‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 106 sur 234 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

de leur propre mort le succès d'une stupide vengeance. L'égalité des droits est une loi imnmable, l'égaHté des Liens ne durerait pas deux heures. "

Ce qu'il y avait d'absolu dans l'expression même de ses idées les plus sages, son caractère ombrageux, son austérité isolaient Raspail des partis et des coteries. Il exerçait un ascendant personnel très-grand sur la population des faubourgs. Son savoir médical le mettait à même de secourir efficacement, à toute heure, des maux et des souffrances que les rhéteurs des clubs se contentaient de peindre et que les ambitieux savaient exploiter; mais c'était une action morale, isolée, secrètement jalousée et contrecarrée par les chefs de parti, et qui n'eut jamais l'initiative dans le mouvement révolutionnaire. A l'exception de M. Kersausie, noble breton (1), son inséparable compagnon dans la lutte et dan^ la captivité, on ne voyait autour de M. Raspail que les soldats obscurs de la démocratie. Les membres les plus radicaux du gouvernement, MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, le jugeaient dangereux. M. Caussidière, qu'il alla trouver le jour de son installation pour avoir communication des registres de la police et connaître ainsi les noms de ceux qui avaient trahi dans les sociétés secrètes, se refusa obstinément à cette confidence (2). Peu de jours après, le journal de M. Raspail, l'Ami du peuple, fut enlevé des mains des crieurs et déchiré par une troupe d'étudiants à qui l'on avait suie rendre suspect, Le bruit se répandit, on ne sait trop comment, que Raspail prêchait, comme l'avait fait Marat, l'extermination des riches (3). Alors, profondément blessé, jugeant

(1) Kersausie (Théophile-Cuillard de Latour-d'Aiivergne), était capitaine do hussards en 1830. Il donna sa démission et entra bientôt dans les sociétés secrètes. Condamné à la déportation, en '1835, il revint en France après l'amnistie, alla combattre en Espagne contre les carlistes et passa de lii en Italie, cil il apprit, dans les premiers jours de mars 1848, la proclamation de la république.

(2) Jusque vers le milieu du mois de mai, M. Raspail ne cessa d'insister, dans son journal l'Ami du peuple, sur la publicité des dossiers et du livre rouje de la police.

(3) Oh trs\iv9 <]am h n' 3 de l'Ami du peuple, 12 miirs, lo

la République perduo, puisque le plus convaincu des républicains était persécuté et calomnié, il s'enfonça plus avant dans sa retraite, ne garda plus de ménagement et se mit à dénoncer au peuple les actes du gouvernement provisoire, inspirés, disait-il, par l'esprit de réaction et funestes à la cause démocratique.

Un homme d'une valeur scientifique bien moindre que M. Raspail, mais infiniment plus propre au gouvernement du vulgaire, préparé de longue main à jouer un rôle dans la révolution, M. Cabet, ouvrit dans une salle publique de la rue Saint-Honoré, pour ses adeptes, au nombre de 6 à 8,000, un club qu'il conduisit avec une autorité et une habileté remarquables. M. Cabet tenait par sa naissance au prolétariat dont il avait embrassé les intérêts et dont il servit la cause avec zèle et persévérance. Il était fils d'un tonnelier de Dijon. Elevé pour la magistrature, il fit connaître son nom au peuple par la publication d'une If istoire universelle populaire, Tpav celle d'une Histoire de la Eévolution française, que la presse démocratique appela le Manuel des patriotes, et par la fondation du journal le Populaire. Le parti démocratique le porta à la députation en 183Î. En 1834, un procès politique l'obligea à s'éloigner. Il passa cinq années en Angleterre. C'est là qu'il entra en relations avec le célèbre Owen et qu'il étudia ses doctrines. A l'expiration de sa peine, M. Cabet, de retour à Paris, en 1839, désabusé des conspirations par l'expérience, ennemi par tempérament des luttes à main armée, se proclama communiste. Comme il était doué de l'esprit d'apostolat, il entreprit de prêcher ses nouvelles théories, les rattacha à l'Évan-

passage suivant qui montre suffisamment combien ces assertions étaient calomnieuses : ■ La terreur Je 93, aujourd'hui, en 1843! elle n'a plus do sens; elle ne serait plus qu'une atroce folie, un drame à la Néron, un incendie do Kome, pour traduire en action l'incendie da Troie. La terreur contre qui? — Contre nous-mêmes donc, puisque nous pensons tous de même ..

