LIVRE NEUVIEME
lui causaient, comme surveillant du Trésor, d'incessantes insomnies.
Ces discours en effet avaient nn fatal retentissement sur les affaires. Les ouvriers s'y enivraient les premiers jours des paroles sonores qui paraissaient contenir des* tempêtes aux capitalistes. Les fabricants inquiétés par ces théories des salaires fixés souverainement par l'État, leur croyaient au commencement plus de danger qu'elles n'en avaient. La panique fermait les manufactures, la production et la consommation se ralentissaient, et cependant ainsi que les membres éclairés du gouvernement l'avaient prévu, les ouvriers en masse commençaient déjà à sentir l'inanité des théories du Luxembourg. L'égalité des salaires distribués entre des ouvriers inégaux de forces, d'habileté, de conduite, de travail, scandalisait leur équité. L'assujettissement du capital forcé à se dépenser en travail sans y trouver son intérêt et sans écouler ses produits inquiétait leur bon sens. L'éloquence de leur jeune tribun Louis Blanc les attirait, mais en sortant de son cours ils s'interrogeaient entre eux sur ce qu'il y avait d'applicable à leur condition dans cet Evangile des salariés. Us pressaient les mots, ils n'y trouvaient que du son. Us allaient aux conséquences, elles ne les menaient qu'à l'impossible. Ils hochaient déjà la tète et se disaient avec l'énergie vulgaire de leur langage :
« Ce Luxembourg est un passe-temps que la « révolution a donné aux oisifs. On nous endort « avec de belles paroles pour que nous ne sentions « pas la faim. Revenons au simple bon sens. Il n'y ce a ni capital, ni salaire, ni travail sans liberté; « si nous enlevons la liberté au fabricant et le ca- « pital au riche nous serons tous également misé- « râbles. Ce qu'on nous prône c'est l'égalité de la « faim. »
Les problèmes de Louis Blanc, des socialistes et des économistes se heurtaient au Luxembourg comme les langues dans Babel. Le cœur de Louis Blanc éclatait en sentiments fraternels, sa parole en images, mais son système en ténèbres. C'était VO'Connell des travailleurs, faisant luire les problèmes, promettant l'impossible et ajournant las résultats à ceux qui ne pouvaient pas ajourner leurs besoins.
Quelques membres de la majorité du gouvernement se réunirent chez M. Crémieux , ministre de la justice , pour sonder entre eux la situation et pour entendre les tristesses de M. Goudchaux. Là, devant MM. Marie, Bethmont, Crémieux, Garnier-Pagès, Duclerc, Pagnerre, Carnot, Lamartine , M. Goudchaux annonça l'irrévocable résolution de se retirer. Les membres présents du gouvernement et les ministres furent consternés. Ils sentaient quelle atteinte profonde au peu de crédit