‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute;Chapitre 12 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Grandeur de quelques chefs gibelins. — Désorganisation de ce parti par la perfidie et Finconséquence de V empereur Louis de Bavière. — Efforts des Florentins pour maintenir Véquïlibre entre les puissances d? Italie. — Ils tombent sous la tyrannie du duc, d'Athènes. — Son expulsion. — i3i4-i343.

Ce ne fut que dix mois après la mort de chap. vi. Henri VII que les électeurs de l'Empire lurent i3i3-i3aa. convoqués à Francfort pour lui donner un successeur; il s'y trouva dix princes au lieu de sept, deux prétendans se disputant les droits électoraux dans chacune des maisons de Saxe , de Bohème et de Brandebourg. Ils se divisèrent en deux collèges , et ils firent simultanément , le 19 octobre i3 14, deux élections ; les uns offrirent la couronne à Louis IV de Bavière , les autres à Frédéric III d'Autriche. Les droits des deux prétendans à l'Empire paraissaient égaux; leurs adhérens en Allemagne étaient aussi égaux en forces : l'épée seule pouvait décider, et la guerre continua , en effet , entre eux jusqu'au 28 septembre i3aa, que Frédéric fut vaincu et fait prisonnier à Muhldorf.

ciap. vi. Pendant la durée de cette guerre civile en i3i3-i3m. Allemagne, l'Église s'abstint de prononcer entre les deux prétendais à l'Empire. Clément V n'avait point vu leur double élection , il était mort le 20 avril 1 3 il ; il fallut user de ruse , et ensuite de violence, pour enfermer au bout de deux ans les cardinaux au conclave à Lyon ; enfin, le 7 août i3i6, ils élurent pour pape l'évêque d'Avignon. Celui-ci , qui était natif de Çahors , et la créature de Robert, roi de Naples, se fit nommer Jean XXII ; il fixa le premier a Avignon , sa ville épiscopale , la cour romaine exilée d'Italie. Il était intrigant , noté pour ses mauvaises mœurs et pour sa scandaleuse cupidité ; cependant il se croyait philosophe , il se passionnait en prenant part aux querelles des réalistes et des nominaux : il se fit par-là des ennemis ardens dans les écoles , et il les punit par des supplices. Mais tandis qu'il sévissait contre ses adversaires comme hérétiques , il se fit luimême accuser d'hérésie, et il ébranla ainsi le crédit de la cour de Rome. Il se proposait particulièrement d'élever à une haute puissance temporelle le cardinal Bertrand du Poiet , qu'il disait son neveu, et qu'on croyait être son fils; il profitait pour cela de la guerre entre les deux prétendans à l'Empire , qu'il regardait comme une prolongation de l'interrègne, pendant lequel il soutenait que tous les droits des empereurs

étaient dévolus au saint siège. Il avait chargé chip. vi. le cardinal Bertrand cPexercer ces droits en ,3lî-l3ax Lombardie comme légat , d'écraser les Gibelins, de relever les Guelfes , et surtout de les ranger tous sous l'obéissance de l'Église et de son légat. Ce fut contre Mattéo Visconti, seigneuf de Milan , l'un des plus habiles et des plus puissans d'entre les chefs gibelins, que le légat dirigea surtout ses excommunications, et qu'il fit agir les soldats que le pape son père lecvait pour lui en Provence. Visconti s'était fait aimer des Milanais, qu'il avait su ménager : sans être vertueux , il avait du moins pris soin de sa réputation , qui n'était entachée d'aucun crime ; son esprit se distinguait par une grande lucidité , une parfaite connaissance des hommes; il y joignait la promptitude du coup d'œil , la hardiesse dans les décisions , et une gloire militaire rehaussée par celle de ses quatre fils ses fidèles lieutenans , tous quatre distingués entre les braves&Les Italiens lui donnèrent le surnom de Grand, à une époque où , à la vérité, ils en étaient prodigues. Mattéo Visconti , dans sa .guerre contre les Guelfes lombards, s'empara de Pavie, de Tortone , d'Alexandrie ; il assiégea dans Gépes , de concert avec les Gibelins génois, le roi Hobert, qui était venu s'enfermer dans cette ville , dont il voulait faire la place d'armes de ces Guelfes lombards. Il força d'abord à la retraite Philippe 1. i4

chap. vi dé Valois, qui avant d'être roi était entré, en 1.320, en Italie, à la sollicitation du pape; il battit, l'année suivante, Raimond de Cardonè,. Catalan, général du pape. Il fit comprendre à Frédéric III d'Autriche , qui avait envoyé son frère au secours du pçntife , qu'il ne convenait pas plus à l'un qu'à l'autre des prétendans à l'Empire d'affaiblir les Gibelins , qui défendaient en Italie les prérogatives de celui des deux qui demeurerait vainqueur, et il l'obligea de rappeler ses Allemands. Mais , après avoir: fait vingt ans la guerre au parti de l'Église, sans avoir jamais cru pour cela se départir de la foi, car il était religieux sans bigoterie, l'âge vint enfin éveiller en lui les terreurs dç J£ superstition ; il craignit que les excommunications du légat ne lui enlevassent son salut. Il abandonna le pouvoir à son fils aîné GaléaZ ; et, peu de semaines après, il mourut le 22 juin i32a. Mais les remonte et les scrupules de Mattéo Viscohti avaient porté le trouble dans tout son parti , et rendu le courage à ses adversaires; unefermen-

tation violente éclata dans Milan. Galéaz fut obligé de s'enfuir; la république fut de nouveau proclamée : toutefois les vertus* et le patriotisme, sans lesquels elle ne pouvait vivre , étaient éteints , et au bout de quelques semaines Galéaz Visconti fut rappelé à Milan , et y recouvra la seigneurie.

