CHAPITRE IV
Les buveurs de sang veulent continuer le massacre des suspects; lettre des administrateurs de l'Ain du 2 ventôse an II (a 0 février ijg4); adresse du 4 ventôse à la Convention. Adresse du 7 en faveur du monstre Javogues. Autre adresse du 7 contre le décret du 28 pluviôse. Les signataires de ces atrocités classés en quatre catégories. — Prêtres déportés considérés comme émigrés. Nomination de Chaigneau à la place d'un supplicié. Mise en liberté de détenus moyennant finances. I — Albitte se rend de Trévoux à Chambéry en passant par Chatillon' lès-DombQS, 'Bourg et Belley.
Les chefs de la faction oppressive de PAin ne furent pas moins irrités qu'Albitte du décret qui les empêchait de continuer la sanglante épuration des honnêtes gens.
Aussitôt qu'ils connurent cet obstacle, c'est-àdire le 2 ventôse, les administrateurs de TAin écrivirent au proconsul :
Nous venons de recevoir par un courrier extraordinaire le décret relatif aux scélérats qui sont dans le cas d'être jugés par la commission de Commune-Affranchie.
Ce décret nous a causé autant de surprise et d'étonnement que tu en éprouveras à sa lecture. Nous ne doutons pas qu'il ne soit le résultat et le fait de l'intrigue, et des trames odieuses ourdies par quelques malveillans, coupables eux-mêmes et qui ont voulu soustraire au glaive vengeur leurs complices, fauteurs ou adhérens.
Devons-nous donner rauthenticité convenable à ce décret, en le livrant à l'impression, ou nous borner à en faire adresser copie à chaque district ? Nous attendons ta réponse, qui sera la règle invariable de notre conduite.
Salut et fraternité, Reydelet, Martine, etc. (i).
Dans une adresse du 4 ventôse à la Convention, la Société des Sans-Culottes de Bourg accentua, plus qu'elle ne l'avait fait dans celle du 27 pluviôse, sa sympathie pour les « grandes mesures, » et exprima l'espérance qu'elles ne seraient pas entravées longtemps.
Les infâmes fédéralistes, lit-on sur cette pièce, qui avoient voulu dérober ce département à la République, en l'unissant aux rebelles Lyonnois ont en partie expié la peine due à leurs forfaits^ et nous espérons que ce qui reste ne tardera pas à purger un sol où leur présence ne peut plus qu'infecter l'air pur de la Liberté.
Enfin, Citoyens représentans, Albitte dans ce département a tout fait pour assurer le triomphe de la liberté et de l'égalité avec le bonheur du peuple ; nous le chérissons tous comme un libérateur qui nous a arrachés de l'oppression de l'aristocratie et nous jurerions tous de périr pour le soutien des principes qu'il nous a développés, et l'exécution des mesures sages qu'il a prises pour le salut de la République (2).
(i) Copie provenant de M. Debost. — • C" D.
(2) Adresses faites par la Société des Sans-Culottes de Bourg régénéré, déjà citées au premier chapitre de cette Epoque.
Celle dont nous donnons un extrait est suivie de cent cinquante signaturcs.
La colère de nos Hébertistes éclata surtout lorsqu'Albitte, après avoir conféré avec ses collègues de Lyon, eût déclaré qu'il fallait se soumettre au décret. Ils jetèrent feu et flamme contre la Convention.
Dans une adresse du 7 ventôse, ils tancèrent vertem.ent la suprême assemblée d^avoir rappelé le monstre Javogues, et dans une autre du même jour, ils réclamèrent hautement le rapport du décret du 28 pluviôse. Ces deux pièces doivent être intégralement transcrites, comme les plus sinistres spécimens de la dépravation et de la défaillance du cœur humain.
Voici d'abord l'adresse en faveur de Javogues :
Du 7 ventôse.
Citoyens représentans,
Votre décret contre le représentant du peuple Javogues, nous a causé autant de douleur que d'étonnement ; ce n'est pas sans indignation que nous avons appris qu'il a été dit à votre tribune qu'il cachoit des projets contre-révolutionnaires.
Nous avons connu Javogues; son long séjour dans le département de Saône-et-Loire, et son passage à Bourg avant l'arrivée du représentant Gouly, nous l'ont fait juger comme un homme dont le cœur brûloit du plus chaud patriotisme ; il lui tardoit de voir tous les citoyens au niveau de la révolution. D'un caractère violent, son emportement étoit terrible à la vue d'un aristocrate, d'un complot fédéraliste, ou de la moindre résistance qu'on opposoit à l'exécution des projets qu'il avoit conçus pour le
bonheur du peuple ; peut-être alors portoit-il ses mesures trop loin ; mais son vrai crime pourroit bien être que le peuple n'est pas encore mûr pour lui.
Depuis quelque temps, Citoyens représentans, nous voyons se former un système de diffamation contre tous ceux qui agissent avec vigueur dans les de'partemens. Les modérés qui affluent à Paris de tous les points de la République, s'efforcent d'abuser la Convention pour lui surprendre quelque arrêté fatal aux Sans-Culottes. La marche révolutionnaire qu'ils voient s'établir les effraie ; ils voudroient l'arrêter et nous l'éprouvons dans ce département ; mais les Sans-Culottes veillent toujours pour déjouer leurs intrigues, et la Convention examinera avant de prononcer.
Nous faisons, Citoyens représentans, un rapprochement qui nous frappe. Le représentant Javogues,dont le patriotisme trop ardent fait tout le crime, est rappelé, désigné comme un traître, et le représentant Gouly, que nous avons démontré être venu dans ce déparlement avec un plan formé d'oppression contre les plus chauds patriotes, et de protection pour les modérés et les aristocrates, qui dès son arrivée l'ont appelé leur ange tutélaire , qui vous est dénoncé par la majeure partie des sociétés populaires de ce département, et par celle de Mâcon, est en pleine liberté.
Nous craignons de voir ici le fruit des intrigues des modérés que nous vous dénonçons ; mais nous espérons que le représentant Javogues ne sera point victime de leur nouveau système.
Vive la République ! Vivent les Sans-Culottes ( i ) /
(i) Adresses faites par la Société des Sans-Culottes de Bourg régénéré, déjà deux fois citées.
Le manuscrit original de celle qu'on vient de lire, est entre les mains de M le C" Douglas; 4 p. in-f. dont deux couvertes de i65 signatures.