DEUXIÈME PARTIE
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LA COMMISSION DU LUXEMBOURO. i,P. JOÛ )
ateliers nationaux, d'où sortit incontinent la guerre civile.
M. Ledru-Rollin avait nommé commissaire dans le département de la Seine-Inférieure un avocat radical, d'un talent distingué, M. Deschamps, qui, depuis bien des années, rivalisait d'influence au barreau et dans la lutte politique avec M. Senard, dont les opinions se rapprochaient davantage du libéralisme de la bourgeoisie. C'était encore là, comme partout, la querelle du Natio7ial et de la Réforme. La campagne des banquets venait d'envenimer très-fort cette querelle. Le parti radical s'était laissé battre sur la question du toast au roi, et quand M. Deschamps se présenta officiellement à Rouen en qualité de premier fonctionnaire de la République, la bourgeoisie, qui se cro3"ait maîtresse du terrain, se tint pour offensée de ce choix. Elle envoya immédiate-
ment à Paris une députation de gardes nationaux, chargée de protester contre la nomination de M. Deschamps et d'exiger qu'il fût remplacé par M. Senard. Mais, comme les accusations qu'elle portait contre M. Deschamps étaient des plus vagues et accompagnées de menaces, le ministre n'y fit pas droit. Dès lors, la ville de Rouen se partagea en deux camps pleins d'animosité, et il fut aisé de prévoir qu'ils ne tarderaient pas à en venir aux mains.
L'armement de la garde nationale, dont, sous différents prétextes, on éloignait les ouvriers, fut pendant tout le mois de mars le sujet de plaintes de leur part et l'occasion de provocations imprudentes de la part de la bourgeoisie. L'iriitation des ouvriers était grande; loin de chercher à l'apaiser, on la porta au comble en les menaçant brusquement
DANIEL STBRN.
de faire fermer les ateliers nationaux. Enfin, l'agitation causée par les élections et l'échec de la liste exclusive , très-impolitiqueraent suggérée aux prolétaires par le comité parisien, amenèrent l'explosion, prévue depuis longtemps, des colères du peuple.
Sous beaucoup de rapports, la ville de Lille était en 1848 dans des conditions analogues à celles où se trouvait Rouen. Chef-lieu d'un département qui compte un million d'habitants répartis entre les travaux de l'agriculture, de la navigation et de la fabrique ; centre actif et en apparence florissant d'une province où les progrès delà culture, savamment combinés avec ceux de l'industrie et l'extension du commerce, ont atteint, dans les genres les plus variés, une perfection admirable, Lille est comme Rouen, malgré ses anciennes institutions de bienfaisance municipale plus nombreuses et plus larges qu'en aucune autre ville de France, dévorée par un effroyable paupérisme (1).
Mais l'opinion républicaine et les traditions révolutionnaires sont demeurées plus vives dans le département du Nord que dans le département de la Seine-Inférieure. La ville de Lille, qui s'était signalée, en 1789, par son patriotisme et, sous la Restauration, par son esprit libéral, avait eu, dès les premières années du règne de Louis-Philippe, une société républicaine formée des débris du carbonarisme, qui fit par la presse et par des affiliations secrètes une propagande active. Peu h peu, le radicalisme se dégagea du libéralisme avec lequel il s'était d'abord confondu. On se rappelle comment, au banquet réformiste, il l'emporta définitivement sur l'opposition dj-nastique représentée par M. Odilon-Barrot, dans la personne de M. Ledru-Rollin, à qui son ami, M. Delescluze, rédacteur en chef du journal l' Impartial du Nord, avait ménagé ce triomphe. Quant
(1) Du plus amplcB détail» ne scrniont pa» ici ïi leur pinco. Selon le rapport d'un méclcoin do Lille, on a cnlculé que, diina le* tempt proapbro», Lillo compte un indigent sur trois habitants. Sur 21,000 ciifautii dnns lu cliisso pnuvrc, il en est mort, dans une anniSe ordinaire, 20,7(j0 avant TAgo de sept ons. (Voir le fl-ippor/ it M. Utanqui à fAcadJmlt du iciincu morales il po((il<;ur«.)
au socialisme, il existait à peine encore à l'état théorique, et l'école phalanstérienne. qui comptait à Lille un certain nombre d'adeptes, repoussait toute alliance avec les radicaux révolutionnaires (1).
Lorsque parvinrent à Lille les nouvelles de la fuite de Louis-Philippe et de l'établissement d'un gouvernement provisoire, le préfet, M. Desmousseaux de Givré, quitta précipitamment la préfecture et se retira chez le commandant de la division militaire. Le 27 février au soir, M. Antony Thouret, chargé par M. Ledru-Rollin d'une mission assez vague, mais qui s'annonçait comme préfet provisoire du département du Nord, arriva à Lille escorté de quelques jeunes gens des villes d'Amiens, d'Arras et de Douai où il venait de faire proclamer la République. M. Antony Thouret fut accueilli sans démonstrations hostiles, mais avec une extrême froideur. Ses antécédents ne lui donnaient pas une grande autorité dans les départements qu'il venait administrer, et cette autorité se vit encore fort amoindrie par la lutte qui s'engagea immédiatement entre lui et M. Delescluze, à qui il avait apporté, sans le savoir, une dépêche de M. Ledru- Rollin, qui conférait à ce dernier les pouvoirs extraordinaires de commissaire général dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Des conflits qui furent la suite de ce malentendu, de l'extrême négligence dans les instructions données au ministère de l'intérieur (2), et de leur peu d'accord avec celles
(1) M. lîennequin, l'un des chefs de l'école phaluusléi'iciino, se trouvant il Lillo, le jour du banquet, non-seulement ne s'y présenta pas, mais, pour mieux protester, il lit annoncer pour la ni6mo heure une conférence publique. De son côté, M. Ledru-Rollin, il qui, dans un souper que lui oITrait la loge ni«fonniquo, l'un des convives posait cotte question : • I^tes-vous communiste? ■ répondait catégoriquement : <i Je no suis ni con)niuni:>te ni socialiste. »
(2), l'ai déjli ou occasion do foire remarquer combien ces instructions beaucoup trop vagues au point do vu« administratif, étaient modérées et conciliantes .lU point de vuo politique. La lettre ci-jointo de M. Jules Fnvro, adressée il M. De- lebecque, rédacteur en cliof du Liliiral du Nonl, en date du 2 mars, le montre aveo évidence :
• Paris, 2 nmrs lU4ti.
■i Ln Képubliquo doit Ptre partout accueillie avec joio, paroo qu'uUu est la fin d'un systèmo do coniprossion et do honte nationale et le commencement ù'nne ère vraimout déuiocmtiquo.