4 3j 3-i 3aa

EN ITALIE. , ail

Ou oe voyait plusî, depuis le règqe de .Hen- c«up. n. ri VII , les deux partis des Guelfes et des Gibelins se balancer à peu près en vertus , en talens et en patriotisme. Au commencement de leur lutte, on avait compté presque autant de républiques dans un parti que dans l'autre ; et des sentimens aussi ptars, un dévouement aussi généreux, avaient paru animer également les partisans de l'Empire et ceux de l'Eglise*. Mais dans le quatorzième siècle, la faction gibeline était devenue celle de la tyrannie, la faction guelfe celle de la liberté : dans la première- on vdyait briller beaucoup plus de ces grands talens militaires et politiques que développe un# ambition personnelle ; dans la seconde , c'était l'amour de la patrie qu'il fallait chercher presque exclusivement, et l'héroïsme qui lui sacrifie tous les sentimens personnels. La république de Pise presque seule professait en Italie le culte de la liberté, en même temps qu'elle suivait le parti gibelin ; cette république avait été frappée comme d'un coup de- foudre par la mort de Henri<yil , au moment où semblait commencer pour lui une camèfce. de* prospérité et de gloire. Épuisée par les eflorts prodigieux qu'elle avait faits, pour Henri , elle ne s'abandonna point cependant elle-même, quand tous les Guelfes de Toscane , se soulevant à* la .mort de ce monarque, youlurent se venger sur les Pisans de la crainte qu'il

212 HISTplRE DE LA IJBERTÉ

chap. vi. leur avait inspirée ; elle donna le commandei3i3-i3*». menj je ses milices à .Uguccione de Faggiuola,

gentilhomme de cette partie montueuse de la Romagne, qui, avec la Marche, produit les meilleurs soldats de l'Italie. Les, Pisans , sous les ordres de- Faggiuola, remportèrent sur les Guelfes deux avantages signalés; ils s'emparèrent de Lucques le i4 juin i3r4 ? tandis que les Guelfes et les Gibelins lucquois étaient aux mains ensemble dans les rues de cette ville ; et le 29 août de la même année , les Pisans défirent à Montecatini les Florentins, commandés par deux princes de la maison de Naples, et secondés par tous les Guelfes de Toscane et de Rômagne. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'au lieu de .combattre pour eux-mêmes, ils ne combattaient plus que pour le capitaine qu'ils s'étaient donné. Presque aussitôt après sa victoire, Uguccione de Faggiqda commença d'exercer sur Pise et sur Lucques une tyrannie insupportable. Craignant bien plus les citoyens de ces républiques que les ennemis de l'État, on le vit , au moindre soupçon , sévir contre les plus illustres d'entre eux ; il iit jeter àXùèques , dans un cachot, Caslruccio Castracani, le plus distingué des gentilshommes gibelins, récemment rentrés dans cette ville , et qui avait acquis une brillante réputation dans les guerres de France et de Lotnbardie. Une insurrection simultanée

à Pise et à Lucques, le 10 avril i3i6, délivra C»AP- VI« ces deux villes d'Ugûccione de Faggiùola et de son fils , tandis qu'à la tête de leur gendarmerie , ils allaient à la rencontre l'un'de l'autre. A Pise, la république, par cette révolution , fut rétablie , mais épuisée, presque ruinée après de longues hostilités, et mécontente <Jes Gibelins comme de ses nobles , qui , par un aveugle esprit de parift l'aVaiént entraînée dans des guerres continuelles. Au mois de mai i3a2 , quinze chefs des grandes familles gibelines , vaincus dans un combat obstiné, furent exilés de Pise. Moins d'un an après, le n avril i3a3, tous les Pisans établis en Sardaigne furent massacrés en un même jotfr, à la suite d'un* complot tramé avec Alforise , fils de Jacques II d' AAgon , auquel un Pisain rebelle voulait livrer la Sardaigne. La guerre contre les Aragonais pour défendre cette île acheva d'épuiser la république j et elle se termina, le 10 juin i3a6, par l'entier abandon de cette possession importante. t

A Liïcques , la révolution qui chassa Uguccione de Faggiùola , éleva au pouvoir Castruccio Cartracani. Ce capitaine avait encore les fers aube pieds lorsque les insurgés qui l'avaient tiré de sa prison le proclamèrent seigneur de Lucques. Castruccio était de l'ancienne far mille des Interminclli , exilée si long-temps de Lucques avec tous les Gibelins, qu'on aurait

i3iS-i3aâ.

chap. ▼!. pu la croire sans crédit. Mais les émigrés des républiques italiennes acquéraient souvent de nouvelles richesses et une nouvelle influence pendant leur exil, parce que lctiçpoin les forçait alors à se livrer, avec un redouKeinent d'ardeur, au travail, au commerce, ou aux études militaires. Lucques, qui, pendit la dernière moitié du {fôizième siècle , avait passé pour la citadelle du parti guelfe en Toscane , depuis qu'elle eut l'appelé ses riches exilés gibelins , était devenue toute gibeline. La famille de Castruccio avait acquis ses richesses en Angleterre : lui-même il avait appris le métier de la guerre en Angleterre, en France et en Lombardie; payait vu s'y développer la bravoure du soldat ; 'mais il devait à ses propres réflexions , èOfëfc études, l'habileté dans l'art de conduire et de disposer les armées , qui, en Italie seulement, commençait à rijériter le nom de science militaire. Avec une valeur remarquable, il savait cominuriftquer son courage et son enthousiasme au soldat , et personne n'avait (m coup d'œil plus prompt sur le champ de bataille. Il n'était pas moins habile politique que guerrier; et lorsqu'il s'associa, soit aux chefs gibelins de Lombardie , soit à l'empereur Louis , il devint toujours le directeur de ceux qui l'admirent dans leurs conseils; A ces talens , à cette capacité , il ne joignait presque aucune vertu : sans bonne foi dans ses engagemens , sans

pitié ppur les peuples, .sans gratitude pour ceux CBAP- v qui l'avaient servi, On le vit faire périr à Lucques, par d'épouvantables supplices, tous ceux qui lui inspiraient de la défiance, et parmi eyx les Quartigiani et les Poggi, auxquels il devait son élévation. Il avait trente-deux ans lorsqu'il obtint la souveraineté de sa patrie; sa taille était élancée , sa figure agréable , et son visage ui#igre, entouré de longs chevçux blonds, se faisait remarquer par sa blancheur.

