CHAPITRE XI
La politique française en Hollande
(Septembre 1715 — Juillet 17 16)
Rapide exaltation de la Hollande et fléchissement qui en résulte. — Elle reprend son rang véritable en Europe. — Altération défi mœurs. — Vénalité. — Compétitions. — Les particuliers riches dans l'État ruiné et asservi à l'Angleterre. — Instructions données à notre ambassadeur. — Politique de l'empereur Charles VL — Dissentiments entre lui et les. États de Hollande. — M. de Châteauneuf exploite le pacifisme hollandais. — Le cabinet anglais en prend de l'inquiétude. — Humeur des whigs. — Adresse insinuante de Chali'auneuf. — But qu'il poursuit, il fait échec à Walpole, et entreprend
d'ébranler Stair. — La question d'alliance française se trouve posée. L'An-
gleti'rre réclame l'expulsion du Prétendant. — Mémoire de lord Stair. Accueil du Hégent. — Réponse au mémoire. — Audience et apologie de lord Stair. — Nouvelles exigences de Stanhope. — Les trois points. — Hypocrisie du cabinet de Londres. — Propositions de M. de Châteauneuf aux États. — Traité de Westminster. — Guerre de Pamphlets. — Georges P' transporte la négociation en Hollande. — Mécontentement de lord Stair. — Départ de Georges P' pour le Hanovre.
^ Au début du xvii*' siècle, la nation hollandaise était à la merci d un accident militaire. Heureux, il consacrerait son existence politique; funeste, il entraînerait sa disparition peut-être totale et définitive. Vaincue, |a Hollande serait soumise, c'est-à-dire sujette; son héroïsme, son génie la firent victorieuse et, dès lors^ indépendante. « On dirait que la Providence avait les yeux sur ce petit peuple, qu'EIle examina se^s griefs, pesa ses titres, s'assuia de ses forces, jugea que le tout était selon Ses desseins, et qu'au jour venu Elle fît en sa faveur un miracle unique. La guerre, nu lieu de l'appauvrir, l'enrichit; la lutte, au lieu de l'énerver, le fortifie, l'exalte et le trempe. Ce qu'il a fait contre tant d'obstacles physiques, la mer, la terre inondée, le climat, il le fait contre l'étranger. III réussit. Ce qui devait l'anéantir le sert. Il n'a plus d'inquiétude que sur un point, la certitude de vivre; il signe, à trente ans de dislance, deux traités qui l'affranchissent, puis' le consolident'. » En 1609, le destin est fixé, la Hollande vivra; en
Rapide exaltation
de la Hollande
* E. Fromentin, Les maîtres d'autrefois, Belgique, Hollande, in-S, Paris, 1876, p. 167-1G9.
il fléchissement qui eo résulte
fi
i648, le traité de Westphalie sanctionne son indépendance; en 1678^ le traité de Nimègue consacre son intégrité territoriale. Ses marchands, ses marins et ses artistes la font prospère, glorieuse et séduisante. Sur mer elle éclipse l'Angleterre, sur terre elle tient tête à la France, dans la guerre comme dans la paix elle assume le rôle de grande puissance continentale. La Haye devient la capitale de l'Europe coalisée contre les entreprises de Louis XIV; r Angleterre hésite à s'associer à elle, la Hollande y envoie son stathouder et Guillaume d'Orange réduit la Grande-Bretagne au rôle de satellite des Sept Provinces. Entre 1672 et 1712,1a Hollande passa d'une perspective de servitude à l'éblouissement du triomphe grâce à la sagesse de ses hommes d'État, h la générosité de ses citoyens, à l'énergie de ses eonducteurs; mais elle abusa de la fortune. Après Guillaume, le grand pensionnaire Heinsius inspira et régenta l'Europe antifrançaise, entreprit d'humilier la France, de commander à l'Angleterre et d'entraîner l'Empire. On n'aurait donc lutté si longtemps et avec une telle âpreté que pour substituer un despotisme à un autre despotisme. Le délire de l'orgueil et la soif de vengeance troublèrent le sens politique de Heinsius et l'illusionnèrent sur l'étendue des moyens dont il disposait. La Hollande ne possédait ni l'étendue territoriale, ni la population, ni, en un mot, les ressources de fonds nécessaires pour prodiguer indéfiniment l'effort. Elle y jeta sa fortune maritime et commerciale, elle s'endetta et s'épuisa. La nature ne l'avait pas dotée pour ce destin trop ambitieux.
L'Angleterre possédait, intactes, toutes les ressources dont la Hollande ne disposait pllus chez elle. Sa lenteur à saisir les pro blêmes internationaux ne lui révéla qu^ lentement le caleul de Guillaume d'Orange qui, non eontent de la soumettre, l'exploitait, arrachant chaque année au Parlement britannique subsides, soldats et marins pour le succès d'une lutte indifférente à l'intérêt nafionatl. Quand s'ouvrit, en 1701, une nouvelle guerre, où la Grande-Bretagne se sentait bravée, elle s'y jeta avec toutes ses forces pendant que la Hollande, surmenée, ne pouvait même plus faire honneur à ses engagements. Parcimonieuse de subsides et de soldats, elle n'était plus prodigue que de haine et de conseils; on en fit moins de cas que de ses florins et de son infanterie! Le prestige de Heinsius compensa en partie ce déchet, mais malgré la déférence des whigs, animés des mêmes passions que les Hollandais et consentant à leur laisser toute l'apparence de lia direction des affaires, l'axe de prépondérance se déplaça de la Hollande à l'Angleterre et la défection des tories entraîna la ruine de la coalition nonobstant les remontrances et les cc9ères da
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
cabinet de La Haye. De Gertruydenberg à Utrecht, Iles Hollandais avaient mesuré le fléchissement de leur pays, il avait suffi pour cela que l'Angleterre consultât ses seuls intérêts et ne stipulât que pour elle-même.
L'avènement de la dynastie hanovrienne parut restaurer l'hégémonie des Sept Provinces, non moins hostiles au traité d'Utrecht que le parti whig et l'empereur Charles, mais désormais la Hollande li'est plus qu'un appoint et on la traite en conséquence. Le jour où Georges P"" renouvelle son alliance avec Charles VI et envisage un rapprochement avec Louis XV, il ne soumet pas ses vues à Heinsius, il l'invite seulement à y adhérer. La Hollande reprenait son rang en Europe : rang subalterne.
De la période éblouissante qui s'achevait en décadence à peine dissimulée, la Hollande conservait des souvenirs glorieux et des vices funestes. Cet excès d'influence avait altéré gravement le caractère morall de la nation... L'orgueil du succès, l'habitude d'être recherchés et tentés par les plus fîères puissances de l'Europe, engendrèrent chez les Hollandais le désir de briller et de jouir, l'amour de l'argent.
. Si Horace W^alpole pouvait se flatter de faire faire tout ce qu'il voudrait à Heinsius, à son successeur désigné Vanderdussen, au trésorier de la République, au secrétaire Slingelandt, au greffier Fagel, on ne saurait mettre ces paroles au compte de lia seule vantardise lorsqu'on sait que le maréchal d'Huxelles comptait lui aussi des amis d'autant plus sûrs qu'on pouvait les acquérir argent comptant. Lord Stair avait observé en Hollande les progrès du luxe entraînant les députés aux États-Généraux à des dépenses fort au delà de leurs moyens. Hs deviennent nécessiteux, dit-il, et beaucouj), peut-être 4a plupart, sont au plus offrant. LEmpereur savait, à l'occasion, mettre le prix. A Gertruydenberg il avait acheté un plénipotentiaire mille pistoles; une autre fois il avait payé un secret vingt mille florins. Le Régent, instruit de ces exemples saurait, le cas échéant, ne pas lésiner et n cela étant, concluait lord Stair, je vous donne à penser si nos raisons l'emporteront sur un million d'argent français* ». Dubois, plus économe de son argent, soutient qu'en Hollande, il n'est pas un secret qu'on n'achète au prix de quatre pi'stoles\
Elle
reprend
son rang
véritable
en Europe
Altérât] oa des mœurs
Vénalité
• Oxertfoord Castle, Stair Papers, vol. III B : lord Stair à lord Stanhope^
■37 juin 1716.
' Dubois au Régent, Hanovre, 28 août 1716, dans C. L. d<^ Sévelinges, Mémoires secrets et correspondance du cardinal Dubois, in-8, Paris, i8i5, t. I, p. ai8.
