DEUXIEME PARTIE
Eil-EDITION DE RlSiJCONS-THJT. [e . 300).
et de l'Hippodrome, se rejoindraient en route et marcheraient ensemble vers THôtel-de- Ville.
Nous avons vu qu'on s'y préparait depuis quelque temps à la résistance ; mais, à mesure que le jour de la lutte approchait, on s'inquiétait davantage, car, malgré la vigilance des agents de M. Marrast et malgré ses informations nombreuses, il n'était guère posaible de connaître avec exactitude ni le nombre des agresseurs, ni l'état des forces défensives. Les dispositions de la garde nationale, qui n'avait pas encore été réunie depuis sa nouvelle formation, et les éléments incroyablement mêlés de la manifestation populaire ne pouvaient être appréciés que d'une manière conjecturale. Tout dépendait, d'ailleurs, selon la plus grande vraisemblance, du parti qu'allait prendre M. Ledru-RoUin, A cet égard,
on était et l'on avait mille motifs d'être dans la plus complète incertitude.
Le 10, de grand matin, M. Marrast, à tout événement, avait fait passer dans les mairies des ordres secrets, afin que les gardes nationaux prévenus se tinssent prêts à un rappel général des légions. Vers onze heures, le général Changarnier était accouru au siège du gouvernement pour offrir ses services; autorisé par M. Marrast, à qui un pareil auxiliaire venait bien à point, il prenait des dispositions militaires à l'Hctel-ds-Ville.
. C'était par U 'l' a jrand des hasards que le général Changarnier avait appris les dangers qui menaçaient le gouvernement. Il était allé au ministère des affaires étrangères, afin de presser son départ pour Berlùi, où M. de Lamartine se disposait à l'envoyer en mission. Ne trouvant pas le ministre et voyant sur tous
D.\NIEL STBRN.
les visages un trouble extraordinaire, il en demanda le motif, et sur l'invitation de madame de Lamartine, qui crojait son mari à l'Hôtel-de-Ville, il s\y rendit en liàte. M. de Lamartine n'y était pas arrivé encore. Il avait veillé toute la nuit précédente, en proie à une tristesse profonde, recevant d'heure en heure les rapports les plus alarmants, persuadé que le jour qui se levait serait le dernier de la République, telle qu'il l'avait voulue, et le dernier aussi de sa propre existence. Les nombreux agents envoyés par lui dans les réunions d'ouvriers afin d'y réveiller les sympathies populaires et d'organiser, au sein même de la manifestation générale, une manifestation en sa faveur, avaient rencontré l'accueil le plus froid. M. Ledru-Rollin l'évitait depuis quelques jours; les partisans du ministre de l'intérieur, réunis à ceux de MM. Louis Blanc et Blanqui, ne pouvaient manquer de déterminer un mouvement des masses si formidable qu'il n'y avait pas moyen de songer à en triompher. Ainsi pensait M. de. Lamartine, et, croyant sa dernière heure venue, il s'y préparait avec calme. Ses dispositions testamentaires étaient faites ; ses amis devaient conduire sa femme dans un asile sûr; tous ses papiers compromettants étaient brûlés; son sacrifice intérieur était accompli. Déjà il se levait pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville, quand la porte de son cabinet s'ouvrant brusquement, un homme entre, hors de lui, en proie à un trouble extrême : cet homme était M. Ledru- Rollin.