La république de Florence se trouvait appelée à tenir tête à Castruccio, et à défendre contre son ambition l'indépendance de la Toscane. Florence ét^it déjà l'Athènes de l'Italie. Le génie

fa •

qu'avaient déployé quelques uns de ses citoyens, le talent, l'intelligence des affaires qu'on retrouvait jusque dans les classes inférieures, la générosité , qui paraissait être le caractère national toutes les fois qu'il était question de défendre les opprimés ou la cause de la liberté, élevaient cette cité au-dessus de toutes les autres. Sienne , Pérouse et Bologne, étaient alors, comme Florence, attachées au parti guelfe; et ces quatre républiques, avec quelques communes plus faibles, formèrent la ligue guelfe de Tqscane. L'esprit démocratique des Florentins, qui leur donnait tant d'énergie, avait cependant aussi s(& dangers. Ils étaient si jaloux dç toute distinction^ et si passiqpnés pour Fégalité, qu'ils la voulaient

2l6 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

chap. vi. non seulement dans l'obéissance , mais dans le i3i3 i3aa. commandement. Us voulaient que le plus grand nombre possible de citoyens parvînt à son tour à l'office des prieurs, qui, pendant deux mois, représentaient le souverain. Ce n'était pas néanmoins une cupidité basse qui les animait , cet office était gratuit, ainsi que toutes les magistratures; la république pourvoyait seulement à la table des prieurs pendant qu'ils étaient au palais. Au mois d'octobre i3a3., les Florentins introduisirent le sort dans la nomination de leurs i3a3-i3a8. premiers magistrats. Us ordonnèrent qu'une liste générale de Jous les citoyens éligibles , guelfes , et âgés au moins de trente ans , fut formée par le concours de cinq magistratures indépendantes , dont chacune représentait un intérêt national. Les prieurs au nom du gouvernement, les gonfalpniers au nom de la milice , les capitaines du parti guelfe en son nom, les juges du commerce au nom des marchands, et les consuls des arts »au nom de l'industrie, avaient chacun le droit d'indiquer tous les citoyens recommandâmes. La liste qu'ils présentaient était soumise à la révision d'une balie (ce mot signifie pouvoir) composée des magistrats en charge, et de trentesix députés choisis par les six quartiers de la ville. La balie écartait tous les hommes incapables; elle classaiVensui^p les autres selon qu'ils lui paraissaient .propres aux diverses magistra-

tares auxquelles on pourvoyait par le s^rt. ca*r. **• Enfin , elle divisait Jes noms par séries , de telle % ^ sorte que , dans la bourse destinée au tirage de la seigneurie , il y eût vingt et un billet* , dont chacun contînt un gonfalonior et six prieurs ; d'autres bourses semblables étaient préparées pour tirer au sort les douze bons hommes', les dix-neuf gonfaloniers des compagnies, et tous les autres magistrats de la république. Tout cet arrangement était destiné à durer trois ans et demi , après quoi une autr^balie recommençait. De nos jourtf encore , les magistrats municipaux de la Toscane sont tirés au sort de cette manière. L'activité , la sagesse , l'étendue des vues de la république florentine , pendant que sa magistrature suprême changeait toqs les deux mois , prouvent en même temps combien il y avait de lumières et de patriotisme dans lé public florentin , combien aussi les prieurs savaient montrer de déférence à dé§ hommes d'État , qui , Sans exercer de fonctions , dirigeaient la république par leurs conseils.

Cette seigneurie mobile ne put se mesurer1 toutefois avec égalité contre Castruccio, lorsque cet homme, qui unissait à de hauts talens et à un caractère énergique, la promptitude, le se-,, cret et l'unité de vues, commença l§t guerre contre les Florentins. Il leur enleva Pistoia, où un abbé, par de petits artifices de Inouïe, avait

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oHAP.yi, réussi à s'emparer du pouvoir suprême. Cet iteViSri. ^bé lui venait sa patrie le 5 mai i3a5. Les Florentins appelèrent ensuite à leur solide D. Raymond de Cardone, ce général catalag que le cardinal Bertrand avait introduit en Italie. Mais tous ceux qui servaient les Florentins spéculaient, sur leur immense richesse. Cardone remarqua que , dqps la brillante armée que la république avfrit mise sous ses ordres, une multitude de riches marchands supportait impatiemment les privations et la fatigue du service. Il résolut de les en dégoûter tout-à-fait , afin de leur vendre à plus haut ptix leur congé. Il les conduisit donc pendant les ardeurs de l'été arttour du marais de Bieritina, où il les retint long* temps. Beaucoup de citoyens obtinrent en effet **de lui, par de riches présens, la permission de s'absenter; mais un grand nombre d'autres moururent ou tombèrentenalades; et lorsque l'armée des Florentins fut enfin aftSiblie par sa faute, elle fut attaquée et défaite, le a3 septembre i3a5, à Alto - Pascio , par Castruccio. Raimond de Cardone fut fait prisonnier , et le carroccio des Florentins enlevé. Ces trophées çfc la victoire ornèrent la pdçnpe triomphale avec laquelle Castruccio rentra d'ans Lucques à la tête de son armée. Une grande déroute des Bolonais. à Mo rite véglio, le i ^novembre i3*5, acheva de porter le découragement dans le parti guelfe. Les

. EN ITALIE. MÇ)

Bolonais, pour se donner un protecteur, offri- c*a?. vi. rent la seigneurie de leur ville au légat Bertrand lSa3-lladu Pbiet ; les Florentins recoururent, au roi de Naples y qui ne voulut les aider qu'autant qu'ils déféreraient aussi la seigneurie, à son fils le duc dé Galabre. L'avis que ceux-ci reçurent que Caàfriiccio avait déterminé Pempereur Louis de Bavière à passer en Toscane, les engagea à prendre ce parti , auquel ils répugnaiept beaucoup. ' ., v

Louis de Bavière aVait montré de la générosité envers soi^prisonnier Frlëdérie d'Autriche , qu'il avait remis en liberté , et même associé à * son gouvernement. En Allemagne, Louis de Bavière passait pour un prince loyal et généreux , peut-être parce que les actions violentes et cruelles y inspiraient peu d'horreur; que l'opinion n'y était point généralement éveillée ; que personne iie rendait compte au public des motifs de la conduite <ies princes ox\ de leurs brusques changemens de partis. SflÊàis quand Louis arriva en Italie , dans un pays civilisé , où des hommes libres et vertueux avaient part au gouvernement , et traduisaient au grand jour les actions des princes , sa conduite parut souvent entachée d'une lâche perfidie , d'autant qu'il se permit dé tromper sans qemords des hommes qu'il qualifiait «le trompeurs, seulement parce qu'il les jugeait plus habiles que lui. Louis de

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chap. vi. Bavière avait donné rendez- vous à Trente , en i3»3-i3at. f^yj^çjr. i3a7, aux principaux chefs du parti gibelin, qui lui avancèrent i5o,poo florins, pour le défrayer de son expédition gp Italie. Il entra, trois mois après, dans cette contrée, avec une suite ^ui ne passait pas six cents chevaux ; mais les seigneurs de Milan, de Mantoue, de Vérone et de Ferrare , lui amenèrent 'bientôt leurs gendarmes, flui , pour la plupart, étaient des mercenaires allemands, et lui formèrent ainsi une nombreuse armée.