Compé- Cette vénaUité avait opéré une sorte d'abdication nationale. A niions jj^ ^^^^^ ^g Guillaume d'Orange, le parti républicain, revenu au pouvoir, favorisait les compétitions et entretenait les tiraillements. Les assemblées provinciales déléguaient aux États-Généi'aux et dans chacune de ces deux assemblées toute décision devait être prise à l'unanimité. C'était, suivant le mot de Walpole, « un gouvernement ayant autant de maîtres que d'avis », timide, inquiet, avaricieux, où, disait Stanhope, « personne n'ose rien prendre sur soi » et il ajoutait : pourvu que le roi d'Angleterre « veuille bien se donner la peine et avoir la patience de les diriger, je crois qu'il leur fera faire tout ce qu'il voudra* ». Ceux qui ne se résignaient pas à se mettre aux enchères et à voir leur pays à l'encan poussèrent un cri d'alarme. La province d'Over- Yssel dénonça aux Ëtats-Généraux la corruption des mœurs. Les Ëtats rédigèrent un projet de répression que repoussa la province de Groningue; or l'opposition d'une seule province suffisait à paralyser la mesure la plus utile et la plus urgente. Tout s'arrêta donc. Groningue lança son projet portant interdiction aux députés de dîner fréquemment chez les ministres étrangers. Quant, après d'interminables discussions, on fut tombé d'accord sur l'érection d'un tribunal modelé sur l'inquisition de Venise, on ne découvrit personne qui fût digne de le présider. Au sein de cette confusion, notre ambassadeur à La Haye, M. de Chàteauneuf sut travailler habilement à rétablir l'influence française et à neutraliser celle de l'Empire et celle de l'Angileterre; il avait fort à faire.
Les ^ « Pour entendre ce point, d'espèce de servitude de la Holllande- ^*rir?er ^ ^ l'Angleterre, il faut savoir qu'outre les liaisons intimes dont le *^^niiué*** roi Guillaume avoit uni ces deux puissances, par tous les liens qu'il avoit pu imaginer, tant qu'il fut à la tête de toutes les deux, la guerre de succession d'Espagne y en avoit ajouté un autre bien plus fort. Heinsius, pensionnaire de Hollande, gouvernoit cette république avec un art qui l'en rendit tout à fait maître. Il étoit créature du roi Guillaume, son confident et l'âme de son parti. Il avoit pleinement hérité de sa haine contre la France et contre la personne du feu Roi. Il étoit flatté des soumissions que lui prodiguèrent le duc de Marlborough et le prince Eugène, qui lui déféroient tout, et qui avoient un intérêt personnel et pressant de perpétuer la guerre qui étoit tout leur appui à Vienne et à , Londres, et qui leur valoit infiniment en particulier. Lis n'avoient
* Lord Stanhope à lord Townshend, 6 novembre 1714, dans Mahon, HUtory of England, in-8, Leipzig, i853, t. I, p. 121; t. II, p. 34i, 342.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
pas honte d'attendre quelquefois des heures entières dans l'antichambre d'Heinsius, par le moyen duquel ils firent que les Hollandois suppléèrent à ce que l'Empereur ne pouvoit et à ce qu'on n'osoit demander au Parlement d'Angleterre, qui donnoit souvent le triple des engagements et qu'on ne pouvoit pousser au delà. De cette façon, la République se ruina si bien, que, si les Sept Provinces avoient pu être vendues comme on vend une terre, le prix n'en auroit pas payé les dettes.
« Les plus riches du pays ne voyant donc plus de sûreté pour fJ^J'g^^fj;,^^ les fonds qu'ils prêteroient à l'État, les mirent tant qu'ils purent sur la banque d'Angleterre, en sorte que dans un État ruiné les particuliers demeurèrent riches. Ces particuliers, pour la plupart, étaient toujours à la tête des villes, des États-Généraux, et dans les premiers emplois et les principales commissions. Ils étoient donc à peu près les maîtres des affaires, et le sont toujours demeurés par leur nombre, leur succession des uns aux autres, leur crédit. Mais en même temps leurs richesses et même tout le bien de la plupart étant entre les mains des Anglais, les met dans une telk dépendance de l'Angleterre qu'ils se trouvent forcés d'en préférer les intérêts à ceux de leur République, et de la faire consentir, contre son propre avantage, à toutes les volontés des
Anglais'. » /^i a i ♦ ♦•
La France était représentée à La Haye par le marquis de Châ- ^""f^^^l^^^ teauneuf, diplomate de carrière, formé à l'école de Torcy. Ses k noire instructions lui prescrivaient de rassurer les Hollandais, de les rapprocher de la France et surtout de s'employer à rompre la coalition entre l'Angleterre, l'Autriche et les Provinces-Unies. C'était chose d'autant plus difficille que ces trois puissances savaient trop ce qu'elles devaient à cette alliance pour ne pas chercher à la faire revivre. Georges P' y poussait pour son compte eit s'efforçait d'apaiser les dissentiements que faisait naître, entre la Hollande et l'Autriche, Ile traité de la Barrière. Ce rapprochement était un péril pour la paix, raison de plus pour Charles VI de le désirer, car il redoutait d'autant moins la guerre qu'il préférait personnellement aux hasards d'une bataille la sécurité d'un monastère ou d'un château voisin. La défection de la reine Anne ne l'avait pas moins indigné que Iles Hollandais; mais pendant que ceux-ci signaient la paix d'Utrecht, l'Empereur, dépité du sacrifice de l'Espagne exigé de lui, se dérobait. « La privation de l'Espagne et des Indes lui causait plus de peine qu'il n'avait de satisfaction d'avoir ajouté la possession du royaume de Naples,
ambassadeur
» Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 3o5-3o6.
celle du Milanais et des Pays-Bas à la succession de ses pères. » Il avait obstinément i^efusé la reconnaissance de la cession de l'Espagne à un Bourbon'; en attendant qu'il se déclarât prêt à recueillir les provinces belges, les États-Généraux en étaient administrateurs et réglaient, d'accord avec l'Angleterre, le tracé d'une frontière dont l'occupation leur servirait de barrière. Ce traité, dit de la Barrière, était repoussé par l'Empereur tout comme le traité dUtrocht et alimentait entre la Hollande et la chancellerie impériale les plus amères contestations. En même temps il demandait à faire entrer des troupes en Belgique avant que la convention de la Barrière fut conclue\ Politique Georges V' envoya secrètement à Vienne sir Richard Temple 1 Empereur ^t lord Stanhope en qualité d'ambassadeur extraordinaire, tandis Charles VI que son compagnon deviendrait ambassadeur permanent. Charles leur fit le meilleur accueil, parla avec sympathie d'une alliance étroite avec l'Angleterre et ne s'engagea à rien. Il adressa les deux envoyés au prince Eugène qui persifla et s'étendit sur le dévouement que demandait l'acceptation d'un présent aussi onéreux que la Belgique. D'autres ministres suggéraient un troc entre ce pays et la Bavière, beaucoup plus avantageuse à leur maître. L'Empereur était insatiable; il faisait confidence aux Anglais de ses prétentions sur la Sicile, la Toscane, les duchés de Parme et de Plaisance', sollicitait l'envoi d'une flotte anglaise dans la Méditerranée, et préparait une intervention armée en Italie. Cette politique toute de rancunes et d'ambitions, ne rencontrait qu'une contradiction assez timide de la part du prince Eugène', et en tout cas insuffisante pour vaincre l'obstination de Charles VI. Celui-ci voyait à Parme les Farnèse disposant, par Albéroni, des ressources de l'Espagne et préoccupés d'amoindrir la part de l'Autriche dans la péninsule. Ainsi à Vienne, à Madrid, à Parme et aussi à Turin'", les stipulations d'Utrecht relatives à l'Italie
* Louis XIV, Instructions au comte du Luc^ dans Instructions données aux ambassadeurs de France depuis les traités de Westphalie, in-8, Paris, i884; Autriche, par A. Sorel, p. i6i.
. ' Lord Stanhope à Lord Townshend, 6 novembre 1714, dans Mahon, History of Engîand, t. II, p. 34i. •<
' Hoffmann à la Cour de Vienne, Londres, id mai 1715, dans O. Weber, Die Quadrupel Allianz vom Jahre 1718, p. 3, 6.
Louis XIV, Instructions au comte du Luc, dans op. cit., p. i55; Torcy, Mémoires, t. I, fol. 324-325; A. von Arneth, Prinz Eugen von Savoiek Wien! i858, t. II, p. 5i5-5i6.
^«^ Torcy, Mémoires, t. I, fol. 425-426; Baraudon, Im Maison de Savoie cl la Triple Alliance, in-8, Paris, 1896; D. Carutti, Storia délia diplomazia délia Corte di Savoia, in-8, Torino, 1879, t. III, p. 5o.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
paraissaient fort instables et faisaient pressentir un prochain bouleversement en Europe, bouleverseuient dont personne ne pouvait se flatter de limiter les effets à la péninsule.