« Nous sommes perdus! s'écrie-t-il, sans laisser à M. de Lamartine le temps môme de s'étonner; cent mille hommes sont en marche sur riIolel-de-Ville. Les corporations du Luxembourg sont maîtresses du mouvement; Blanqui, au Clianip de Mars, les excite et les dirige. Les factieux usurpent mon nom, je les renie ; me voici prêt à les combattre avec vous, prêt à mourir, s'il le faut, plutôt que de subir leur épouvantable tyrannie; je n'ai jamais été, je ne serai jamais un traître envers mes collègues! n M. Ledru-Rollin, tendant la main à
M. de Lamartine, convint rapidement avec lui des mesures qu'il fallait se hâter de prendre; après quoi, ils allèrent tous deux donner de divers côtés des ordres pour lesquels il n'y avait plus une minute à perdre. M. de Lamartine courut prévenir le général Duvivier, à qui M. Marrast venait d'écrire, afin qu'il rassemblât ses bataillons et les fit marcher en colonnes par toutes les rues perpendiculaires au quai, depuis le Louvre jusqu'à la place de Grève. Comme on se plaignait de manquer de munitions, M. de Lamartine passa à l'étatniajor de la garde nationale pour demander des cartouches et s'assurer, en même temps, que l'ordre de battre le rappel avait été effectivement donné par le ministre de l'intérieur, dont il ne suspectait pas la loyauté, mais dont il craignait le trouble et la faiblesse. Vers midi, enfin, il arriva à l'Hôtel-de-Viile. Il se hâta d'apprendre à M. Marrast la résolution de M. Ledru-Rollin. « Si nous pouvons tenir trois heures ici, lui dit-il, nous sommes sauvés. » Le général Changarnier qui, en quelques instants, a transformé l'Hôtel-de-Ville en place de guerre , et dont l'ardeur s'est communiquée à toute la troupe où règne une animation extraordinaire , répond de sept heures.
On attend ainsi l'événement. Il est une heure environ ; on sait que la colonne populaire approche; ni M. Louis Blanc ni M. Albert ne paraissent ; on n'entend point encore battre le rappel; le ministre de l'intérieur ne vient jias; aurait-il trahi M. de Lamartine? A toute minute les émissaires de M. Marrast accourent et jettent l'alarme. •• Le fanliourg Saint- .\ntoine est en pleine insurrection , disent-ils; les communistes ont pris les Invalides; ils y mettent le feu; deux cent mille prolétaires en armes s'apprêtent à saccag>'r Paris. "
Mais sur ces entrefaites, M. Edmond Adam, qui est allé àl'état-major de la garde nationale j)Our s'assurer que les ordres ont été donnés, revient dire qu'elle accourt de toute part au liccours du LiouM'i'iicMH'nt. Bientôt ou entend
le tam'iour; c'est Barbes qui, à la tête de sa légion, débouche sur la place de Grève aux cris de : Vite h gouterneynen t provisoire 1 M. Ledru- Rollin a tenu parole, la partie est perdue pour M. Blanqui; la conspiration est avortée.
Cependant, entre deux et trois heures, la colonne des ouvriers du champ de Mars s'ébranle. Elle s'avance en bon ordre, portant sa collecte; elle se grossit en marchant d'une partie des ateliers nationaux rassemblés à l'Hippodrome (1) et d'un grand nombre d'hommes du peuple accourus sur le bruit répandu partout que MM. Ledra-Rollin et Louis Blanc viennent d'être assassinés. Elle arrive ainsi jusqu'au quai du Louvre sans avoir entendu aucun bruit de tambour, ni aperçu le moindre signe de défiance. Mais, là, elle se trouve tout à coup en présence de deux légions de la rive droite qui, sans faire de démonstration hostile, enveloppent les ouvriers, les escortent en séparant les groupes et en les observant jusqu'à l'entrée de la place de Grève. A ce moment, les légions de la rive gauche, arrivées par le pont Saint-Michel, coupent la manifestation. Le général Duvivier, à cheval au milieu de ses bataillons de gardes mobiles, défend l'abord de la maison commune. Un cri formidable de : A das les communistes! s'élève de cette forêt de baïonnettes et retentit longtemps. Les ouniers, resserrés, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, ne comprenant pas, pour la plupart, cet appareil de guerre opposé cette fois à une manifestation toute semblable à celle pour laquelle le gouvernement leur adressait, il y a un mois, des remercîments publics, restent déconcertés.
Les cris de la garde nationale : A bas Blanqui ! à has Louis Blanc! à las Calet ! à l'eau les communistes l redoublent et étouffent la voix de ceux qui essayent de se faire entendre.
(l) La majeure partie des ouvriers rassemblés à THippodrome quitti^rent la manifestation en entendant battre le rappel et rejoignirent les rangs de la garde nationale. Leur jalousie contre les délégués du Luxembourg avait été en ces derniers temps fort excitée; on leur persuadait qu'ils agiraient directement contre leurs intérêts en favorisant les entreprises de M. Louis Blanc.