Il reçut à Milan , le 3o mai , la couronne de fer. Galéas Visconti, le plus riche et le plus puissances seigneurs lombards, lui donna l'hospitalité. Mais ce seigneur était l'objet de la jalousie des autres chefs gibelins , en même temps que sa belle gendarmerie allemande et ses trésors , excitaient l'envie de Louis IV. Celui-ci s'étant assuré l'obéissance de ces soldats mercenaires , et feignant de prêter Pareille et de croire aux rapports qui lui étaient adressés contre Galéas par les autres seigneurs gibelins, fit arrêter, le 6 juillet , le seigneur de Milan dans son palais , avec son fils et ses deux Frères : il les megaça aussitôt de les mettre à la torture s'ils ne lui livraient leurs forteresses et leurs trésors , et il les retint ensuite au .cachot, sans1 jugement, sans même motiver s^sévér^té en vers «ux. Huit mois plus tard , sur les instances de Castruccio , il

remit les Viscobti en liberté , et il offrit de leur c*Af- Vlrevendre la souveraineté dont il les avait dé- ,3*3",3t8pouillés/ mais qu'ils n'étaient pas assez riches pour racheter. Au mois de septembre, Louis IV passa en Toscane à la tête de farinée qu'il avait débauchée aux Vise on ti. Les Pisans , qui jusqu'alors avaient été les plus dévoués serviteurs de l'Empire *' se sentaient trop épuisés par les guerres d^Lucques'et-de Sardaigne.pdtir vouloir s'exposer à rompre la paix qu'ils avaient faite avec les ^Guelfes -r ils envoyèrent offrir soixante taille florins à l'empereifr élu sous cette condition. Louis donna l'ordre d'arrêter leurs > ambassadeurs, et menaça de les faire mourir dans les tourmens si leur patrie n'exécutait pas toutes ses volontés. Après un mois de résistance, en effet, Pise fut obligée de le reconnaître pour seigneur, et de lui payer cent cinquante mille florins.

Dès que Louis de Bavière se trouva rapproché de Castruccio , il n'écouta plus que les conseils de celui-ci ; et , sous la direction,, de cet habile politique , il montra pendant quelque temps une vigueur et une intelligence qui semblaient lui promettre la domination de l'Italie. Cependant Jean XXII , en le voyant déjouer les intrigues de son favori Bertrand du Poiet , redoublait d'irritation contre lui , et le poursuivait de ses excommunications. Castruccio fil sentir à Louis qu'il lui importait de se presser de con-

BâS HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

dur. *i. firmer sàù droit à l'Empire eiTse faisant coui»*3i3»s. jYiimep à Rouie. |i ajourna dond à soij retour la guerre contre Florence , où le duc de Calabre avait rassemblé assez de forces. Il est très probable que Castruccio comptait se réserver cette conquête pour lui-même : Louis de Bavière favait nommé, le 11 novembre i3s7, duc de Lucques , de Pistoia , de Vplterra et de la Lunigiane ; et Castruccio se flattait ,, après le départ de l'empereur, de réunir toute la Toscane à ce duché. Il accompagnai Je monarque à Rome : 9 fut fait sénateur de cette ville , comte palatin de Saint- Jeaiwde-Latr an , et il* porta l'épée impé - «- riale au couronnement , le 17 janvier i3a8. Ce

* couronnement fut fait a» Vatican , par des évo-

ques schématiques, ail mépris de l'excommunication de Jean XXII. Louis IV, irrité-, intenta un procès à ce pape, pour le déposer et lui donner un successeur. Mais dans ce moment il fut privé des conseils de Castruccio': celui-ci fut rappelé en Toscane par la nouvelle que les Florentins lui avaient enlevé Pistoia, le 28 janvier i3a8: . * .'■

A son retour il s'empara de Pise par surprise; il assiégea Pistoia , et s'en vendit enfin maître le 3 août i32$, mais après des fatigues infinies, qui lui causèrent une maladie dont il mourut le 3 septembre suivant. La ftiort de ce redoutable et ambitieux capitaine sauva Florence du plus

gt and datoger qu' el^e eût encore couru ; çt ipour «**• ▼!. surcroît de bonheur, deïi* mois plus tard le l3a3",3a8seigneur qu'elle s'était donné pour la défeaàré* contre Castruccio , le duc de Càlabre , qui ne salait signalé que par ses vices , son imprévoyance et ses dilapidations , mourut à son totir. En même temps Louis dé Bavière cessait d'être redoutable; il achevait de se décrier par de nouvelles -perfidies envers tous ceux 'qui, lui montraient le plus de dévouement. Salvestro de Gatti , seigneur de Viferbe , était le premier chef gibeïià qui lui eût ouvert une place forte dans lès Étatsde l'Église ; Louis le fit arrêter e> mettre à la torture, pour le forcer à révéler le lieu où il avait caché ses trésors. TA Rome il se rendit odieux et ridicule par la ^puérilité de ses procédures contre Jean XXII, et sea efforts pour créer un schisme. A son retouren Toscane il enleva, le 16 mars i3aq, la -souveraineté de Lucques aux enfans de Castruccio , et il la vendit à un de ses parens. Celui-ci S'en laissa chasser un mois après par une troupe *te mercenaires allemands qui abandonnèrent l'empereur, annon*çant qu'ils voulaient faire la guerre pour leur compte, c'est-à-dire vivre de brigandage. Louis IV passa l'été de 1329 en Ldmbardie ; à la fin de l'automne il retourna en Allemagne, méprisé et détesté des Italiens. Il avait trahi tous ceux qui s'étaient fiés à lui , et il avait

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ciap. vi. complètement désorganisé le parti gibelin qui i3*3-i3a& comptait sur son appui.