Le marquis de Châteauneuf suivait d'assez près ces prévisions pour les exploiter au profit de son pays. Il représentait à la Hollande les avances faites à Charles VI par Georges P' comme une machination qui disposait sans leur aveu des Sept-Provinces qui se trouveraient engagées malgré elles dans une coalition qu elles réprouvaient et dans une guerre qui les épouvantait. Ces insinuations ne pouvaient agir qu'à la longue et l'ambassadeur de France le savait, aussi ne fut-il pas découragé ni troublé en apprenant que, le 10 novembre 1715, Georges P' était venu à bout de faire signer le traité de la Barrière. Aussitôt Charles VI en viola une des clauses par la cession du Limbourg à l'électeur palatin, contrairement à l'article du traité qui interdisait toute aliénation partielle. La Hollande, pour n'être pas en reste de mauvais procédés, refusa le retrait de la garnison qu'elle tenait à Bonn. Enfin les litiges naissaient à tout propos et à tout moment, et il n'était pas jusqu'au protocole qui ne soulevât des difficultés. Les États voulaient recevoir le titre de Cehi et Patentes que leur refusait l'Empereur, et son dédain leur était peut-elre pllus sensible que tout le reste.
L'ambassadeur de France sut aigrir adroitement le ressentiment des « Hauts et Puissants Seigneurs » et, abondant dans le sens de leur antipathie pour la guerre, il les alarma sur la rumeur d'une garantie mutuelle des trois puissances, Angleterre, Autriche, Hollande, dont cette dernière pourrait être dupe. Voyant l'effet produit par ses paroles, il proposa à l'improviste^ la neutralité perpétuelle des Pays-Bas autrichiens. « Sa Majesté, disaitil, n'a pas plutôt été instruite de la signature du traité de la Barrière qu'EUe m'a ordonné de communiquer à Vos Seigneuries les moiens qu'elle se propose, pour assurer, de concert avec Vos Seigneuries la tranquillité réciproque de ses États de la frontière des Païs-Bas, et de ceux de la même frontière, qui sont présentement sous la domination de l'Empereur, ou occupez par les troupes de Vos Seigneuries, en convenant d'une neutralité aussi étendue qu'elle sera jugée nécessaire, soit par rapport à sa durée, de manière que quoique événement qui arrive, ces mêmes Païs s'oient toujours exemts des malheurs de Ha guerre, et qu'elle ne puisse en aucun cas y être portée de quelque part que ce soit, et qu'aucun autre païs ne puisse être attaqué par le Païs-Bas ». Cette proposition enchanta les Hollandais et déconcerta les ambassadeurs étrangers. Horace Walpole affecta de la prendre
Dissentiment
entre lui et les Mats de Hollande
M. de Châteauneuf exploite
le pacifisme hollandais
à peine au sérieux, car, dit-il, l'Enipereur n'irait pas attaquer la France de gaieté de cœur, néanmoins les États ne laissèrent pas d'envoyer le projet d'alliance défensive et de garantie avec l'Angleterre et l'Autriche à toutes les provinces; ils y joignirent le mémoire de M. de Châteauneuf '.
Le cabinet Le ministre anglais prit la peine de le réfuter de son mieux.
en^reQd^de ^"^^'^^ Townshend écrivit à Walpole cette lettre qui découvre son
l'inquiétude embarras. « Le Roi, dit-il, a été heureux de voir que l'ambassadeur français ait été déçu dans ses espérances du grand effet que sa proposition de neutralité pour les Pays-Bas autrichiens, en cas de guerre, produirait en Hollande. En vérité, son projet
^ semble si chimérique, et il est si plein d'illusions, qu'il était à
peine bon à être sérieusement offert ou reçu d'aucun côté. La France, qui est coutumière de ces sortes d'amuseltes, est seule capable de proposer de stipuler avec une tieree puissance la neutralité de territoires appartenant à un autre, qui pourrait fort bien n'y pas consentir. Car, que signifierait une convention de cette espèce entre les Hollandais et les Français, si l'Empereur^ qui est le maître du pays, ne croyait pas de son intérêt d'y avoir égard? Il me semble que nous fournissons à la France l'occasion de jouer le même jeu qu'après la paix de Ryswick, quand les terribles appréhensions d'une nouvelle guerre nous firent donner, nous et les Hollandais, dans les combinaisons du traité de partage, que l'on croyait un merveilleux préservatif contre la guerre, mais qui, au fait, en devint la source et ll'occasion principale. Quant à nous, les États peuvent en être sûrs, nous n'avons nul goût à nous engager dans une nouvelle guerre, nous qui, en ce moment, éprouvons les effets d'une guerre intestine. Tenonsnous-en donc à nos vieilles maximes et unissons-nous fortement ensemble. Le moyen d'éviter la guerre est de ne pas en avoir trop peur, et de former une telle union entre les alliés, que les Français voient que s'ils veulent rompre avec H'un de nous, ils entraîneront certainement tout le reste dans la querelle". »
Humeur . *
deswhigs Au moment où il écrivait cette lettre, lord Townshend était
inquiet du succès possible du Prétendant et d'autant plus mal disposé à l'égard de la France qu'il croyait favorable à l'expédition de Jacques Stuart. Les dépêches de lord Stair avivaient les
" Public Record Office, Holland, vol. 378 : H. Walpole à lord Townsheniy la Haye, 27, 3i décembre 1716.
"^W. Coxe, Memoirs of the life and r;lnilnistration 0/ sir R. Walpole, în-4, London 1798, t. I, p. 90; lord Townshend à H. Walpole, 27 décembre 1716, 7 janvier 1716.
.■..^ayjtli^i^i:^ f-Jii
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
soupçons, ajoutaient sans cesse à l'aigreur et à la défiance''. La conduite de Ghâteauneuf devenait un acte de perfidie à ajouter à tous ceux dont le Régent s'était rendu coupable au jugement de Georges P' et de Stanhope'*. Notre ambassadeur à Londres écrivait que <( Stanhope lui avait dit par deux fois que le duc d'Orléans avait méprisé l'amitié de Sa Majesté britannique, ...qu'il ne tarderait pas à s'en repentir..., que le temps de se venger vicndroit et dans peu. Après avoir répété quelque chose d'approchant sur la fin de la conversation, il lâcha que dans un couple de mois on pourroit s'expliquer plus nettement'*. » Les whigs faisaient écho à ces menaces. « Ils ont jeté feu et flamme ces jours passés, écrit M. d'Ibcrville, et ne parloient que de guerre contre la France'* », prêts, disaient-ils « à sacrifier leur vie et leurs biens pour effacer la honte de la dernière paix » et tirer satisfaction des secours que nous avions accordés au Prétendant''. Notre ambassadeur ne se laissait pas émouvoir par ces manifestations un peu puériles. « Il faut selon moi, disait-il, les mépriser et laisser les Anglais évaporer leur bile'* »; aussi réfutait-il paisiblement les accusations portées contre le Régent a sans marquer aucune crainte des résolutions que le gouvernement d'Angleterre pourroit prendre pour troubler la tranquillité publique". M ' 0 kA
Pas plus que M. d'Iberville, le marquis de Ghâteauneuf ne se . a~^ laissait impressionner ^par l'attitude et par (les impertinences des deChâtpu- >vhigs. Très instruit de la politique anglaise, il multipliait ses ««" avances et redoublait d'insistance à l'égard des États auxquels sa proposition ôf neutralité perpétuelle des Pays-Bas autrichiens semblait admirable. L'Empereur n'en voulait pas entendre parler, de Roi d'Angleterre tenait l'affaire pour oiseuse, mais les
» Archiv. des Aff. Êtr., Angleterre, t. 288, fol. 18 : M. dlhervUle au rna-
réchal d'Huxelles, 6 janvier 1716. „, , , ^. , , ,.^« a m W7
1* Archiv. des Aff. Êtr., Angleterre, t. 286, fol. 55 : Ir^truction à M, dU
herville; Torcy, Mémoires, t. I, fol. 162. .„ ",« w j,ru -tt.
