MANIFESTATION DITB DES BONNETS
camarades se prennent à pleurer avec lui. Pendant que la procession défilait encore, on entendit les coups de feu que les ouvriers tiraient en l'air en remettant les forts à la garde nationale. Dans les fluctuations orageuses de ces masses indéterminées, où, pour parler avec Bossuet, toxit est en proie, des colères sauvages faisaient place à des docilités d'enfant; à des révoltes confuses succédaient des repentirs aveugles; la raison, confondue encore avec l'instinct, jetait, comme au hasard, sur ce chaos mouvant, ses clartés rapides.
Pour se dédommager de la reddition des forts, les ouvriers s'étaient mis à démolir le mur d'enceinte; ils poussaient avec un acharnement extrême cotte œuvre de destruction et de représailles. M. Arago, pour prévenir les accidents causés par un travail précipité et
désordonné, obtint qu'on en laisserait l'achèvement à la direction du génie militaire. Au bout de quelques jours, l'enceinte crénelée avait disparu. Il ne restait debout que le fort Saint-Jean, nécessaire, disait le décret, à la défense commune du faubourg et de la ville. Toutes ces mesures, bien que révolutionnaires, ne soulevaient encore dans les classes riches aucune opposition apparente; la noblesse et la bourgeoisie savaient gré au commissaire du gouvernement de ses efforts pour maintenir l'ordre, et elles connaissaient trop la force populaire pour trouver mauvais que l'on composât avec elle; mais il n'en fut plus de même quand les jésuites et le parti ultramontain se virent menacés. Le signal de la résistance partit de ce côté, et la luttt commença, d'abord à demi avouée, mais bientôt ouvertement conduite avec une audace in-
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cro^-able. M. Arago avait cru devoir prévenir le général des jésuites et le supérieur des capucins des dispositions hostiles de la population; il les avait engagés à quitter la ville, se déclarant dans l'impossibilité de protéger contre Tanimadversion du peuple des congrégations non autorisées par la loi. Peu de jours après, le 12 mars, il rendait un décret qui, rappelant les décrets de la Constituante, la loi de 1702, celles de 1817 et de 1S25, prononçait la dissolution de toutes les congrégations non autorisées.
Aussitôt une plainte, des moins mesurées, fut portée au ministre des cultes par l'archevêque de Lyon contre le commissaire; et comme le gouvernement provisoire refusait de lui donner satisfaction en rapportant le décret, le parti ultramontain, à défaut de satisfaction, se mit en devoir de se procurer vengeance.
La presse cléricale et légitimiste se répandit en calomnies contre M. Arago, le traitant tout à la fois de pacha et de communiste; elle n'appela plus son décret que Viûtase, et démontra qu'il avait entrepris la destruction de la famille et de la propriété. Le langage des clubs et des émissaires du parti clérical fut plus violent encore. Ils dirent, ils répétèrent partout, dans les villes et dans les campagnes, que les disciples de Voltaire écrasaient les catholiques, que la République était une monstruosité. Ils appelèrent sur elle les vengeances divines (1); ils prêchèrent ouvertement le refus de l'impôt.
Ces violences, inexcusables au point de vue de l'équité, étaient de la dernière imprudence au point de vue de la sécurité publique, car les ouvriers que l'on provoquait ainsi étaient encore, à ce moment, maîtres de la ville. Sous la dictature des Voraces, ils ne reconnaissaient ni l'autorité du commissaire ni celle de la municipalité, obéissant exclusivement au conseil exécutif, constitué révolutionnaire-
(l)Leimoti iouIigni^B lont extrait! toxtuullomeot (Ici juiirnaiix ul'.rainontuini de l.yon.
ment le 25 février, et qui depuis lors n'avait pas quitté l'Hôtel-de- Ville. Le quartier général des Voraces était établi à la Croix-Rousse. En relation directe avec les clubs populaires, très-mal avec la partie bourgeoise de la garde nationale, ils faisaient la police et maintenaient l'ordre dans les rues (1), mais à leur manière et par des moyens qui causaient plus de frayeur qu'ils ne donnaient de sécurité. Les visites domiciliaires étaient extrêmement fréquentes; on se sentait absolument à leur merci. Ni la troupe de ligne, où l'insubordination faisait chaque jour de nouveaux progrès, ni la garde nationale, où la bourgeoisie était en minorité, ne rassuraient personne.
Le général Bourjolly, qui remplaçait M. de Lascours dans le commandement de la division, sentait l'autorité militaire lui échapper et ne répondait plus de rien. Presque journellement les scènes d'insubordination se renouvelaient dans les casernes (2) ; une insurrection générale des soldats paraissait imminente.
Le 29 mars, un bataillon du 13'' de ligne et quelques soldats du 12' léger, las des consignes sévères qui leur étaient imposées, entrèrent en révolte contre leurs officiers; après avoir passé la nuit à chanter la Marseillaise, ils allèrent le matin rejoindre sur la place Bellecour les groupes populaires réunis pour escorter les ouvriers étrangers qui se disposaient à rentrer dans leur patrie. Au retour, se formant en colonne, les soldats se promenèrent par la ville, musique en tète, précédés d'un large écriteau sur lequel on lisait la demande d'élargissement d'un de leurs camarades, le fourrier Gigoux, du 4<' régiment d'artillerie, emprisonné la veille pour cause d'insubordination. La colonne, conduite par un maréfhal
(1) ( Nous dovons ftie impnrliaiix, mt^ma pour eux (le; Vorarfi), dit VÀnnvairt île Lyon (1U19), publié par un coiiservntuur; on n'uut it leur roproulicr nucuu iittentnt conlrt les personnes, ni contre les propriitiis; iU ne coillirrnl rien à la ville, etc. •
(2) Le giiniiral Key, commniuliint Je l'arlillerie, et M. Arago ■'entrc-uccusiront plus turJ, ilunt une polémiiiue tris-vive, (1« ces sci'iios rcgretliiblcs.