« Depuis quinze jours je vois des Français partout et des ennemis nulle part. Au milieu do co peuple de frères, prcme- W7. donc la guillotine, si vous l'osez ! on vous conduirn vous et elle à Bicètre, lo deruior jour du carnaval, v

gile et en composa un système d'organisation sociale dont il décrivit dans un ouvrage d'imagination ( Voyage en Icarie) les lois, les mœurs, les coutumes et surtout les plaisirs. Des publications multipliées, une polémique trèsvive contre le National, la création, sur de nouvelles bases et dans un esprit ouvertement communiste, du journal le Populaire, groupèrent autour de M. Cabet des esprits simples, des hommes honnêtes qu'attiraient la morale bienveillante, le ton paternel d'un enseignement qui n'empruntait rien à la science ni à la philosophie. M. Cabet possédait à un haut degré le talent de l'organisation; il cachait sous les dehors d'une bonhomie communicative l'instinct et même les habiletés du pouvoir. Il sut plier àunedisciplineaveugle des hommes d'une grande énergie, les fanatisa doucement par insinuation, et prit en peu d'années, sur la secte particulière du communisme qui retint le nom àiicarienne, une autorité dont la nature et les moyens, petits eu apparence, mais forts par leur multiplicité et leur unité, tenaient du despotisme clérical plutôt que de l'ascendant d'un chef populaire.

M. Cabet avait eu, pendant qu'il était député, des relations bienveillantes avec M. de Lamartine. Il avait confiance dans ses intentions et souhaitait de prendre de l'influence sur lui pour le soustraire aux intrigues du National, qu'il jugeait funestes à la République. Il ajournait de lui-même Tapplication des doctrines communistes. Les proclamer prématurément, ce serait, pensait il, effaroucher l'opinion et ruiner l'établissement républicain. Aussi se montra-t-il sincèrement disposé h. soutenir le gouvernement provisoire. Le jour qu'il ouvrit son club, il fit afficher dans tout Paris une déclaration de principes, où il disait explicitement que les Icariens entendaient ne porter aucune atteinte ni à la famille ni à la propriété. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, M. Cabet demeura fidèle à ce programme et, malgré son mécontentement et sa défiance, il contribua en plusieurs circonstances b. sauver la majorité

du conseil des complots qui se tramaientcontre elle.

Indépendamment de ces clubs principaux, il s'en forma une multitude d'autres dans tous les quartiers populeux de Paris. Le directeur des ateliers nationaux institua, le 2 avril, un club central composé de délégués élus par les travailleurs et qui se réunissaient sous sa présidence plusieurs fois la semaine. Les rédacteurs du National organisèrent le club ou comité central des élections, sous la présidence de M. Recurt.

Les phalanstériens, présidés par MM. Considérant, Cantagrel, Laverdant, Hennequin, continuèrent, sans y mêler beaucoup de politique, l'enseignement de l'école. Le club de V Arsenal et le club des Quinze- Vingts, très-violents, mais très-surveillés, attiraient chaque soir les prolétaires. Les étudiants du quartier du Panthéon se rassemblaient au club de la Sorhonne et au club du 2 mars.

Quelques clubs conservateurs oulégitimistes, \eclidi rèpiihlicainpour la liberté des élections, sous la présidence de M. Viennet, le club du dixième arrondissement, présidé par M. de Vatisménil, essayaient aussi, mais timidement, de tempérer le mouvement révolutionnaire. Enfin l'un des fondateurs de la Réforme, M. Grandmesnil, ami particulier de M. Lcdru- Rollin, réunit, le 2 mars, dans les combles de la préfecture de police, sous les auspices de M. Caussidière, un certain nombre d'hommes énergiques qui constituèrent, sous le nom de club des droits et des devoirs, une société organisée militairement, dont le but secret était de faire passer aux mains de M. Ledru-llollin le gouvernement dictatorial de la République. Ce club se fondit plus tard avec la Société des droits de lliomme (1), présidée par M. Villain, et tint ses séances au Palais-National, où il se prépara sans beaucoup do mystère au ccnnbat à main armée.

(1) La .Sni-iVle df j tlroilf de lUammt, qui fut un gruuil sujet do tiTri'ur iiour les l'arision», et quo l'on croyait forte do 30,000 honinio», n'eut pus d'cxistoucc riello et no compta jamais quo ctux qui prétindiiiont en ùtio les olicfs.

Page 1