^^ Arch. des Aff. Êtr.. Angleteri^, l. 276, fol. 48o, 48i : M. d^Iberville
au Roi, 28 novembixi 1716; Torcy, Mémoires, t. J'/oJ' J^^' Z^^',.. ... „
!• Archiv. des Vf. Eir,, Angleterre, t. 276, foL 523 : M. d^Ibervilî^ au
Roi^ 5 décembre 1710. . j»..^ -n
" Archiv. des Aff. Éir., Angleterre, t. 279, fol. 218 : M d^bervilU^ oix Roi, 17 mai 1716; ibid., t. 288, fol. 26 : M. d^Iberville a M. d Huxelles, 2
^^"^•'^Archiv.' des Aff. Êtr., Angleterre, t. 279, fol. 187 : M. d'Iberville à M,
d'Huxelles, 10 février 1716. «.,1.,- ro-A^r w»rK*»
»• Archiv. des Aff., Etr., Angleterre, t. 276, fol. 543 : Le Roi à M. dïbtr^
ville, 3 janvier 17 16. ^
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
But qu'il poursuit
Il fait échec à Waipole
Hollandais en étaient épris et l'ambassadeur de France en prenait occasion de leur faire voir la Franco pacifique et pacificatrice autour d'elle. L'affirmation était alors d'autant plus nécessaire que les Anglais s'étaient plaints très haut de l'appui donné au Prétendant par le Régent; l'échec et la fuite de Jacques Stuart permettaient de nier cet appui; bien plus, les partisans de la France invoquèrent en leur faveur le traité de la Barrière et les stipulations d'Utrecht respectées rigoureusement par le duc d'Orléans. Ghâteauneuf n'avait dans son jeu diplomatique qu'un atout : sa politesse, qui rendait encore plus sensible aux Hollandais l'outrecuidante attitude des Anglais et la morgue rebutante des Autrichiens.
Le résultat était tel qu'il pouvait le souhaiter : les Hollandais retardaient tout engagement, à plus forte raison toute alliance défensive avec leurs anciens alliés"", nonobstant les objurgations de Waipole qui voyait clair dans le jeu de Ghâteauneuf, lequel sera, dit-il, a très satisfait de ce qu'on n'accepte pas sa proposition, s'il peut en même temps empêcher les États d'entrer dans de plus grands engagements avec d'autres puissances"\ »
Waipole, qui s'était vanté de faire adopter toutes ses vues par les hommes d'État hollandais, sentait chez eux une résistance insurniontable à ses impulsions. Au début du mois de mars 1716, il relançait avec son impétuosité coutumière le comité des affaires étrangères aux États, leur exposait comment la Providence ayant pris le parti du roi Georges contre le Prétendant, les États demeuraient seuls garants de la succession protestante, ce qui entraînait la nécessité d'un renforcement du traité par l'admission d'autres princes et d'autres États dont l'accord détournerait et découragerait Iles entreprises possibles de l'héritier des Stuarts. Non content de ces insinuations qui risquaient par trop de n'être pas entendues, Waipole remit un mémoire et un projet de traité pour une alliance défensive conçue d'après ce système pins étendu. Antoine Heinsius suggéra aux États une réponse satisfaisante aux termes de laquelle les États se déclaraient disposés h renforcer la garantie de la succession protestante par l'admission d'autres princes. Quant au renouvellement de l'alliance défensive avec l'Autriche et l'Angleterre, le respect de la constitution offrait un
" Public Becord Office, Holland. vol. 873 la Haye, 28 février 17 16.
** Public Record Office, Holland. vol. 873 la Haye, 3i janvier 1716.
H. Waipole à lord Townshendt H. Waipole à lord Townshend^
échappatoire; le projet fut envoyé aux différentes provinces pour que chacune d'elles l'examinât séparément", et en particulier la province de Hollande dont l'influence était prépondérante.
Ghâteauneuf n'ignorait plus rien des démarches de Waipole, tt
et, sans les contrecarrer positivement, empêchait leur effet par ^S'ébranler ses démarches habiles et répétées. Il visitait la société, y était bien stair accueiiii et recherché, ce qui le mettait à même d'acquérir des alliés féminins souvent utiles lorsqu'il ne s'agit que de faire affirmer bien haut ce dont on serait embarrassé de faire la preuve"^. A force d'entendre répéter que le Régent était demeuré étranger à l'équipée du Prétendant par sentiment de fidélité au traité d'Utrecht, il arriva que beaucoup commencèrent à en être persuadés. Ghâteauneuf alla plus loin. Il n'ignorait pas à quel point lord Stair était à charge au Régent; il entreprit de l'en débarrasser. Stair fut dépeint aux Hollandais pacifiques comme un boute-feu, un énergumène, n'ayant d'autre but que de mettre aux prises, utie fois encore, la France avec l'Angleterre. Très adroitement, Ghâteauneuf faisait de Stair à Paris l'indice de la mauvaise foi du cabinet de Londres qui ne pouvait mieux témoigner de ses vues qu'en éloignant un ambassadeur qu'on nommerait plus justement un provocateur. Et toujours, l'ambassadeur de France revenait à son projet et pressait les États de lui donner une réponse positive sur sa proposition de neutralité perpétuelle des Pays-Ras autrichiens.
Les États particuliers de Hollande, au moment de clore leur La question session (mars 1716), ne pouvaient hésiter à aborder lia discussion française d'un projet aussi grave que celui de Waipole sur l'alliance dé- se trouve fensive. Le Grand Pensionnai i>e fit connaître les propositions émanées de l'Empereur, du roi d'Angleterre et du roi de France. Heinsius avait été engagé personnellement trop à fond contre Lous XIV pour envisager la possibilité d'une alliance française, du moins laissait-il la liberté de discussion. Orateur du parti noble, il prônait l'alliance défensive entre l'Empereur, l'Angleterre et les États, demandait que le projet Waipole fut pris en , considération et entraînait le vote favorable des députés les p^his marquants des sept villes principales de la province. Mais tandis que Heinsius réchauffait les anciennes préventions, le Régent s'assurait d'un allié presque aussi influent, a Je sais de bon lieu,
" Public Becord Office, Holland, vol. 873 : H. Waipole à lord Townshen^, la Haye, 10 et 17 mars 1716.
** Oxenfoord Caslle, Stair Papers, vol. VI, H. Waipole à lord Stair-, la Haye,
24 mars 1716.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
écrit l'auteur de la Gazette, que Son Altesse Royale aura pour politique d'entretenir une correspondance sincère avec les États- Généraux et qu'il croit de l'intérêt de la France d'être bien avec la République. Les gens sens<:s ont pensé de même du vivant du feu Roi^^. » Parmi ces <( gens sensés » un des plus écoulés était M. Buys, pensionnaire d'Amsterdam, jadis ennemi juré de Louis XIV qu'il avait appris à mieux connaître depuis que la paix avait fait du négociateur impitoyable un ambassadeur sympathique et respectueux. Buys adopta les vues de Châteauneuf, et, prenant la parole aux États de la province, il soutint que nul pays et nul prince ne pouvait être tenu à l'écart d'un traité destiné à affermir la paix; l'Angleterre, la France et les États-Généraux pouvaient tomber d'accord au sujet de la succession protestante dans la Grande-Bretagne.
Châteauneuf avait atteint son but. De ce moment, la question de l'a'lliance française se trouvait introduite officiellement dans le.s conseils de la Hollande. Walpole fut interrogé par plusieurs membres considérables du gouvernement qui lui demandèrent si le roi Georges P"" ne serait pas disposé à entrer dans une alliance défensive avec la France, par laquelle les garanties des successions, tant à la couronne d'Angleterre qu'à celle de France, pourraient être fermement établies, en conformité du traité d'Utrecht. Walpole trouva l'occasion propice pour rendre à Châteauneuf quelque chose d'aussi fâcheux que tout ce qu'il en avait reçu. Il se répandit sur les avances du roi Georges au duc d'Orléans qui les avait éludées par la proposition d'une alliance défensive entre l'Ang^leterre, la France et les États-Généraux. A cette sug gestion avait succédé le projet de neutralité perpétuelle des Pays- Bas (autrichiens); ensuite était survenue l'expédition du Pi'é tendant, soutenu par des officiers, des armes et des munitions sortis des ports de France. Ces procédés très notoires contre le traité d'Utrecht avaient donné au Roi des motifs de se défier de la sincérité de la France; depuis l'échec du Prétendant, il n'y avait pas lieu d'être surpris que, sentant son isolement, le Régent souhaitât s'insinuer dans une alliance défensive qui ne visait sans doute à rien autre qu'à retarder ou à rendre impossible la conclusion de l'alliance défensive projetée entre l'Angleterre, l'Empereur et les États. Georges P"" ne repoussait pas l'alliance française, mais il voulait avoir auparavant la preuve que le Régent se détachait à tout jamais de la cause du Prétendant. Walpole s'efforçait donc d'amener les Hollandais à renouveler l'an-
^* Gazette de la Régence ^ p. 21 ; 18 novembre 1715.
cienne confiance et amitié entre les trois puissances, « sans se laisser écarter de ce point principal par les « spécieux amusements » de la France. Mais c'est en vain qu'il insistait sur le ton de la réponse du Régent à la requête formulée contre le séjour en France des Jacobites, inutilement qu'il montrait cette réponse plus a garnie de belles paroles que de preuves réelles et solides de sa bonne disposition » envers le roi Georges. Tout ceci pouvait être véritable, mais les Holdandais souffraient de l'entendre dire, tant était grande parmi eux la terreur d'une rupture entre la France et l'Angleterre qui replongerait leur pays dans la guerre. Ils ne songeaient qu'à excuser la conduite du Régent, parlaient de préventions, de malentendus, suggéraient que Ile prince consentirait un peu plus tard, sans doute, à ce que l'intérêt et l'inclination devaient le porter à accorder. Cette perspecUve leur suffisait à entrevoir le moment où la France et l'Angleterre entretiendraient des rapports vraiment amicaux.