r Ce parti venait justement de perdre <Can Grande de. la Scala , un autre de ses chefs les plus, distingués. Celui-ci était petit-fils du premier Mastino que la république de Vérone s'était donné pour seigneur, en 1260 , après la mort d'Eccelino. Can G<rande; régna deri3i2 à 1 3ag à Vérone , avec un éclat que n'égala aucun autre prince d'Italie. Brave ej; heureux dans les armes , sage dans le conseil , il se fit une réputation de générosité , et même de loyauté , à laquelle peu de capitaine? prétendaient: Le premier parmi les princes lombards , il protégea les lettres et les arts j oïl vit réunis à sa cour , avec le Dante, qui fut accueilli par lui dans son exil , les premiers poètes, les premiers peintres et les premiers sculpteurs d'Italie 9 et en même temps, avec Uguccione de Faggi^ola f&ous les plus il- . lustres proscrits qui s'étaient signalés dans les armes ou dans la politique. Il espérait s'assujettir les marches véronaise et trévisane , ou ce qu'on a nommé depuis la Terre-Ferme de Venise. Il s'empara d'abord de Vicence ; il soutint ensuite de longues guerres contre la république de Padoue , la plus puissante de cette coqtrée , et celle qui avait montré le -plus d'attachement au parti guelfe et à la liberté. Mais Padoue s'était laissé entraîner dans fous les excès de la dé-

mocratie : le peuple y montrait une telle dé- «af. vi. fiance de toute espèce de distinction, une telle ,3l3"l3asinconstance dans ses choix , une telle présomption enfin , que l'imprudence et des chefs et de la multitude attira sur la république les plus grands revers. Padoue, vaincue à plusieurs reprises par Can de la Scala, de i3i4 à i3i8 , chercha d'abord une garantie dans le pouvoir d'un seul, et déféra la seigneurie à la maison noble de Carrara , qui depuis long-temps y était à la tête du parti guelfe. Le pouvoir d'un seul éteignit ce qui restait de vertus et de courage à la république , et le 10 septembre i328, Padoue se soumit à Can de la Scala. L'année suivante , ce prince attaqua Trévise , qui se rendit à lui le 6 juillet i3ag ; Feltre et Cividale lui obéissaient aussi , et la province entière semblait être soumise ;' mais le vainqueur était dans son camp, atteint d'une maladie mortelle. En entrant dans Trévise il fit transporter son lit dans la grande église , et il y mourut quatre jours après, le 22 juillet 1329. Il n'avait alors que quarante et un ans. Castruccio en avait quarantesept lorsqu'il mourut. Galeaz Visconti était mort à peu près au même âge, un peu moins d'une année auparavant. Le parti gibelin, qui avait produit dès capitaines si distingués , les voyait tous disparaître en même temps au milieu de leur carrière. Passérino de'Bonacossi, tyran de x. i5

CHAF. vi. Mantoue , appartenant au même parti , avait i3i3-i33£ g£g assassiné le i4 août ;i3a8 par les Gonzaga, qui vengeaient aipsi l'offense faite à la femme de l'un d'eux , et qui en même temps s'emparèrent de la souveraineté de Mantoue, demeurée dans leur famille jusqu'au dix-huitième siècle. De tous les princes qui avaient accueilli Louis de Bavière en Italie , le marquis d'Esté avait seul conservé son pouvoir sur Feçrare ; encore s'étonnait-on de voir ce seigneur, guelfe de naissance, forcé, par les intrigues du légat du pape, à s'associer aux Gibelins.

i33o-i338. Le parti gibelin, qui avait paru si redoutable par l'habileté des capitaines qui le dirigeaient , était absolument désorganisé; les peuples lombards n'accordaient plus de confiance aux chefs gui leur restaient ; ils avaient oublié la liberté , ils n'osaient plus y prétendre , mais ils soupiraient avec ardeur après un prince qui fût en état de les défendre , qui leur fît espérer de la paix , de la modération et de la bonne foi. Ils n'en voyaient point de tel en Italie. Tout à coup l'Allemagne leur en offrit un. A la fin de l'année i33o , Jean , roi de Bohême , fils de Henri VII, vint à Trente. Le souvenir de son père était devenu plus cher aux Italiens , par la comparaison de sa conduite avec celle de son successeur, et Jean était fait pour rehausser encore cette prédilection. Il ne pouvait supporter

la barbarie de la Bohême, et il. habitait de pré- ciap. yi. férence ou son comté de Luxembourg ou Paria. l33o-l33S- Là, il s'était formé par la lecture qu'on lui faisait des romans de chevalerie français , et il aspirait à la gloire d'être un parfait chevalier. Il réunissait tout ce qui pouvait séduire les peuples à la première vue : une belle figure, de la vaillance, de l'adresse d?n£ tous les exercices du corps /de l'éloquence, de la prévenance. Srf 'conduite en France et en Allemagne avait paru généreuse. Il s'y était montré tour à tour guerrier et pacificateur, mais jamais il n'y avait rien prétendu pour lui-inémë; il n'avait paru désirer que le bien général ou la gloire de servir son pays. Les Italiens, à juste titre, dégoûtés dç tous leurs princes, offrirent avec empressement de se mettre sous sa protection. La ville de Brescia lui envoya des* députés à Trente*|>our lui 'déférer la souveraineté ; il vint en prendre possession le 3i décembre i33o, et presque aussitôt après, Bergame, Crém'onte, Pavie , Verceil et Novarre, se donnèrent aussi à lui. Azzo Vïsconti luimême, fils de Galéaz, qui, en i3a8, avait racheté Milan des mains de Louis de 'Bavière , ne put résister à l'impatience de ses sujets; il céda nominativement la seigneurie à Jean de Bohême, et ne s'intitula plus que son vicaire. Bientôt Parme , Modéne, Reggio , et enfin Lacques , suivirent cet exemple. Dans toutes ces villes le

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cha#. vr. roi Jean rappelait indifféremment les exilés i33o-i338. guelfes ou gibelins; il rétablissait la paix* et il faisait goûter les prémices d'un bon gouvernement.