Cependant, l'ordre est donné d'introduire les délégués du peuple, mais on ne les fait point entrer dans la salle du conseil. Les trois adjoints, MM. Recurt, Bûchez, Edmond Adam, les reçoivent dans les salles supérieures, écoutent la pétition qu'ils apportaient avec une froideur glaciale, et y répondent par des paroles d'une sévérité extrême.
Les délégués vont se plaindre à M. Louis Blanc. Celui-ci, accablé en voyant la déroute de cette marche des prolétaires qu'il avait voulue triomphale; isolé, suspecté, presque honni par la garde nationale, retrouve cependant quelque vivacité de colère pour reprocher à ses collègues l'accueil fait aux ouvriers et pour ordonner au colonel Rey de faire ouvrir un large passage sur la place de Grève, afin que le défilé des corporations puisse se faire avec convenance et dignité. L'ordre est, en effet, donné immédiatement de laisser les ouvriers défiler devant le gouvernement provisoire; mais il est exécuté de façon que la manifestation perde tout son caractère. On lui trace entre deux rangs, très-serrés de gardes nationaux en armes, un passage étroit, coupé de distance en distance, assez éloigné du perron pour que les vivats des ouvriers ne puissent être entendus distinctement par le gouvernement. Ce jour-là, les rôles et les attitudes étaient bien différents de ce qu'ils avaient été au 17 mars. I\B1. Marrast, Marie, Garnier- Pages triomphaient visiblement. M. de Lamartine, délivré d'un parti ennemi, en voyait surgir un autre plus redoutable et restait pensif. M. Crémieux se félicitait avec le général Changarnier et se lamentait avec M. Louis Blanc de l'issue de la journée. Quant à M. Ledru-Rollin, par un heureux don de son tempérament, il se réjouissait de son triomphe supposé sur ce qu'il appelait alor.", les nectaires, comme il s'était réjoui, au 17 mars, de son triomphe supposé sur la bourgeoisie; il n'était pas très-fàché de l'humiliation du Luxembourg; il ressentait une satisfaction sincère de son union politique désormais nouée avec M. de Lamartine,
Cependant, le morne défilé des ouvriers achevé, la garde nationale commença le sien, aux cris mille fois répétés de : Vive Lamartine! à las les communistes l Les derniers bataillons passèrent à la clarté des flambeaux devant l'Hôtel -de -Ville ; une illumination splendide éclaira la nuit. La bourgeoisie de Paris resta persuadée qu'on venait de la sauver du communisme.
Tout en se félicitant de la victoire obtenue sur le Luxembourg et sur M. Blanqui, la majorité du gouvernement ne laissa pas d'en être embarrassée. Un esprit de réaction exigeant et aveugle se déclarait tout à coup dans les rangs de la garde nationale. La bourgeoisie, à peine délivrée de l'oppression morale que lui avait causée la vue du prolétariat au 17 mars, voulait se venger; les arrestations et les dénonciations arrivaient de toutes parts. « La moitié de Paris veut emprisonner l'autre, " disait le préfet de police.
Des maires et des oflSciers supérieurs pressaient M. Marrast de faire arrêter M. Louis Blanc. On s'était porté au club de M. Blanqui et à la maison de M. Cabet dans l'intention de mettre la main sur les deux chefs de parti (1). Le langage des journaux conservateurs prenait un ton d'insolence extrême. L'accusation de communisme devenait l'occasion et le prétexte des calomnies les plus odieuses (2). On représenta le Luxembourg comme un lieu de délices, où les plaisirs les plus raffinés et les festins les plus dispendieux rassemblaient chaque jour les sybarites du prolétariat (3).
(1) Une foule furieuse promena un cercueil sous Ks fenêtres de M. Cabet. M. de Lamartine, apprenant qu'il était siiricu- ■emCDt menace, lui offrit un asile dans sa maison.
(2) I Le» préventions que l'administration, du 24 lévrier au U mai, a fait nnttrc dans l'esprit sont si profondes et si enracinées, que l'opinion a accueilli avec une sorte d'uvidité furieuse toutes les insinuations qui devaient l'égarer, i dit la llapport dt ta commitiion chargée de l'examen des complet du gourernemeni proviioire. {ilonileur du 26 avril 1U49.)
