‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 114 sur 234 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

d'une utilité réelle, ne pouvaient suffire à une ambition qui rêvait de changer le monde. On voit dans les réunions de publicistes et d'économistes qu'il provoque à plusieurs reprises au Luxembourg, et où se rendent MM. Considérant, Vidal, Pecqueur, Dupont-White, Duveyrier, Dupoty, Wolowski, Toussenel, combien ses espérances de réformateur sont déjà réduites, car il n'expose aucun plan général de réforme industrielle et il se borne à proposer des palliatifs momentanés à la misère des ouvriers, tels que la création de cités ouvrières et la suppression du travail dans les prisons. Le langage de M. Louis Blanc aux ouvriers se ressent aussi de ce découragement intérieur. Il insiste de jour en jour davantage sur le danger de l^ipn'cijnlation; sur la nécessité de méditer 2>rofondément les problèmes; sur la 'patience et la prudence qu'il convient d'apporter dans les délibérations ; sur l'impossibilité d'aucune réalisation immédiats; il reporte constamment la pensée de ses auditeurs sur la prochaine convocation de l'Assemblée nationale, et pour remplir les heures de séance, il use amplement des moyens oratoires que M. de Lamartine employait à l'Hôtel-de-Ville, en recommençant à tout propos le récit épique de la révolution et le tableau des grandes choses accomplies par le peuple.

La réunion générale des délégués ouvriers, légalement constitués au nombre de quatre cents, et la réunion des délégués des patrons, qui .se fit le 17 mars, dans laquelle ceux-ci témoignèrent de nouveau des dispositions les plus conciliantes , n'eurent d'autre effet sur l'esprit de M. Louis Blanc que de lui montrer avec plus d'évidence combien son rùle allait s'amoindrissant et combien il lui importait d'occuper d'une autre manière l'activité des hommes que son éloquence captivait encore, il est vrai, mais qu'elle ne pourrait longtemps abuser sur le peu de fruit qu'on en devait attendre.

Désabusé lui-même de l'utilité de ces assemblées nombreuses, oii la multiplicité des intérêts particuliers fait à chaque instant

perdre de vue l'intérêt général, M. Louis Blanc fit élire un comité de vingt membres (1) qui devait rester en permanence au Luxembourg pour élaborer les questions, et les soumettre, lorsqu'elles auraient été suffisamment élucidées, t\ l'assemblée générale des ouvriers. MM. Vidal et Pecqueur travaillèrent consciencieusement, au sein de ce comité, à un projet de travail industriel et agricole , dans lequel les idées de M.Louis Blanc reçurent des modifications considérables. Ce projet, dont l'éclectisme faisait une part à tous les systèmes socialistes, et qui se fondait sur la supposition erronée, qui leur est commune à tous, que l'État est en puissance de régler la production et la consommation générales, fut déposé sur le bureau de l'Assemblée, mais il ne fut pas lu à la tribune. On n'en fit aucune mention dans la grande discussion sur le Droit au travail; il passa inaperçu aussi bien des législateurs que du public et de la plupart des ouvriers.

Cependant les prolétaires, que le sentiment de leur droit rendait persévérants, continuaient de se réunir, apprenaientainsi i se connaître, à se considérer en corps et comme une force collective. Peu enclins à s'absorber dans l'examen des théories, ils commençaient à s'entretenir des avantages pratiques de l'association ; ils discutaient ses divers modes, se communiquaient des projets de société, des plans de règlements disciplinaires, se confirmaient insensiblement les uns les autres dans cette salutaire pensée que c'était en euxmêmes, en substituant à l'ancienne association partielle , incomplète et égoïste du compa- (jnonnage une solidarité générale des corporations ouvrières, qu'ils devaient chercher la réalisation de leurs vœux. La sagacité de M. Louis Blanc comprit toute l'importance de cette nouvelle direction des esprits; il se flatta de ressaisir par cette voie l'ascendant qu'il compromettait par ses harangues trop multipliées et trop vagues. Il encouragea les désirs manifestés par les ouvriers tailleurs,

{11 Ce comité était compoja do dix ouvriers ot do dix diMiSgués des patrons.

