‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 140 sur 234 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Suites de la journée du 17 mars. — Journée du 16 avril. — Le général Clianganiier. - Fête de la Fraternité.

La manifestation dti 17 mars (c'est le nom qui resta à ce long défilé des corporations et des clubs dont j'ai rapporté plus haut le but, l'ordonnance et l'issue), avait produit .sur les imaginations une impression profonde. La puissance du prolétariat dans Paris était apparue \isiblement à tous les yeux.. Du moment que les prolétaires se montraient capables de discipline et d'organisation, par cela seul qu'ils savaient régler leurs mouvements, contenir leurs passions, et de l'état confus de masse s'élever à la notion distincte de nombre, ils devenaient formidables ; la nécessité de subir leur loi ne paraissait plus pouvoir être conjurée.Dansle même temps, par laplus étrange anomalie, un mouvement opposé de l'opinion se déclarait dans les provinces, et l'on recevait de tous côtés l'avis que, selon toute vraisemblance, les élections pour la garde nationale et pour l'Assemblée donneraient la majorité à la bourgeoisie conservatrice.

Cette contradiction dans des faits simultanés, le contraste fortement tranché entre le triomphe incontesté à Paris et la défaite à peu près certaine dans les départements, suggéra aux meneurs du parti révolutionnaire une idée qui devait achever de brouiller des affaires déjà fort embrouillées et compromettre gravement les intérêts de la démocratie. Ils convinrent entre eux qu'il était urgent de faire ajourner des élections dont on ne pouvait pas 86 rendre maître, et qu'il faudrait, pendant la prolongation de i'élat provisoire, saisir la première circonstance propice pour renverser la majorité du goiivernement et remettre un pouvoir dictatorial aux iionunes les plus prononcés du radicalisme et du socialisme. De cotte conception Impolilique, des trames, des intrigues et des complots qu'elle fit ourdir dans l'ombre, nous allons voir sortir au grand

jour un dénouement inattendu qui changeia le cours des événements et sera pour le prolétariat le commencement d'une série d'échecs, dans lesquels il perdra peu à peu les avantages qu'il avait conquis en quelques heures et dont il avait usé avec générosité, il est vrai, avec grandeur, mais sans discernement ni prévoyance.

L'effet instantané Je la journée du 17 mars avait donné dans le conseil du gouvernement provisoire une prédominance marquée à MM. Louis Blanc et Ledru-RoUin ; ni l'un ni l'autre n'en surent tirer parti.

M. Louis Blanc, qui manquait d'instinct politique, se contenta d'une démonstration vaine en faveur des ouvriers et d'une mesure dont l'utilité était douteuse. A sa demande, le gouvernement provisoire rendit une visite officielle à la réunion du Luxembourg et autorisa l'envoi dans les départements de quelques ouvriers en qualité d'agents électoraux. Après quoi M. Louis Blanc, sans plus se concerter avec M. Ledru-llollin, ni avec aucun des autres chefs révolutionnaires, reprit isolément ses conférences, oti beaucoup de paroles, et très-éloquentes, accusaient des résolutions peu judicieuses et nourrissaient dansle prolétariat des illusions dont tous les esprits clairvo^-ants apercevaient déjà l'inévitable, le prochain réveil.

De son côté, M. Ledru-Rollin, bien que mieux informé de l'état général des affaires et plus disposé que M. Louis Blanc à comprendre, du moins par moments, ce qu'exigeait la diversité extrême des opinions et des intérêts qui partageaient la France, se laissait pousser ccq)endant par les plus aveugles et les plus compromettants de ses amis i dos menées dangereuses.

Livré à sa propre inspiration, M. Ledru- Rollia avait, autant que pas un de ses collègues, le désir d'abréger pour le pays l'épreuve difficile de l'état provisoire. Il souliaitalt do voir reconstituer une autorité bien assise, une hiérarchie do pouvoirs bien définis, et no confondait pas la licence avec la liberté.

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