DEUXIEME PARTIE
ateliers. Chaque jour, par son ordre, MM. Bûchez, Recurt, Edmond Adam avaient de longues conférences avec M. Emile Thomas.
Enfin, de ce côté, le parti de la résistance se tenait pour assuré de garder à sa disposition une force considérable (1).
Dans la première semaine d'avril, M. Marrast s'occupa plus particulièrement de la défense de l'Hôtel-de-Ville. Deux bataillons de gardes mobiles bien armés et bien équipés y furent installés. Le général Bedeau et le général Changarnier aidaient M. Marrast de leurs conseils et lui dictaient des mesures stratégiques. Le général Changarnier surtout se montrait plein de zèle. A son arrivée d'Algérie, dans les premiers jours de mars, il s'était rendu tout d'abord chez M. de Lamartine, parce qu'il le considérait comme le moins révolutionnaire d'entre les membres du gouvernement provisoire et qu'il n'était pas éloigné, la guerre devenant fort douteuse, d'accepter une mission diplomatique, si l'on venait à la lui offrir. Sa surprise avait été grande d'apprendre, de la bouche du ministre, sa nomination aux fonctions de gouverneur général de l'Algérie, en remplacement du général Cavaignac, nommé ministre de la guerre.
M. de Lamartine insistait même pour que le général Changarnier repartît sur l'heure, et celui-ci avait témoigné plus d'humeur que de "satisfaction de se voir ainsi éloigner du théâtre des événements. Il s'était plaint du mal de mer, des fatigues du voyage ; pour se montrer aussi désagréable que possible à un gouvernement qui ne l'employait pas selon son gré, il s'était répandu en éloge des princes de la maison d'Orléans et avait exprimé avec affectation ses regrets de la monarchie.
Le général Charganier était possédé d'ambitions d'autant plus impatientes qu'elles avaient été longtemps comprimées. Né à Autun, d'une famille obscure, il avait pris jeune du service ; mais, sans protection, sans occa-
(l) Histoire des aletierfi nationaui^ par M. Emile Thomas, p. 147 et suivantes.
sion de se signaler, il était resté pendant toute la Restauration dans les grades inférieurs. En 183C, il n'était encore que chef de bataillon, lorsqu'à la retraite de Constantine, comme il commandait l'extrême arrière-garde, il protégea l'armée par une manœuvre aussi hardie que savante et mérita, dans le rapport du maréchal Clauzel, cette phrase devenue célèbre et qui donna en quelque sorte l'essor à sa fortune : « Le commandant Changarnier s'est couvert de gloire. » A partir de cette heure, il eut un avancement rapide et marqué par des actions d'éclat.
Lieutenant général en 1844, il fut obligé de quitter l'Algérie parce que son caractère hautain et provocant ne pouvait se plier à l'autorité absolue du maréchal Bugeaud; il n'y retourna qu'en 1847, pour fortifier de sa présence et de ses conseils l'autorité du duc d'Aumale. Nous avons vu comment il remit le commandement au général Cavaignac. Pendant qu'il faisait route pour aller le remplacer, celui-ci adressait au gouvernement provisoire un refus formel d'accepter le ministère de la guerre (1), de sorte que le général Changarnier, à peine débarqué en Afrique, reprit la route de Paris, où le pressentiment de quelque événement favorable et d'une carrière politique nouvelle l'attirait puissamment. Cet événement favorable ne tarda pas. La journée du 10 avril mit en évidence le général Changarnier et le plaça en quelque sorte à la tète du mouvement réactionnaire.
Cependant les discussions au sein du gouvernement provisoire prenaient un caractère d'acrimonie qu'elles n'avaient pas eu jusquelà. Il semblait que, lassé enfin de ménagements réciproques, on se reconnût ennemi et qu'on
(1) La lettre du général Cavaignac avait fortement inJisposé lo conseil, qui lui répondit par une lettre d'un ton trôssévère. On y lisait, entre autres, la phrase suivante rédigée par M. Louis Blanc ; « Le moment est proche où le pays aura besoin de tous ses généraux; restez en Afrique, général, le gouvernement vous l'ordonne. » M. Marrast, qui avait ajouté en marge des expressions fort dures, se réconcilia dans la suite avec le ministre de la guerre. Cette lettre fut l'origine de l'éloignement que témoigna plus tard le général Cavaignac pour colui qui avait été l'ami le plus cher de son frti'O.