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qui forment la corporation la plus nombreuse, la plus intelligente et la plus souffrante de Paris (1), de former une association; il les aida à rédiger des statuts, leur fit ouvrir, le 28 mars, l'ancienne prison des détenus pour dettes à Clichy, et obtint pour eux, du ministre de l'Intérieur et de la Ville de Paris, une commande considérable d'habillements pour la garde nationale sédentaire et pour ia garde mobile. M. Louis Blanc contribua aussi à fonder une association de selliers et une association de fileurs.

Au bout de peu de temps,, ces associations, malgré les difficultés résultant de la crise industrielle et de l'impossibilité où se trouvaient les ouvriers sans fortune de réunir un capital suffisant, réussirent, ainsi que les mécaniciens de l'établissement Derosnes et Cail, à réaliser des bénéfices modestes. C'en était assez, dans la disposition des esprits, pour que leur exemple fût suivi. L'idée de l'association gagna de proche en proche. Les ouvriers de Paris, mus par un ardent désir d'affranchissement, préférant à la loi des maîtres tous les sacrifices que leur imposaient ces tentatives imparfaites d'indépendance, supportant avec un courage admirable, dans une pensée d'avenir, les privations et le joug aggravé du présent, firent à leurs risques et périls une expérience qui devait profiter au prolétariat tout entier (2).

L'administration par des commissions électives, la discipline soumise à un jury également choisi par l'élection, l'égalité du salaire et l'égale répartition des bénéfices entre tous les associés, sans tenir compte ni de la quantité ni de la qualité de l'ouvrage , furent la base commune de ces a.ssociations diverses. Par la

(l)Le nombre <lc« ouvriers taillciiri purutl être de quinze d dix-liuit mille homme» parmi li'squcU »o trouvent bcancoup d'i-tranKer» ; celui ile« ouvril'reB est de cinqii «ix mille. (Voir les excellent» arlielc» de M. Cocliut sur les ««ocmlionj ouw«r«f, National du 21 janvier 1851 et des jours suivant» )

(2) En 1832, un essai d'association entra les tailleur» avait tli fait li î>ante». Il (-choua par mauvai»o gérance. Kn IKll), quelques villes départementales imitfrent l'ari», et des associations mutuollist» s'organisèrent h Tour», il Itcims, h L)on, à Angers, fUi,

suite cette organisation dut se modifier, l'égalité des salaires ayant été reconnue à l'épreuve aussi contraire à l'intérêt collectif qu'à l'équité. Pour le moment, il importe seulement de constater comment, du sein même des dolibérations les plus vagues sur les théories conçues à priori par un esprit systématique, sortit spontanément, en vertu même d'une liberté qu'on y attaquait trop souvent avec violence, un essai de réalisation pratique (1) que l'on peut considérer comme le point de départ de l'organisation naturelle du prolétariat, comme l'origine d'une commune industrielle destinée avec le temps à devenir, pour les prolétaires du monde moderne, ce que fut la commune du moyen âge pour les bourgeois : la garantie des droits et la sécurité de l'existence par la combinaison et la confédération des forces (2).

Les soins donnés par M. Louis Blanc à ce qu'il -appela les ateliers sociaux, les arbitrages qui lui étaient sans cesse demandés au Luxembourg et les séances du gouvernement provisoire auxquelles il assistait de moins en moins, ne suffisaient point à occuper l'activité de son

(1) « En cliercliant les chimères, ils trouveront les lois éternelles, • disait Bernard Palissy, p.irlant des alchimistes du seizième siècle.

