LIVRE DOUZIÈME
Louis Blanc dut vraisemblablement agir dans un sens analogue sur les délégués des ouvriers du Luxembourg. Il souffla les erreurs, jamais les séditions.
A midi les membres du gouvernement étaient à l'Hôtel de Ville à l'exception du ministre de Tintérieur et du ministre de la guerre qui arrivèrent ensemble quelques moments plus tard. Une rumeur sourde s'élevait des quais et des rues. La population de Paris s'était portée tout entière sur les Champs-Elysées pour composer ou pour former le cortège de la manifestation populaire. Le reste était vide comme pour faire place à ce peuple. Les citoyens inquiets ou consternés étaient sur le seuil de leur porte, aux fenêtres ou sur les toits dans l'attente de ce qui allait survenir.
La respiration de la ville semblait s'être arrêtée, de minute en minute les membres du gouvernement allaient aux balcons de l'Hôtel de Ville regarder si l'on apercevait la tête de la colonne à la hauteur du pont, elle parut enfin. Elle était composée de cinq ou six cents hommes, élite de chacun des clubs de Paris marchant en ordre et en silence sur les pas de leurs orateurs et de leurs tribuns. Ces hommes étaient rangés par files de trente ou quarante de front. Ils s'avançaient au pas lent d'une procession religieuse enchaînés les uns aux autres par les mains, d'autres par de longs ru-
bans rouges ou tricolores qui se déroulaient comme une vaste ceinture autour de chaque groupe principal. En avant de chaque club flottait un drapeau, deux ou trois hommes et une femme étaient coiffés de bonnets rouges, symbole de nos saturnales de la terreur. Ce signe hideux semblait exciter l'indignation et le dégoût dans la foule, les ouvriers le huaient ou l'enlevaient même du front des forcenés qui l'avaient arboré. Les ouvriers semblaient sentir d'eux-mêmes que la République de 1848 était un acte plus sérieux et plus humain, déshonoré par ce souvenir de 1793.
Derrière cette procession des clubs marchaient en ordre dix par dix dans une même colonne épaisse et compacte de peuple, des ouvriers de toutes professions, décemment vêtus, graves, modestes, inoffensifs, silencieux, s'interdisant sévèrement tout cri, tout geste , toute expression même de physionomie de nature à menacer ou à inquiéter les autres citoyens, semblables à des hommes qui vont accomplir un acte calme et saint de patriotisme et qui se surveillent les uns les autres pour édifier l'œil de leur pays.
Cette colonne ou plutôt cette armée inondait la place entière de l'Hôtel de Ville et s'étendait depuis la place de Grève jusqu'à l'extrémité des Champs-Elysées, on l'évaluait à cent ou cent quarante mille hommes, quand la place déborda, lé re-