LIVRE DOUZIÈME
de la France entière et du gouvernement à la représentation nationale.
Mais il y avait un abîme d'anarchie et de despotisme éventuel qu'il paraissait impossible alors de traverser avant d'arriver à ce jour. Les hommes les plus sages et les plus consommés en politique étaient incrédules à cet égard. Ils ne cessaient de répéter à Lamartine qu'il tentait une entreprise chimérique, qu'il périrait à l'œuvre, et que jamais le parti ultra-républicain et conventionnel, les pieds dans le gouvernement, maitre de deux cent mille hommes dans Paris et de l'influence des commissaires et des clubs dans les départements, du peuple industriel partout, de la police, du Luxembourg, de la place publique par l'éloignemcnt de l'armée, d'une moitié de la garde nationale par l'armement des faubourgs, des ateliers nationaux, par la solde et par la turbulence , ne se laisserait arracher le pouvoir par les élections sans le déchirer et l'ensanglanter avant de le rendre à la nation.
Lamartine savait mieux qu'eux toutes ces difficultés et tous ces périls, mais il était sûr de ses collègues; il se sentait dans la vérité ; il jugeait les hommes avec une sagacité bienveillante il est vrai, mais instinctive et rapide ; de plus il n'avait pas le
choix, il fallait triompher ou périr héroïquement et honorablement dans l'entreprise, il était résigné à ce sort s'il le fallait, certain que sa mort même bientôt vengée serait le signal du soulèvement général du pays contre la tyrannie des dictateurs démagogues. Il marcha donc à son but sans illusion mais non sans espérance, décidé à transiger ou à combattre; pourvu qu'il triomphât sur les deux points qui dominaient tout ; la question de la guerre au dehors, et la question de la convocation de l'Assemblée nationale au dedans.
La manifestation du 17 mars et le programme impératif des clubs lui avaient suffisamment révélé la pensée dictatoriale des meneurs visibles ou occultes de ce mouvement. Ils avaient chargé la fausse voix du peuple de la promulguer à l'Hôtel de Ville. Depuis ce jour, les journaux de la révolution, les motions du soir dans les clubs, les orateurs nomades dans les groupes , les actes, les paroles, les circulaires de quelques commissaires exaltés dans les provinces, les mots échappés à la chaleur des convictions dans les entretiens des hommes affiliés à l'intimité des clubs, les confidences, les révélations, les affiches, tout indiquait à Lamartine