(2) 11 sera intéressant do consulter une statisliqus de l'industrie de Paris résultant de l'enquCfo faite par la Chambre du conimetce pour les années 1817 et 1818 (\in vol. in-4'' ch^z GiiiUaumin). Dans nu article du Journal des Débats, 7 juillet 1852, M. Michel Chevalier, qui rend compte de cette publication, s'exprime ainsi en en citant un fragment :

« La tendance des ouvriers à s'élever s'est mnnifastce par un autre phénomène sur lequel l'attention publique a été appelée il plusieurs reprises : la formation d'associations ouvrières. Les recenseurs do la chambre de commerce les ont consignées it part dans leurs relevés; ils en ont visité plus do cent, mais elles sont en bien plus grand nombre. Beaucoup appartiennent il des professions que lu Cliombre de comnierco laissait eu dehors do son cadre, aux professions commerciales proprement dites ou il celles do restaurateur et de coiffeur. 11 en est qui ont mal tourné; d'autres, au contraire, ont réussi. Pans la plupart de ces associations, disent les auteur» de la Slatistiiiue de ^industrie i> l'uris, « la direction des alTuire» a été conliéo aux hommes les plus capables; ou a fait appel au diSvouement individuel, do grand» efforts ont Hi faits pour pousser les travailleurs ii placer leur point d'honnonr ii se conduire d'uno nninièro régulière on se respectant eux-mOmos dan» leur personne ot dans leur tenue, l'an» les moment» le» plu» diflicilos, l'économie la plus sévère a ili acceptée, et l'on a cité dos association» où, pondant louto ui\a année, le» «ooiétaiies sont restés sans boire de viu. i

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LES TROIS CENTS QUITTANT I ES TUILERIES (r. ;43).

esprit. Les élections de la garde nationale qui se préparaient et la convocation prochaine des réunions électorales pour l'Assemblée constituante éveillaient en lui de vives appréhensions. Il sentait confusément la boui'geoisie passer de la première stupeur à la réflexion. De la réflexion au concert, il n'y avait pas loin; si elle arrivait à se concerter, c'en était fait, selon toute apparence , de la prépondérance du prolétariat. Il importait donc que le prolétariat se coalisât fortement pour opposer aux habiletés de la bourgeoisie une action politique bien combinée.

Ce fut là l'objet des conférences particulières et confidentielles qui se tenaient au Luxembourg en dehors des séances à demi officielles de la Commission des travailleurs. Là ne furent admis que des hommes absolument dévoués à M. Louis Blanc et disposés à

recevoir de lui le programme de leur conduite politique. Ces hommes, choisis par les ouvriers comme les plus capables et les plus énergiques d'entre eux, exerçaient sur le peuple de Paris une influence considérable ; ils connaissaient avec exactitude ses dispositions morales, ses ressources matérielles ; ils pouvaient se rendre compte, jour par jour, des plus légères variations de l'opinion populaire. Par eux, M. Louis Blanc, qui n'avait aucun rapport direct ni avec les clubs ni avec aucune police, pas plus celle de M. Caussidière que celle de M. Sobrier ou celle de M. Ledru-Rollin, restait cependant en contact avec le cœur de la population ouvrière et comptait en quelque sorte les battements de ce cœur agité. Au moment dont je parle, la fièvre populaire excitée par les clubs correspondait avec les vues intimes de M. Louis Blanc. Le jacobinisme, qui dominait

DANIEL STERN

dans l'entourage du ministre -de l'intérieur, avait réveillé par des paroles provocantes les susceptibilités de la bourgeoisie. Voyant qu'elle pourrait bien prendre sa revanche dans l'urne électorale, il jetait dans la population ouvrière cette pensée funeste qu'il fallait à tout prix retarder les élections et perpétuer entre les mains du gouvernement provisoire, qu'il serait facile de surveiller et d'épurer au besoin, le pouvoir révolutionnaire.