. Mais les Florentins , qui le voyaient arriver jusqu'à leurs frontières , satisfaits de leur constitution, attachés à leur liberté, ne pouvaient partager cet engouement pour un prince étranger, gibelin, et fils de ce Henri VII qu'ils avaient toujours combattu. Ils savaient que, quels que fussent lés talens ou les vertus d'un prince absolu, son gouvernement dégénérait toujours en tyrannie ; que , s'il n'était pas " corrompu luimême par le pouvoir, ses successeurs ne manqueraient pas de l'être. De nombreux exemples, de leur temps ,' en Italie , leur montraient assez la dégénération rapide des races princières, et la pitié profonde que méritent les peuples gouvernés par les fils d'un grand homme. Ils sentaient de même vivement que c'étaient les constitutions municipales , démocratiques , indépendantes des cités d'Italie, et l'émulation constante entre elles , qui leur avaient donné cette grande supériorité sur tout le reste de l'Europe. Ils voyaient bien que j malgré sa division, l'Italie n'avait alors rien à craindre des ultramontains pour son indépendance; tandis qu'elle avait tout à craindre pour sa liberté , comme pour sa civilisation, si elle laissait grandir démesurément

en Italie. 229

une des principautés absolues qui s'étaient for- chap. m. mées dans son sein. Les Florentins ne préten- l3ao'1338daient pas rendre la liberté malgré eux aux. peuples qui n'avaient plus assez d'élévation d'âme pour la désirer, ni assez d'énergie pour la défendre y mais ils se firent une noble politique de s'opposer aux usurpations et aux conquêtes de quiconque prétendait dominer en Italie, et, s'ils ne pouvaient conserver à chaque cité son indépendance , de maintenir du moins , à travers les changemens que le temps amenait, l'équilibre entre les puissances ; de telle sorte que le respect pour les droits de tous fût garanti par l'alliance de ceux qui ne demandaient qu'à être libres , et à conserver la liberté d'autrui. Ce système de la balance de l'Italie , inventé par les hommes d'État florentins , fut, pendant le quatorzième et la plus grande partie dm quinzième siècle , la règle fondamentale de leur conduite.

Pour s'opposer à la grandeur menaçante du roi de Bohême , les Florentins ne trouvaient plus des forces suffisantes dans le parti guelfe. Le roi Robert de Naples était devenu vieux ; il manquait d'énergie et ses soldats de bravoure. La république de Bologne , autrefois si riche et si puissante , perdait sa vigueur sous le gouvernement du légat Bertrand 4u Poiet. Celles de Pérouse et de Sienne#n'avaient , par ellesmêmes , que peu de ressources ; encore leur

fi30 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

chap. vi. jalousie de Florence les empêchait d'en jiser i)3o-iS36. iibrement • il ne restait plus de cités libres en Lombardie. Toutes celles qui, dans l'État de l'Église, avaient, durant le siècle précédent, été animées de tant de vie , étaient tombées , et languissaient sons le joug <Je quelque petit tyran , qui se déclarait aussitôt pour le parti gibelin. Les Florentins sentirent la nécessité de faire taire leurs haines héréditaires et leurs -antiques répugnances, en s' alliant aux Gibelins lombards contre le roi de Bohême, sous la condition qu'en .partageant entre eux les dépouilles de celui-ci, ils empêcheraient qu'un seul ne s'agrandît plus que les autres , et maintiendraient entre eux l'équilibre, pour que, après leurs conquêtes , l'Italie ne courût point le danger d'être asservie par le plus fort. Le traité d'alliance contre le roi de Bohême , et de partage des États qu'il venait d'acquérir en Italie , fut signé au mois de «septembre i33s. Crémone devait passer à Visconti, Parme à Mastino de la Scala , neveu et successeur de Can Grande , ,. Reggio à Gonzaga, Modène aux marquis d'Esté, et Lucques aux Florentins. Mais le roi Jean n'opposa point* à cette ligue la résistance qu'on avait attendue de sa bravoure et de ses talens. Inconstant par caractère , s'ennuyant de tout , courant toujours après des nouveautés, ne songeant qtf à briller dam les cours et les tournois ,

EN ITALIE. *3l

il jçegarda bientôt toutes ces petites principautés ciap. vt. italiennes, dont il avait déjà perdu, quelques l3*°-l3W» unes, comme trop bourgeoises. Il vendit char cuiie des villes, qu'il avait reçues d'elles-mêmes, à quelque gentilhomme qui voulait s'en faire seigneur, et il repartit pour Paris, le 16 octobre i333, laissant l'Italie dans une plus grande confusion encore que lorsqu'il y était entré. Les Gibelins lombards , confédérés des Florentins , réussirent cependant, avant la fin de l'été de i335, à se mettre en possession des villes délaissées par le roi Jean , qui devaient leur tomber en partage ; celle de Lucques seule , qui devait revenir aux Florentins, était défendue contre eux par une soldatesque allemande qui en avait fait le centre de ses brigandages, et qui la tyrannisait barbarement. Mastino de la Scala offrit aux Florentins de traiter pour eux avec les capitaines qui commandaient alors à Lucques; il se fit livrer, en effet, cette ville le 520 décembre i335 ; mais, dès qu'il en fut maître, il se flatta qu'elle lui donnerait le moyen d'asservir le reste de la Toscane; et, au lieu de la livrer aux Florentins comme il s'y étaitengagé , il tenta de renouveler contre eux une ligue gibeline , avec les Fisans et tous les gentilshommes indépendans des Apennins.

Les Florentins, forcés de se défendre contre l'allié qui les trahissait, après qu'ils avaient con-

332 HISTOIRE DE LA IilBERTÉ

chap. vi. tribué à sa grandeur, recherchèrent l'alliance x33o«j33& ^ Vénitiens, qui, de leur côté, avaient à se plaindre de Mastino. Le traité entre les deux républiques fut signé le 21 juin i336 * la guerre à laquelle les Florentins contribuèrent libéralement de leurs trésors, ne se fit qu'en Lombardi e j elle fut heureuse : Padoue fut enlevée à Mastino de la Scala le 3 août 1-337 ; et comme cette ville ne paraissait plus prétendre à la liberté , elle fut donnée en seigneurie à la maison de Carrare , qui était guelfe. Les Vénitiens s'emparèrent de Trévise, de Castel Franco et de Cénéda ; c'était la première acquisition qu'ils faisaient hors de leurs lagunes , et leur premier établissement sur la terre -ferme, qui devait mêler désormais leurs intérêts avec ceux du reste de l'Italie. Mais dans ce moment leur ambition n'allait pas plus loin : satisfaits eux-mêmes, et sacrifiant leurs alliés , ils firent la paix avec Mastino de la Scala, le 18 décembre i338, sans l'obliger à livrer aux Florentins la ville de Lucques, objet de la guerre, pour laquelle la république avait contracté une dette de 460,000 florins.