11 était assurément original de voir la Hollande pousser l'Angleterre vers la France au moment 011 le roi Georges se montrait fort revenu du projet qu'il avait lancé le premier. C'est ainsi que la disposition favorable de toutes les provinces-unies au renouvellement de l'alliance avec l'Angleterre ne lui suffit pas, il poursuivit son dessein de faire entrer l'Autriche dans cette alliance, malgré la répugnance peu dissimulée des États-Généraux. Châteauneuf opposant manœuvre à manœuvre, se rendit chez le Grand-Pensionnaire Heinsius et l'informa qu'il avait reçu de sa Cour l'ordre de faire connaître que le roi de France était disposé à entrer dans une alliance défensive avec l'Angleterre et la Hollande. (17 avril 17 16).
Georges P' venait à peine d'abattre les Jacobites et de célébrer sa victoire par d'odieuses vengeances qu'un nouveau sujet d'alarmes lui vint. Le bruit courait que Charles XII de Suède, pour l'expulsion se venger d'avoir été dépouiilé de Brème et de Verden, équipait Prétendant une flotte destinée à soutenir le parti jacobite en Ecosse. Ce fantôme de Prétencjant suffisait à jeter le parti whig et son chef couronné dans d'extraordinaires terreurs. Cette fois l'Angleterre n'aperçut de salut pour elle-même que dans l'expulsion de son rival hors de Lorraine et hors de France. Stanhope prescrivit à lord Stair d'insister « de la manière la plus forte pour que le Prétendant ne soit pas admis à séjourner sur le territoire français, et en outre d'obtenir du gouvernement une pression sur le duc de Lorraine qui détournât ce prince de recevoir jamais plus Jacques Stuart. Enfin les partisans les plus qualifiés du part' jacobite devaient être expulsés de France et les officiers ayant
L'Angleterre réclame
s^rvi 'e Prétendant exclus de l'armée et privés de leurs anciens emplois".
Mémoire Lord Stair 6e hâta de rédiger un mémoire d'une impertinence deiordsiair soutenue. Il se faisait un plaisir d'énumérer les prétentions de son maître et il était assurément original d'entendre l'ambassadeur d'un pays qui accueille tous les pires représentants de la politique des nations continentales déclarer que <( la Grande- Bretagne ne sauroit être en sûreté ni tranquillité tant qu'elle verra des personnes qui ont conspiré et entrepris à force armée la ruine et subversion totale de leur patrie, reçues et entretenues dans son voisinage ». Après avoir longuement insisté, Stair avoue sans détours que cette situation obligerait l'Angleterre K d'avoir toujours les armes à la main, tourmentée par des soupçons et des inquiétudes eontinueilles ». Cela dit, il réclame une réponse par écrit, « laquelle il souhaite fort qu'elle puisse être telle, qui pourroit contribuer à rétablir la bonne intelligence entre les deux nations"*^ (9 mars). »
Accueil Porteur de ce mémoire, l'ambassadeur se présenta au Palais-
duRegeût j^Qy^d ^^ j^g f^^ p^g reçu". Le lendemain, 10, il se rendit au lever du Régent, obtint une audience, donna lecture de son écrit et le glosa. Le Régent eut peine à se contenir. Il était de ces hommes qu'une sorte de scepticisme général rend indulgents aux pires injures et qui prodiguent leur bienveillance selon la mesure de leur dédain. A mesure que Stair développait ses griefs et énumérait ses réclamations Philippe d'Orléans laissait échapper sa joie, son enthousiasme pour le succès des armes du roi d'Angleterre. Le Prétendant avait traversé 'le royaume juste Je. temps nécessaire pour se laisser rejoindre et avertir d'avoir à en sortir; ce qu'il avait fait. Les chefs rebelles condamnés par le Parlement allaient être éloignés sur-le-champ; c'était chose si certaine que le Régent demandait au roi Georges semblabh^ traitement pour les Français rebelles léfugiés en Angleterre. Il en prit occasion pour gronder amicalement lord Stair d'avoir écrit sans bienveillance sur son compte; Stair jeta les hauts cris, il n'avait jamais fait que l'éloge du prince, à peine avait-il malmené ses ministres qui, certes, ne le valaient pas, et il conclut
" Oxenjoord Castle, Stair Papers, vol. V : lord Stanhope à lord Stair, Whitehall, 22 février, 5 mars 1716; Stair^c Journal, 7 mars; Brit. Mus., ms. Egerton, vol. 2171 : Stair à Bubb, 9 mars 1716.
^* Stair, Mémoire du 9 mars 17 16, dans G. de Lamberty, Mémoires pour / servir à Vhistoire du xviii® siècle, in-4, Amsterdam 1 735-1 7^0, t. IX, p. 386,
•^ Hardwicke Papers, Stair*s Journal, lundi 10 mars.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
en demandant une réponse prompte et catégorique qui rendrait inexécutable, à supposer qu'il fut possible, le projet d'expédition navale du roi de Suède. Le Régent promit tout ce qu'il voulut et Stair sortit de l'audience, rayonnant".
Le lendemain, lord Stair remit son méçaoire au maréchal d'Huxelles qui répondit, le i3 mars, que le Régent avait appris la déroute du Prétendant avec d'autant plus de satisfaction que cet événement assurait la paix à l'Angleterre et l'intimité entre son souverain et le roi de France. Le Régent avait déjà pourvu à la sortie du royaume du Prétendant et veillerait à empêcher son i^tour. Au sujet des jacobites les plus compromis, « quoyque personne n'ignore quelles sont les loix de l'azile dans tous les États souverains », le Régent adopterait, d'accord avec le roi d'Angleterre, <( tous les moyens convenables » pour maintenir la bonne intelligence en éloignant tout sujet d'ombrage. Quant aux officiers sortis du royaume sans permission pour grossir le parti des rebelles, l'ordonnance prise contre eux avait été exécutée à la rigueur; Par contre, le gouvernement français s'interdisait toute démarche auprès du duc de Lorraine afin de le détourner de recevoir le chevalier de Saint-Georges dans ses États". Cette réponse différait beaucoup de celle qu'avait escomptée lord Stair. Le parti de la « vieille Cour » imposait, une fois encore, son point de vue au Régent,*^ il épargnait les jacobites notoires jusqu'à l'heure d'une occasion plus propice à leurs desseins hostiles et gardait sous la main le Prétendant pour le cas où des troubles se produiraient en Angleterre'". De son côté, le duc de Lorraine alléguait la crainte de mécontenter le roi de France lorsqu'il apprit coup sur coup le retour de son hôte compromettant à Commercy et l'insistance du roi Georges pour son éloignement. Il n'hésita plus et pria Jacques Stuart de s'en aller"; celui-ci se retira en Avignon (fin mars).
Non content d'une réponse fort sèche, le maréchal d'Huxelles recourut à un procédé fort rigoureux et qui faisait sentir à quel point lord Stair avait excédé les bornes de la patience des diplomates. Au lieu de lui être remise en mains propres, la réponse à son mémoire fut transmise directement à notre représentant à
** Hardwicke Papers, Stair's Journal, lundi 10 mars.
*• Bristisli Muséum ms. Egerton, n° 2171 ; G. de Lamberty, op. cit., t. IX, p. 388-389.
*° Public Record Office, Germany, vol. 202 : lord Townshend à Schaub, ministre d^ Angleterre à Vienne, Whitehall, 9-20 mars; i3-2^ mars 17 16.
*^ Oxenford Castle, Stair Papers, vol. V. : lors Stanhope à lord Stair, 19 = 30 mars 1716. . . .