renonçât à le cacher. M. Ledru-Rollin, de plus en plus circonvenu par les conspirateurs, s'absentait fréquemment du conseil où sa présence irritait la discussion, et l'on disait hautement qu'il se préparait au combat. M. Louis Blanc donnait des avertissements qui ressemblaient à des menaces. Le peuple, disait -il, ne se contenait plus; le jour approchait d'une inanifestation semblable à celle du 17 mars, mais beaucoup plus décidée, cette fois, à ne se retirer que satisfaite. Le 14 avril, dans une séance qui se prolongea très-avant dans la nuit, il annonça positivement que cette manifestation aurait lieu le surlendemain. Déjà M. Flocon qui, malgré ses relations intimes avec M. Ledru-Rollin, désapprouvait les entreprises violentes et se tenait politiquement avec M. de Lamartine, avait appris à ce dernier de la manière la plus précise le plan et le but do la conjuration. Enfin le Bulletin de la liépuMique, placardé le 15 au matin, sur les murs de Paris, parut le signal décisif et comme l'appel aux armes des conjurés.
Le Bulletin de la République, affiché de deux en deux jours sur la place publique et envoyé dans toutes les communes de France, avait pour but, ainsi que l'indique l'article d'introduction au premier numéro du 13 mars, de mettre les habitants des campagnes et les ouvriers des cités en communication directe avec le gouvernement et de leur faire connaître les droits et les devoirs de la vie politique qui commençait pour eux. « Le plus solide lien entre un gouvernement et le peuple, disait, avec une raison parfaite, le premier Bulletin, c'est un perpétuel échange d'idées. La royauté, qui dédaignait le peuple, n'avait pas besoin de lui parler; le gouvernement républicain, qui est une émanation du peuple, doit lui parler sans cesse pour l'éclairer; car l'éclairer, c'est le rendre meilleur, et le rendre meilleur, c'est le rendre plus heureux. -
C'était là une pensée pliilosophiquc, réjuiblicainc , et qui répondait exactement aux vœiixel aux bcsoin.s d'un peuple où comniunçuioul à s'agiter les nobles curiosités do la vie
politique. Si la rédaction des Bulletins eût été conforme à ce premier dessein, il n'est guère douteux qu'ils n'eussent fortement contribué à former dans le paj's une opinion publique plus stable et plus réfléchie. Mais les intentions sages du gouvernement provisoire furent encore en ceci mal servies dans l'application. Rédigés dans l'origine par MM. Elias Regnault et Jules Favre, les Bulletins passèrent à peu près inaperçus jusqu'au commencement d'avril où , sur la proposition de M. Arago, madame Sand en devint le rédacteur principal (1) et donna au langage du ministre de l'intérteur, et à son insu (2), un accent d'impatience et en dernier lieu un ton de provocation qui dénaturaient complètement le caractère officiel et le but politique de cette publication. Si le Bulletin \\° 12, où madame Sand peignait avec éloquence les souffrances de la femme du peuple et les hontes de la prostituée, trahissait plus qu'il n'était acceptable pour l'opinion et utile dans la circonstance, un talent de femme et d'artiste, le Bulletin i\° 16 parlait la langue des factieux et proclamait hautement l'intention secrète des clubs : à savoir que, si les élections ne se faisaient point au gré du peuple de Paris, il manifesterait une seconde fois sa volonté' et ajournerait les décisions d'une fausse représentation nationale (3). Cette imprudente menace produisit immédiatement un effet tout contraire à celui qu'en attendait sans doute l'auteur. Au lieu d'intimider, elle anima le parti de la résistance. Averti de la sorte vingtquatre heures à l'avance, il eut tout le temps de prendre ses mesures et d'opposer à une conspiration si mal conduite dos moyens bien concertés.
Cependant les clubs directeurs, persuadés
(1) Voir nu vol. U, p. 30, du /tujijioil ite lu commission d cnquHc. ( Le pouvoinonient provisoire mitoriso lo iiiiiiisire Je l'inli^riciir h n'oiitciulrc nviic mii<litme Georgo Suiul, pour roiirnirdus nrticlos au Uullelin Je la /Ir'/iud/i'i/iir. i I.r llullelin nu duvnil piiriiUro quu sur un bon ù Hier do Puu dis ni.inlirc» du gouvcruuniuul; niiiis cette clause ne fut pn.s e.\i'Ciil(!U. [i
(^) M. I.i'dru-Kulliii n Ibrmcllemout désuvuuiS, rntruaulrea, lu /;u;(r/iii u" Kl, alHclié la 15 avril.
(Ui /lii)i;iorl de la tommiuion d'cmiutlr, vol. U, p. 73,