M. Louis Blanc qui, dès l'origine, avait conçu l'établissement de la République par l'action d'un gouvernement dictatorial indéfiniment prolongé, seconda de toute son éloquence, dans ses entretiens confidentiels du Luxembourg, les idées impolitiques suscitées dans les clubs et dans la presse par les agitateurs. Sans se concerter avec eux, il prépara, il organisa de son côté ce que l'on commençait alors à nommer une manifestation populaire, dans le double dessein de faire passer à la bourgeoisie, qui commençait à l'oublier, une revue du peuple, d'obtenir de la majorité du conseil l'ajournement des élections et de la rentrée des troupes dans Paris : deux moj'ens infaillibles, selon lui, d'affermir et de perpétuer le gouvernement du prolétariat.

Afin de bien comprendre ce que fut cette manifestation, à laquelle est resté le nom de Journée du 17 mars, il nous faut retourner de quelques jours en arrière et saisir à son origine le premier mouvement de résistance à la révolution, le premier symptôme de rébellion contre le gouvernement provisoire qui se trahit dans la bourgeoisie. L'occasion en fut puérile; les suites immédiates tournèrent à son détriment. Mais l'impulsion une fois donnée ne s'arrêta plus, et les factions royalistes, se fortifiant chaque jour et par le temps que leur laissait la prolongation d'un état provisoire et parla tactique absurde des meneurs populaires, regagnèrent insensiblement dans le pays une grande partie du terrain que la victoire clémente du peuple et l'établissement d'une République conciliatrice leur avaient fait perdre.

La désorganisation de l'ancienne garde na-

tionale, de cette armée civique qui représentait, sous le règne de Louis-Philippe, le véritable esprit de la bourgeoisie, en défiance aussi bien contre les usurpations du pouvoir royal que contre les invasions de la force populaire, portait une atteinte profonde à l'orgueil et à la sécurité des classes riches. Par décret du 27 février, le gouvernement provisoire avait déclaré que tout Français majeur faisait partie de la garde nationale; le 14 mars, sur la proposition du ministre de l'intérieur, il avait prononcé le changement des anciens cadres, la dissolution des compagnies d'élite, grenadiers et voltigeurs (1), et fi.^é au 18 avril l'élection des nouveaux officiers par le sufi'rage universel. Ce décret était tout à la fois le plus régulier dans la forme et le plus révolutionnaire dans le fond de tous ceux qu'eût encore rendus le gouvernement ; ce n'était ni plus ni moins que l'armement légal du prolétariat et sa prépondérance organisée dans une institutution dont le caractère et l'esprit primitif avaient été de le combattre. La bourgeoisie sentit le coup qui lui était porté : le sentiment d'égalité jalouse et le principe du droit démocratique qui l'avaient animée pendant sa longue lutte contre la noblesse et contre la ro\-auté semblaient tout à coup taris en elle du moment qu'elle se voyait forcée d'en étendre au peuple les conséquences. La féodalité industrielle ne voulut pas comprendre qu'à son tour il lui fallait renoncer à ses privilèges. La garde nationale se révolta à la pensée de l'égalité dans l'uniforme, et saus prendre souci de l'exemple détestable qu'elle donnait à la multitude, elle se répandit en murmures contre le gouvernement.

De son côté, M. Lodru-Rullin vouait de fournir un motif spécieux aux murmures de la bourgeoisie. Nous l'avons laissé au ministère de

(1) Los gnnieB iintionaloa nviiiciit il& jtisqiio-li\ conipoi(îo» ; 1° (le clmsscurs qui furniiiient la masse de> soltlats; 2" do voltificurs; 3' de gronuiliurs. Los voltigeur» et les gieimilieis, rccnil(!s parmi les linbiianls le» plus considéraMe», fiirmaieiit deux compagnies d élite qui portnieiil de» ligne» disliiiclift et coiistiluaiuut dans les rangs do lu garda civique uns uspi:c« d'urijtocratio bourgeoise.

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