Réponse au mémoire
Audience et apologie de lord Stair
HISTOIRE i)E LA RÉGENCE
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
Nouvelles exigences
de Staiihope
Londres, M. d'Iberville, chargé de la remettre au gouvernement britannique. Cette réponse, datée du i3 mars, ne fut communiquée à Stair que le 20 et, le 21, il alla trouver le Régent et s^ plaindre que le texte concernant l'expulsion des jacobites rebelles et condamnés était moins olair que la réponse verbale à lui faite par le prfnce. Stair avait affaire à trop forte partie. Le Régent lui répliqua qu'il avait, en effet, bien entendu. <( Je suis encore de même sentiment touchant les fugitifs et j'ay fait dire la même chose au Roy par M. d'Iberville, et encore plus fortement. Il est vrai qu'on ne s'est si clairement expliqué dans la réponse, parce qu'il faut observer un certain décorum et qu'il y a des choses sur lesquelles il faut s'entendre. » Les projets des jacobites faisaient sourire, mais puisqu'on était disposé, en Angleteri-e, à les prendre au tragique, le Régent avait voulu rassurer sans délai, c'est pourquoi il avait adressé à M. d'Iberville la réponse au mémoire de lord Stair, Si hargneux que fût ce deinier, il n'osa pas se fâcher, mais s'embarqua dans une apologie de sa conduite depuis le commencement de la Régence. Gomme le discours se prolongeait plus que de raison, le duc d'Orléans interrompit : « Mylord, dit-ii, il est bien fâcheux que les picques des ministres brouillent les Princes, et que nous devons souffrir pour les fautes d'autruy. » Stair repartit de plus belle, le prince, pour en finir, prodigua les politesses qui ne lui coûtaient guère et les promesses qu'il ne tenait pas. Stair, complètement joué, s'éloigna radieux. « Je le laissay dans son cabinet, dit-il, très
content de moy'^ »
Stanhope, à Londres, moins accessible à la parole charmeur du Régent, remâchait les griefs anciens et nouveaux, combinait des impertinences inédites. Emin(îmment doué pour ce manque de tact que ses compatriotes confondent avec l'affirmation de leur force, Stanhope s'était mis en tête d'avilir le Régent comme s*il l'eût tenu à sa merci. Il imagina un interrogatoire que Stair ferait subir au chef du gouvernement français à peu près comme s'il se fût agi d'un lord prisonnier à la Tour de Londres. Voici les chefs d'accusation tels que Stair les a conservés :
1° Ce qu'a fait [le Régent] pour empêcher [le Prétendant] d'entrer en France, d'y rester ou de passer dans la Grande-Bretagne
2° S'il a puni, selon sa promesse, ceux qui ont fait sortir les
•armes du Havre.
3° De quelle manière ont été traités, à leur retour d Ecosse,
»2 Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. III, B Paris, 23 mais 1716.
lord Stair à lord Stanhope,
les officiers et les cavaliers du régiment de Nugent, qui avaient déserté pour s'embarquer avec le Prétendant et le duc d'Ormond;
4** De quelle manière le Régent a montré son ressentiment contre les officiers au service de France qui avaient passé ;iu service du Prétendant, ou qui attendaient .1 Boulogne ot à Galiiis, le moment de se rendre en Ecosse;
5° Si Bolingbroke, qui avait dû recevoir. Il y a six semaines, Tordre de quitter Paris, l'a quitté en effet;
6° Si on a saisi les armes qui étaient à bord d'un vaisseau destiné à passer en Angleterre et venu en relâche à Morlaix".
Stair lui-même n'osa pas introduire tous ces griefs dans i^nu nouveau mémoire, daté du 7 avril. Son insistance porta sur le danger que faisait courir à la dynastie hanovrienne la présence du dernier Stuart en Avignon d'où il pouvait correspondre, intriguer et envahir facilement l'Angleterre. Non seulement Avignon, mais l'Europe devaient èive interdites à l'exilé. Le Régent ferait les démarches nécx'ssaires auprès du pape avec lequel l'Anglelerre avait interrompu les conversations depuis longtemps; il semblait difficile de pousser plus loin l'aberration, Stanhope et Stair en furent pour leurs réclamations. Le côté plaisant de l'affaire c'est qu'ils imaginaient faire de ces conditions celles mêmes de l'alliance défensive dont M. de Ghâteauneuf poursuivait la conclu-
sion .
Le cabinet anglais ne voyait dans tous ces événements qu'une question de partis; il avait frappé les vaincus avec la hache, il entendait ne pas ménager leurs partisans. « La France pendant tout le cours de la rébellion, disait Stanhope, a montré tant de mauvais vouiloir pour le Roi, qu'il semble très nécessaire qu'elle nous donne quelque preuve réelle de ses dispositions amicales, avant que le Roi puisse songer à entrer dans de nouveaux engagements... Le Roi est non seulement en disposition, mais il a Je désir d'établir entre la France, l'Angleterre et les États de bons rapports capables de contribuer à la paix de toute l'Europe. » ^ Reste à savoir « si la France est subitement devenue amie sincère de la succession protestante, ou si, par d'adroits artifices, elle ne songe pas à nous amener, ainsi que les Hollandais, en nous leurrant, à une sécurité qui nous fasse négliger et dédaigner nos amitiés et nos alliances de vieille date. La maxime fondamentale dans l'opinion du Roi est qu'aucun plan d'alliance avec la
** Hardwicke Papers, Stair's JournaL
'* Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. III, B : lord Stair à lord Stanhope, Paris, 6 = 17 avri 1716; ihid., vol. V, lord Stanhope A lord Stair, Whîtehall, 28 mars ^ 8 avril 1716.
iim» '
Les trois points
France ou de neutralité des Pays-Bas ne doit détourner l'Angleterre et la Hollande de condlure une alliance défensive et une garantie mutuelle avec l'Empereur; ensuite, si la France prouve par sa conduite une intention sincère de bien vivre avec le Roi, il s'epipressera de se joindre aux États pour faire une alliance à cette fin. » Auparavant il exigeait l'envoi du Prétendant au delà des Alpes, l'expulsion hors de France des jacobites notoires, l'exécution de l'artidle du traité d'Utrecht relatif au port de Mardvck" En môme temps, le parti whig poursuivait un autre but. A laccucil triomphal-qui avait signalé l'avèneniont de (..eoreos 1", succédait une impopularité accrue chaque jour et qui menaçait d'emporter la dynastie et ses fougueux V^riis^^^L^ ruine des jacobites autorisait toutes les audaces que le parti tory n'oserait pas combattre. Le ministère proposa la proroga ion do troïà sept années pour le mandat de la chambre existante et le biU septennal fut voté le .6 avril = 7 mai .7.6 Ainsi souvra.t une carrière de corruption inouïe qui précipita l'énervement de l'institution parlementaire. .
Ce dernier succès acheva d'enller le parti whig qui eut 1 illusion de posséder le pouvoir indéfiniment, et trouva dans Staiihope un interprète s^on son cœur. Dès lors, le cab.net résuma ^clauses fondamentales de sa politique en trois exigences qu on "mma couramment les trois points ou Iles '-- -'-'" <ÏJ' étaient • 1° renvoi du Prétendant d'Avignon en I alie 2 expulson dVsîs partisans hor« de France; 3» destruction du port de Mardvk < Sa Majesté, écrivait Stanhope, a déclaré perempfo'roment aux États-Généraux qu'aussi longtemps que ces conditiomn auront été admises préalablement, elle ne pourra m ne o^dra entendre à ouvrir des négociations avec la France .,. Stair ressentit quelque embarras à énoncer les trois pomt , .1 se reiè a sur des protestations obligeantes, des marques d amitié de'ton souverain, des promesses d'alliance --t^^-,^« P^ tendant serait éloigné. 1^ Régent répondit que affaire de M^r dvck étant une suite du traité d'Utrecht ne souftra, aucune difficuné que le Prétendant serait à merveille en Italie, qu il souha tait' iT voir, mais ne pouvait le contraindre à s'y acherniner en ari^ lait la pension de la reine, veuve de Jacques H. D ai leurs ^tte demande prendrait place tout naturellement dans e traite ^u'on en^Lgeait, la matière était trop importante pour être reso-
" Oxen/oord CastU, Stair Papci., vol. V : lord Stanhope à lord Stair. ^'l^r.'/oti'c::..: Ir^X -.. V = .or. Stanno^e a «ord Stair, Whitehall, 16 = 27 avril 1716.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
lue sous la forme de préliminaire. Stair souhaitait qu'on rassurât, sans aucun retard, son souverain car « il y a, disait-il, des puissances qui ne croient pas que c'est de leur intérêt que ce traité se fasse, qui pourront se donner du mouvement pour le traverser. Les conjonctures ont une grande influence sur les affaires. » Le Régent comprit le sens de cet oradle sibyllin et se plaignit de l'empressement apporté à conclure l'alliance entre l'Angleterre, l'Empereur et les Provinces-Unies; à quoi Stair répondit que cette conduite (( étoit fort conforme à leur système de maintenir la tranquillité de l'Europe; que la prudence demandoit qu'on se mit à couvert contre les entreprises que la France pourroit former dans la suite du temps, semblabUes à celles qu'elle a formées par le passé et que cette précaution juste et raisonnable n'empecheroit pas qu'on prit des mesures avec la France pour n'avoir rien à craindre des entreprises que des autres puissances pourroient former". »
L'intérêt de la France ne permettait pas d'hésiter plus long- JyP^^^^Jj^'^^^ temps. Le 8 mai, le Régent dit à lord Stair qu'il envisageait un de Londres projet dont il lui remit les grandes lignes : le traité d'Utrecht servant de base à la garantie de la succession de Georges P"" et aux renonciations de Philippe V, avec stipulation de secours mutuel, le cas échéant; renvoi du Prétendant hors d'Avignon; interdiction du séjour en France à ceux de ses partisans déclarés rebelles (en Angleterre); réduction du nouveau canal de Mardyck à des écluses qui ne pourraient recevoir que de petits navires. Si le roi Georges admettait ces conditions, le Prétendant quitterait Avignon avant la signature. Stair, obligé, bon gré mal gré, de découvrir la fourberie de son cabinet, répliqua qu'il ne pouvait négocier avant que Jacques Stuart fût en Italie. Le Régent ne pouvant croire h la sincérité d'une pareille défaite, en voulut avoir le cœur net. Il dit qu'il ferait savoir à la reine-mère que son fils devait gagner l'Italie, et au pape que le séjour en Avignon était incommode et fâcheux pour la France". Stair ne put rien répondre sinon que les trois points devaient être acquis préallablement à toute négociation. L'hypocrisie du cabinet de Londres n'était pas même fardée avec adresse; le piège était si grossier et à découvert qu'on s'étonne presque d'une si rare impudence. Du jour où le Prétendant aurait évacué le sol français, le hanovrien eut posé des conditions nouvelles dont sa ruse
" Oxenfoord Castle, Stair Papors, vol. III B : Lord Stair à Uyrd Stanhope,
Paris, 2 mai 1716.
" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. III B : lord Stair à lord Stanhope,
Paris, 9 mai 1716.
teutonne eut sans p^ine imaginé Thumiliante obligation. Pendant que cette négociation aboutissait à un point mort, la lutte diplomatique reprenait, en Hollande, toute sa vivacité. Proposi- ]V£ ^e Ghâteauneuf n'y avait pas connu k repos et les Hollan- M*Te'châ- dais se sentaient flattés de Timportance que cette activité consor- 'r^tilu ^^^* ^ ^^^^ ^^y^' ^^ ^^^^ ^^ disperser son effort, l'ambassadeur français l'avait concentré sur un seul point. Entre tous les conseils des Provinces-Unies, Amsterdam, métropole du commerce et capitale, possédait une importan.:e avec laquelle il fallait compter. Or, tandis que la majorité des États et des villes demeurait attachée à la politique de l'Angleterre, Amsterdam se tourna vers la France et proposa doux négociations d'ailliances simultanées : l'une, entre l'Angleterre, l'Autriche et les États; l'autre, entre l'Angleterre, la France et ces mêmes États. C'était là une nouveauté subversive que la prudence du caractère national ne pouvait ni accueillir ni repousser sans un mûr examen, mais Amsterdam ne se rebutait pas pour si peu. Ghâteauneuf non plus. Instruit d'une démarche tentée par Walpole auprès du Grand Pensionnaire pour hâter la concllusion de l'alliance défensive, l'ambassadeur de France venait, par ordre de sa Cour t. notifier au Pensionnaire, que si l'Angleterre et Va Hollande voulaient entrer en négociations avec la France, elles trouveraient toutes les facilités imaginables de la part du Régent à faire tout ce qu'elles pouvaient raisonnablement attendre de lui pour la garantie de la succession des»deux couronnes, et que même l'Empereur pourrait en être content, s'il le voulait. » H répéta ce langage au président de semaine des États de Hollande. Celui-<;i et Heinsius avouèrent à Horace Walpole que cette déclaration était insuffisante, mais que le temps découvrirait les véritables intentions de la France qui leur paraissaient tendre à conclure un traité avec le roi d'Angleterre et les Provinces-Unies; auparavant il fallait obtenir des paroles plus claires du Régent sur les demandes
de Georges P'".
' Le Grand-Pensionnaire ne s'était jamais mal trouvé du système de temporisation et il y eut recouru une fois encore si Walpole et Ghâteauneuf le lui eussent permis. Le i() mai, le Régent envoya à Ghâteauneuf la copie des propositions communiquées, le 8, à lord Stair. Ghâteauneuf s'empressa de les transmettre h Heinsius en l'informant que le roi de France désirait concluçe une alliance défensive avec le roi d'Angleterre sur la
»• Public Record Office, Rolland, vol. 875 : Hor. Walpole à lord Town^hend, la Haye, 8 mai 17 16.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
base du traité d'Utrecht et de la garantie mutuelle des deux successions et des renonciations. Ni la question du Prétendant, ni celle de Mardyck n'étaient de nature à y faire obstacle et le roi de France désirait si fort voir les États-Généraux entrer dans cette alliance qu'il ^e ferait un plaisir de donner sa garantie au traité de la Barrière. Celte démarche inquiéta Walpole au point qu'il se décida à haranguer les députés des Affaires étrangères dans l'espoir d'en arracher un prompt et complet acquiescement. Le roi Georges, leur dit-il, se flattait que les États, qui avaient eu un si long délai pour considérer son projet d'alliance défensive avec l'Empereur, étaient disposés à s'y associer; dans le cas contraire, son déplaisir serait extrême, néanmoins il passerait outre et conclurait son traité avec Charles VI. Il souhaitait y admettre les États-Généraux et nul autre prince. Cela fait, il serait prêt à entrer dans une alliance défensive avec tout autre prince ou État qui s'y montrerait sincèrement disposé". Cet empressement eut suffi, à lui seul, à mettre les Hollandais en garde contre toute précipitation. Le pensionnaire d'Amsterdam opina pour un délai et persuada ses collègues des États qui firent prier Walpole d'employer ses bons offices auprès du roi Georges pour obtenir de lui de nouveaux retards à la conclusion du traité avec l'Empereur. Mais Georges P' était à bout de patience. Les atermoiements des Hollandais le décidèrent à se passer d'eux. Le jour même où, à la Haye, Heinsius réclamait un nouvel ajournement, l'Angleterre et l'Autriche signaient à Londres le traité de Westminster (25 mai = 5 juin 1716), dont la disposition essentieUle était ainsi conçue : « L'unique but de cette alliance est de se défendre l'un l'autre et de se maintenir dans la possession de ses provinces et droits dont chacun jouit actuellement. Si Tun des alliés est hostilement attaqué, l'autre s'engage à le maintenir contre tous agresseurs dans les* mêmes honneurs, dignités, royaunies et droits qu'il possède en Europe dans le temps de cette alliance, et dans ceux qu'ils s'acquerront d'un commun consentement pendant qu'dlle durera; comme aussi à lui procurer une juste satisfaction pour le tort qu'il aurait souffert*'. »
La communication que Walpole fit de ce traité au Grand- Pensionnaire fut reçue de façon glaciale. Heinsius dit sèchement qu'il ne voyait pas l'avantage que le roi d'Angleterre
" Public Record Office, HoUand, vol. 876 : le même au même, la Haye 29 mai; Oxenfoord Castle, Slair Papers, vol. VI : H. Walpole à lord Stair, la Haye,
7q mai 1716. ^ , • , . %mi '
« Dumonl, Corps diplomatique, t. VIII, p. ^ll ; G. de Lamberty, Mémoire
pour servir à Vhistoire du xviii* siècle, t. IX, p. h']^.
Traité de Westminster
. Ji
Guerre de pamphlets
en retirerait", et il sentit quelque embarras lorsque Châteauneuf soutint que, désormais, les États-Généraux pouvaient conclure avec la France une alliance à part. Non content d'exploiter son avantage, l'ambassadeur de France provoqua et soutint une vive polémique à laquelle prirent part les revêches, hostiles à l'alliance anglo-autrichienne", et les réfugiés français. Il s'agissait de persuader aux Hollandais que l'entente de l'Autriche et de l'Angleterre mettait leur République en péri^l politique et économique d'où la tirerait l'alliance française*'. Les anciennes alliances avaient été onéreuses, ^Ic traité de la Barrière drainait hors du pays plusieurs millions de soldes millitaires dont rien ne rentrait en Hollande et c'était pour ce maigre résultat que la République avait entretenu des armées, des flottes, payé des subsides, tellement que, épuisée, ses anciens alliés lui étaient plus redoutables que la France qu'elle avait combattue.
