. Et s'estant Sa Majesté mise à genoux devant ledict grand autel, après avoir faict sa prière, auroit de nouveau réitéré sa profession de foy , et s'estant levée auroit baisé l'autel , et à l'instant auroient esté rendues grâces à Dieu et le cantique Te Vetim chanté , pendant lequel ledict seigneur roy s'est retiré en un oratoire préparé derrière le grand autel où il auroit esté reçu au sainct sacrement de pénitence. Après ladicte confession, s'est retourné au siège qui luy estoit préparé devant le grand autel, pour ouyr la grand'^ messe du Sainct- Esprit , qui auroit esté célébrée pontificalement par Monseigneur l'évesque de Nantes, pendant lac^uelle Sa Majesté s'est comporté e fort dé voslement et ré vérenmient ;laquelle finie, Sa Majesté se seroit retirée en la mesme compagnie en son palais et logis, et après le disner auroit assisté à la prédication faicte par l'archevesque de Bourges, et après la prédication , aux vespres dictes dans le chœur de ladicte abbaye *. »
* Mss. (le Colbert, piècrs originales , in-fol, M. R. D.,