(3) Il strait fastidieux et aujourd'hui heureusement superllu do répéter une ii une ces ignobles calomnies. L'administration du Palais-National et du Luxembourg a prouvé, pièo.8 tn nutin, que la dépense do table du président et du vicuprisidont do la commission était, pendant le premier mois, fixée tk 6 fraiici par tCIo ; mais qan, sur uno réclamation do M. Louis Diane, qui trouvait la nourriture trop abondante, lot
Sous cette rubrique : Nouvelles de la Cour, h Constitutionnel et l'Assemblée nationale racontaient des orgies à Trianon, qui n'avaient jamais existé. Selon ces chroniques scandaleuses, M. Ledru-Rollin faisait à une célèbre actrice des présents de roi; des sommes immenses étaient détournées du Trésor et passaient en Angleterre; M. Crémieux achetait une forêt avec les deniers de l'État (1); l'ouvrier Albert devenait millionnaire (2), etc.
repas, fournis par un restaurant du quartier, restèrent fixés à la somme de 2 fr. 50 par tête, pour le déjeuner, et de 3 fr. 50 pour le dîner. (Voir le Constitutionnel, n° du 2 juin 1848.) Pendant que le Constitwionnel et l'Assemblée nationale parlaient de faisans à la jjuree d'ananas, que l'on servait il la table du Luxembourg, M. Garnier-Pagès, mieux informé, reprochait h son jeune collègue une affectation Spartiate qui, disait-il, déversait un blâme indirect sur les membres du gouvernement provisoire, dont les frais de représentation étaient de toute nécessité plus considérables. Il est à remarquer que M. Louis Blanc et M. Dupont de l'Eure, seuls entre tous les membres du gouvernement provisoire, ne touchèrent pas d'appointements personnels. Les délégués du Luxembourg, | pendant toute la durée des conférences, ne touchèrent pas non plus une obole.
(1) La commission nommée par l'Assemblée nationale pour examiner les comptes du gouvernement provisoire, déposait, je 14 avril 1849, un rapport dont voici les conclusions : ( Quant à nous, nous déclarons à l'unanimité que, dans les longues et laborieuses recherches auxquelles nous nous sommes livres F avec la plus rigoureuse impartialité, nous n'arons decoucerl ou rencontré aucun lémoignaije, aucune preuve, qui accusât d'infidélité les membres du gouvernement provisoire et qui nous mit sur la trace de quelque détouruement frauduleu.\ des deniers confiés à leur gestion. Cette déclaration n'a pas seulement pour garantie l'hoauèteté de notre parole. L'admirable combinaison de notre mécanisme financier sutlirait pour rassurer toutes les consciences, l'ii ministre ne peut soustraire du Trésor public une partie de sa richesse, sans avoir Je nombreux coniplices et sans laisser à l'instant me'mi des preuves éclatantes dt sa culpabilité. >
(2) La justification de M. Albert mérite de trouver place ici. On y remarquera comment, en réponse aux insolences de la bourgeoisie, le prolétariat commençait i\ prendre & son tour un ton de morgue tiis-singulier. C'est il cette époque que, par peur ou par adulation, ou imagina l'aristocratie ouvrière. Un homme do lettres célèbre en donna le premier le signal en s'intitulant oucricr de la pensée. L'assemblée nationale, dans ses premières séances, eut ii casser l'élection d'un faux ouvrier. C'était quelque chose d'analoguo ii ces temps de la démocratie florentine qui précédèrent et suivirent la tyrannie du duc d'Athènes, oii, pour no pas se voir e.sclus de toute» les charges, do tous les emplois publics en vertu des ordres dt justice, les grands abandonnaient leurs titres et leurs noms de famille, prenaient dos noms plébéiens et tAchaienI, dit Machiavel, de so donner l'air d'appartenir au peuple. (Machiavel, Histoire de t'Iorence, liv. II.)
f Parmi les bruits plus ou moins malveillants ou ndionlei qui ont été répandus sur lo Luxembourg, dit le Moniteur du G mni IBIH, il on est un qui s'attache particulièreinriit nu citoyen Albert. Ou a dit que lo citoyen Albert n'était pa»