Entre deux nations également âpres au gain on ne pouvait négrligrer l'évocation des rivalités commerciales. « Le meilleur ami des Anglais est le commerce, disait une brochure; lorsqu ils peuvent le faire fleurir à nos dépens c'est pour eux une double satisfaction. Nous les aidons à nous perdre et ils nous ruinent à lombre de mille protostations d'amitié... Les Anglais veillent à leurs intérêts, veillons aux nôtres... Nous ne devons pas conclure l'alliance proposée par l'Empereur et Sa Majesté Britannique tendant directement à nous jeter dans une nouvelle guerre, pour des intérêts absolument étrangers à la République. » Après avoir montré la France, très différente de la nation agressive qu'on représentait, mais pacifique et rassurante, l'auteur disait .: « Nous ne devons pas croire à ce qu'on nous dit contre la France, parce que l'expérience nous apprend qu'on crie sans raison, et que souvent on ne crie contre la France que pour parvenir à d'autres fins. » L'alliance avec la France et l'Angleterre assurera le repos durable de la République. « Quelle gloire pour nous, quels avantages pour nos peuples, si nous assurons la tranquillité publique. Nous y parviendrons infailiblement par ralliance entré la République, la France et l'Angleterre. »
Les échos de cette polémique parvenaient à Georges P' et l'inquiétaient au moins autant qu'ils l'irritaient. Sa résolution d'arranégociation ^K^p g^^ Réffent les trois points préalablement à tout traité n'avait
en Hollande ^
*' Public Becord Office, Holland, vol. 875 : H. Walpole à lord, Townshend, la Haye, 9-28 juin 1716.
" G. de Lamberty, op. cit., t. IX, p. 475, M.
^ L. Wiesener, Le Récjent, Vahhé Dubois et les AngMs, d'après les sources britanniques, in-8, Paris, 1891, t. I, p. 212-218.
Georges 1«'
transporte
la
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
pas faibli**. Stanhope en faisait une condition essentielle, à défaut de laquelle « il ne saurait y avoir d'amitié possible** )>, et néanmoins il fallait ménager les susceptibilités hollandaises. Celles-ci ne pourraient qu'être flattées de voir la négociation se poursuivre <rn Hollande. Le cabinet anglais s'y résigna donc sous la réserve du renvoi du Prétendant hors de France, « car, attendu, disait lord Townshend, que d'un côté il n'est pas compatible avec l'honneur de Sa Majesté de signer aucun traité avec la France avant l'accomplissement préalable de cette condition; et que, d'un ^ autre côté, l'objection du Régent au renvoi du Prétendant avant la signature du traité, est fondée sur ce qu'il se soumet à une certaine humiliation (comme il leur plaît de l'estimer en France) sans aucune certitude d'obtenir ensuite le traité, Sa Majesté pense que l'expédient qu'elle propose maintenant, à la fois sauvera son honneur et écartera l'objection du Régent, puisque, par ce moyen, les assurances qu'il obtiendra sont aussi fortes que si le traité était déjà ratifié*'. » Cette condescendance apparente avait surtout pour but d'adoucir les Hollandais et de les décider à entrer dans l'alliance anglo-autrichienne. Stanhope ne manquait pas de faire valoir à Stair la modération de son maître qui n'attendait que l'avis officiel de l'arrivée du Prétendant en Italie pour envoyer des pleins pouvoirs à son représentant en
Hollande".
Dans ce pays, le duc d'Orléans possédait ce premier avantage ^f^^^^^' d'y inspirer la faction française, très entreprenante; il tenait l'An- deiordstair gleterre séparée de II' Autriche et pouvait se flatter de l'influencer plus aisément qu'à Londres, deuxième avantage, presque aussi illusoire que le précédent. L'homme d'État un peu novice qu'il était prit conseil de l'homme de guerre expérimenté qu'il n'avait pas cessé d'être et traita le marchandage et les marchands anglais, à la française. Le 20 juin 1716, le Régent expliqua à lord Stair qu'il était en mesure de renvoyer le Prétendant, qu'i^ n'en ferait rien avant la signature du traité, n'écouterait rien et ne croyait eue vaguement à la sincérité de ses interlocuteurs. Stair, sous cette brusque attaque, rompit, parla de ne renvoyer le Prétendant que lorsque le traité serait commencé dans les formes. Le Régent
" Oxenfoord Castle, Slair Papcrs, vol. V : lord Stanhope à lord Stair, White-
hall, 27 mai = 7 juin 1716.
*« Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. V : lord Stanhope à lord Stair, White-
hall, 3i mai = 11 juin 1716.
•' Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. V : lord Townshend à H. Walpole, Whitehall, 5 = 16 juin 1716.
*• Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. V : lord Stanhope à lord Stair, Whitehall, 7 = 18 juin 1716.
Mil
ffl
t^Sa
le poussa, laissa entendre qu'il avait autre chose en vue et qu'il ne craignait pas se battre"'. Consterné, Stair cherchait une explication; la lettre de Stanhope la lui apporta : la négociation était transportée en Hollande, on n'y avait que faire de sa hargneuse intervention. Vexé, il affecta la satisfaction'" et prit des airs de pythonisse : <( Le Roi, écrivit-il, avait en main l'entière direction des affaires de l'Europe : dans mon humble opinion, il n'aurait pas dû s'en départir aisément''... La Franoe, à l'en croire, est et sera jalouse de la Grande-Bretagne. Elle cherchera à lui arracher des mains !a principale direction des négociations et à la placer chez les Hollandais, à cause de l'influence qu'elle compte avoir sur eux". » Cette jalousie des Français était si vive qu'elle avait retourné les dispositions du Régent qui, sous le feu Roi et pour s'assurer le pouvoir, parlait d'une alliance qu'il repousse depuis qu'il est le maître (( de peur de contribuer à l'accroissement de la puissance et de l'autorité du roi de la Grande-Bretagne; il préféra [dès lors] mettre en hasard ses propres prétentions à la couronne et exposer le royaume dans l'état misérable et sans défense où il le trouva, aux plus grands dangers. Aussitôt Régent, il abandonna ses vues personnelles, entra dans le système du vieux Roi, fit tout pour soutenir ie roi de Suède et favoriser les prétentions chimériques du Prétendant; et, quand il vit ses plans à bas, il aima mieux faire la Cour aux Hollandais tout inférieure qu'est leur situation... D'après ce que j'ai dit, il est trop évident, que si jamais la France peut nous faire du mal, elle nous fera du mal; et que nous ne devrons jamais compter sur son amitié". » Pendant que le roi d'Angleterre et l'Empereur traitaient les Hollandais en quantité négligeable, M. de Châteauneuf se répandait en prévenances. H était, de l'aveu de Walpole, si habile et si insinuant, que beaucoup se mettaient à le croire après avoir écouté ses paroles'^ les Hollandais ne s'en défendaient pas. Le i"' juillet, le baron de Heems, ministre d'Autriche à la Haye, vint exprimer aux députés pour les affaires étrangères le regret de l'Empereur de ne pas les avoir attendus; le 2 juillet, les dépu-
" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. III B : lettre d'un secrétaire (anonyme) à lord Stanhope, Paris, 22 juin 1716.
«» British Muséum, ms. Egerton, vol. 217, : lord Stair à Buhh (Dodington),
Paris, 23 juin 1716.
*i British Muséum, ms. Egerton, ol. 2172 : même Mire.
" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. III B : lord Stair à lord Stanhope,
Paris, 27 juin 1716.
»» Oxenfoord Cattle, Staîr Papers, vol. III B : même lettre.
" Public Record Office, Holland, vol. 876, H. Walpole à lord Townshend, la Haye, 16 mai 1716.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
lés appelèrent M. de Châteauneuf et lui dirent qu'ils étaient disposés -i traiter; Walpole entendit le même langage. Cela pouvait se prolonger indéfmiment. Le 8 juillet, les députés donnaient de bonnes paroles à l'Empereur; le 9, ils s'abouchaient avec M. de Châteauneuf; ces lenteurs ne pouvaient plus conduire à rien du moment qu'elles arrêtaient tout. Un événement imprévu pouvait tout transformer.
Georges V' souffrait en Angleterre d'une sorte de nostalgie; ses ministres hanovriens et ses maîtresses hanovriennes, rapaces et hostiles à ce royaume qu'ils déva^lisaient, son secrétaire lui-même, le réfugié Robethon, l'attiraient vers l'Allemagne. Le premier ministre anglais, lord To>vnshend blâma ce voyage en termes respectueux mais fermes", le Roi qui ne supportait aucune contradiction décida son départ, le fit autoriser par le Parlement, conféra au prince de Galles une vague autorité avec le titre désuet de « gardien du royaume » et, accompagné de Stanhope, s'embarqua le 20 juillet 1716 pour le Hanovre'\
" W. Coxe, Memoirs of. Walpole, t. II, p. 5i. rru n
" J. Fr. Chance, The foreign Policy of George I (1714-1721), dans The Camhridge Modem History, 1909, t. VII; J. Fr. Chance, George / «^f «'^^J^^^/" hern War. A Study of British Hanoverian Policy m the North of Europe m the years 1709 to 1721, in-8, London, 1909.
Départ de Georges !•'
pour le Hanovre
mmm-^