Les Florentins, trahis successivement par tous leurs alliés , voyaient augmenter chaque jour les dangers de leur situation : le parti guelfe perdait l'un après l'autre tous ses soutiens ; le roi Robert, âgé de soixante- quinze ans, n'avait plus

aucune vigueur ; le pape Jean XXII était mort chap. vi. à Avignon le 4 décembre i334- $on successeur, l33o-x338* Benoît XII , Français comme lui , n'entendait point la politique d'Italie , et n'y prenait aucun intérêt. Peu de mois auparavant, le 17 mars i334, le cardinal Bertrand du Poiet avait été chassé de Bologne par le peuple, et cet ambitieux légat , n'étant plus soutenu par le pape son père, avait disparu de la* scène politique. Mais les Bolonais ne conservèrent pas long-temps la liberté qu'ils avaient recouvrée : un de leurs concitoyens ,* Taddéo -des . Pépoli , l'homme le plus' riche de toute l'Italie, séduisit la garde allemande qu'ils entretenaient, et, avec son aide, s'empara, le 28 août i337, de la souve»raineté de, Bologne, après quoi il fit alliance avec les Gibelins. Le nombre des villes libres, sur l'appui ou au moins sur la sympathie desquelles les Florentiiïs pouvaient compter, diminuait sans cesse. Les Génois , depuis le commencement du siècle , consumaient leurs forces dans des combats intestins entre leurs grandes familles guelfes et gibelines : tant qu'ils furent libres cependant, les Florentins, sans alliance avec eux , les regardaient comme des amis. Mais la longueur des guerres civiles avait dé- 1339- 1343 goûté le peuple de la forme de son gouvernement : il se souleva le 2 3 septembre i33(), et le renversa ; il remplaça la seigneurie par un

d34 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

ï!'^ Ch6f UniqU6' 8im0n Boccanè«ra> ***** a dé- 11^1343. f^a |e tjtre ^ doge. On pouvait craindre qu'il

ne m fût donné ainsi un tyran; néanmoin. le premier doge de Gênes se trouva un ami de la liberté; et le peuple génois , ayant aommé un doge* à l'exemple des Vénitiens, ne tarda pas à le» imiter aussi , en cherchant à combiner le pouvoir d'un seul avec la liberté. Sur ces entrefaites , Mastino de la Scala se laissa enlever, par un gentilhomme parmesan , la ville de Parme : comme dès-lors- il ne communiquait plus avec celle'de Lucques, il offrit de la vendre aux Florentins. Le marché 'fut -conclu au mois d'août i34i ; mais il parut aux Pisans être le signal de leur pfppf e servitude , parce 'qu'il rompait toute communication entre eux 'et les Gibelins de Lombardie. Ayant fait avancer aussitôt leurs milices dans l'État 'lucquois, pour empêcher les Florentins de prendre possession de la ville , ils les vainquirent dans une grande bataille sous ses murs, le 2 octobre i34i, et le 6 juillet suivant ils prirent eux-mêmes possession de Lucques*

Le peuple de Florence attribua cette suite de revers à l'incapacité des magistrats : le fardeau des impôts , celui des dettes dont la république s'était chargée , la jalousie qu'excitaient de riches marchands, qui, malgré les formes toutes démocratiques de la constitution , gouvernaient de fait l'État, tous ces motifs entretenaient un

mécontentement qui prit bientôt les couleurs les cxap. *i. plus sombres. Le peuple qu'on regardait en Italie t55&-f**5, comme républicain paç excellence , celui qui devait toute sa grandeur à la liberté , à laquelle il avait fait en retour de si immenses sacrifices , le peuple qui poussait à l'excès son amour de l'égalité, et sa jalousie de toute distinction, se montra tout à coup fatigué dé* sa souveraineté ; il demanda un maître ; il consentit à se soumettre au pouvoir d'un seul , pour humilier et punir ceux qui lui paraissaient si grands que les lois de la république ne les atteignaient plus. À cette époque un seigneur français -, mais né en Grèce, Gaulthier de Brienne, duc d'Athènes, se trouvait à Florence, où il avait passé pour se rendre dé France à Naples. Le duché d'Athènes, demeuré dans sa famille après la conquête de Constantinople, avait été enlevé à son père en i3ia j il ne lui restait que celui de Leccé , dans le royaume de Naples. Il avait été , en i3a6 , lieutenant du duc de Calabre à Florence , et il s'y était alors distingué par sa valeur et son habileté. Ce fut pour lai que les Florentins , aptes leur déroute devait Lucques , prirent un subit enthousiasme. Ils s'écrièrent que jamais tant de revers ne les auraient atteints, si le duc d'Athènes avait été à la tête de leur armée; et, le ier août i34a, ils lui firent déférer, par la seigneurie, le titre de capitaine de justice, et le commandement de leurs soldats.

236 HISTOIRE DE IiA UBERTÉ

CHAP. vi. Le duc d'Athènes était de cette race dégénéi 39-1343. r^e feQ francs établis dans le Levant, que l'on désignait dans l'Occident par le nom de pullani, pour indiquer leur petite taille, leur faiblesse apparente, et souvent leur-lâcheté. A cette conformation physique ils joignaient un amour effréné des plaisirs , la ruse , la perfidie , les habitudes du despotisme , le mépris de la vie , les vices enfin que le commerce avec les Orientaux devait communiquer à des barbares plus disposés à se corrompre qu'à s'élever. Le duc d'Athènes venait d'être nommé président des tribunaux, et commandant des forces d'une république; c'était plus de pouvoir qu'il ne convenait d'en donner à un tel homme , mais ce n'était pas assez pour son ambition.; il voulait être souverain absolu. Déjà il aspirait à se faire un duché de la Toscane; il traitait avec les villes sujettes ou alliées des Florentins, pour qu'elles se donnassent à lui , au lieu de demeurer à la république. Avec une rapidité de conception et un talent pour l'intrigue, qu'il semblait avoir acquis en Grèce , il démêla en peu de jours toutes les vues secrètes, toutes les passions jalouses des partis qui se divisaient la république. Il comprit que la haute bourgeoisie qui avait eu le plus de part au gouvernement , avait excité aussi contre elle le plus de haine. Elle était l'objet du ressentiment de l'ancienne noblesse , qu'elle avait

exclue de tous les emplois; de la jalousie des chap. m. petits bourgeois, placés immédiatement au- l339-l343. dessous d'elle ; de Penvie et de la colère de la populace, qui se prétendait foulée par les impôts. Le duc d'Athènes n'hésita point à la sacrifier à toutes ces passions : il fit trancher la tête aux uns, il ruina les autres par des amendes. Il fit venir de France et de Naples des gendarmes plus propres encore à l'intrigue qu'aux combats ; il leur ôr-r donna de se répandre parmi le peuple , de l'entraîner dans les tavernes , de l'y tenir dans une ' ivresse continuelle; de célébrer en même temps la vaillance et la libéralité du duc d'Athènes; d'annoncer que , s'il était maître absolu , il ferait vivre tous les plus pauvres dans la joie et dans l'abondance. Après avoir ainsi excité la ferment tation du peuple, il le convoqua en parlement, . pour le 8 septembre , ^sur la place publique. Les agitateurs , entraînant la plus basse, classe , le proclamèrent seigneur souverain de Florence à vie , forcèrent ensuite le palais public , en chassèrent le gonfalonier et les prieurs , et l'y installèrent;

C'en était fait de la liberté ' de l'Italie , si le duc d'Athènes eût réussi à s'affermir dans la tyrannie qu'il venait de fonder. Toutes les autres républiques semblaient plongées daps une mortelle léthargie; le pouvoir d'un seul avait envahi toutes les plus fières , toutes les plus opulentes *

chap. vi. cités , toutes celles qui , dans- les temps anté- 1 539-1 343. rieurs, avaient montré le plus d'horreur pour le despotisme*; et comme 'le reste de l'Europe n'était point encore prêt à profiter de l'exemple et des enspignemens que lui avait déjà donnés l'Italie , l'asservissement de Florence , la cessation de toute liberté dans la cité qui donnait l'impulsion % l'esprit d'enquête, à la philosophie, à la politique , à l'éloquence , à la poésie et aux beaux-arts , -aurait arrêté , peut-être pour des siècles, la ci vilisa tiorvdu monde efctier. Gaulthier d'Athènes réunissait toutes les qualités que Machiavel, cent «soixante ans plus tard, signalait pomme nécessaires au prince qui fonde une tyrannie. Courageux , dissimulé , patient , clairvoyant , perfide , il ne 'connaissait ni les ménagemensni la pitié ; il n'était lié par aucune affection ou aucup principe;, aussi rechercha- 1- il l'alliance des tyrans, gibelins de Éomagne et de Lombardie, qu'il avait jusqu'alors combattus, comme vassal du roi Robert. Ceux-ci, de leur côté, s'unirent avec joie au tyran «qui les délivrait de l'exemple, contagieux pour leurs sujets, de la liberté et du bonheur de 'Florence. Il n'avait plus d'ennemis au-déhors , et ses bour- . reaux le délivraient promptement de ses plus dangereux enftemis au -dedans.

Heureusement Florence n était pas mûre pour la servitude. Dix mois suffirent au duc d'Athènes

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pour en tirer quatre cent mille florinsftl'or, qu'il chap. vi. fît passer en France ou à Naples ; mais dix mois ,539-ï3*5suffirent aussi pour détromper tous les* partis qui avaient pris confiance «en lui y pour les réunir tous dans une haine commune r dans une égale détermination de renverser la tyrannie. Troiâ conjurations s'ourdirent en jtnême temps à l'insu l'ûnp de l'autre ; bientôt presque tous lés citoyens de Florence s'y trouvèrent -compris. Le duc ' d'Athènes , sanç les connaître , sut les déjouer à plusieurs reprises , par les précautions tous les jours plus rigoureuses qu'il prenait pour sa sûreté. Sa défiance s'accroissait avec sa tyrannie , et il questionnait par la torture tous ceux sur lesquels s'arrêtaient se$ soupçons. C'est ainsi qu'il fut amenj§ à faire saisir Baldinaccio des Adimari, qui était en effet le chef de l'une des conspirations. La fermentation «universelle qu'excita cette arréstatiop fit comprendre au duc qu'il était sur la voie d'une déoou verte. Il n'éclata

pas néanmoins : il demanda des renforts à tous ses alliés ; et seulement, lotsqu'il les sut en chemin, il fit convoquer, pour le 26 juillet, troig cents des citoyens les plus, distingués , qu'il déclara vouloir consulter sur les affaires de la république ; l'ordre .était donné cependant a>u palais de les égorger dès qu'ils y seraient entrés. Mais de son côté le peuple était ptét. Dans chacun

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au*, vi. de ces palais massifs de Florence , les citoyens i 39-1343. tétaient silencieusement rassemblés; ils y arrivaient un à un, sans bruit, inaperçus. Les gendarmes du duc occupaient les rues, où chacun paraissait ne songer qu'à ses affaires ; aucun mouvement, aucun trouble apparent n'annonçait une explosion, lorsque tout-à-coup le cri aux armes! partit de la place du M arche- Vieux, et fut répété jusqu'à la porte Saint-Pierre : à l'instant, de toutes les fenêtres , de tous les toits, les pierres et les tuiles préparées pleuvent sur les gendarmes du duc ; tous les palais s'ouvrent, et vomissent des hommes armés qui tendent des chaînes et dressent des barricades : le cri popolo, popolo, liberté t. retentit d'une extrémité à l'autre de Florepce. Bientôt les gendarmes, surpris, dispersés, accablés de pierres, sont désarmés, et les chaînes relevées , les troupes de citoyens se réunissent, et marchent sur le Palais- Vieux, où le duc se défendait avec quatre cents soldats ultramontains. Gaulthier aurait pu tenir longtemps dans cette épaisse forteresse s'il y avait eu assez de vivres ; mais la faim le força de recourir à la médiatioa de l'évéque de Florence. Le 3 août il capitula ; l'évéque le cacha jusqu'au 6X pour le soustraire à la fureur du peuple, et le fit ensuite partir de nuit , avec ses gendarmes, auxquels le duc d'Athènes devait leur

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solde. Arrivé à Venise, il se déroba à ses com- cbap. vi. pagnons d'infortune pour se dispenser de les l33ft-l343« payer, et , sur un petit bâtiment , il se fit transporter dans le royaume de Naples , où ses trésors avaient été envoyés par avance.

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