DEUXIEME PARTIE
cret. Nul ne pouvait être nommé représentant du peuple s'il n'avait réuni au moins deux mille suffrages. Enfin, chaque représentant recevait une indemnité de 25 francs par jour, pendant toute la durée de la session.
Le premier effet de la promulgation de cette loi fut, sinon une satisfaction, du moins une sorte d'apaisement d'esprit à peu près général. Les dispositions principales, rédigées, d'après les avis de MM. Cormenin et Isambert, par M. Marrast, auquel revient plus particulièrement l'idée du scrutin de liste, annonçaient l'intention bien réfléchie de soustraire la population des campagnes aux influences qu'on appelait de clocher, c'est-àdire à l'ascendant du curé et du gros propriétaire, et aussi d'ouvrir l'accès de l'xVssemblée nationale au prolétariat (1). En n'excluant pas les soldats du vote, en y appelant les domestiques, la loi de 1848 se montrait plus confiante dans le principe égalitaire qu'on n'avait encore osé l'être jusque-là. Enfin cette loi, défectueuse sans doute, mais la meilleure, selon toute apparence, que put encore supporter la nation, obtint dans le premier moment l'approbation de tous les hommes sincèrement désireux de voir se fonder en Franco le gouvernement démocratique. Le suffrage universel était la seule base acceptable pour riionneur des partis et qui leur permît à tous ce qu'ils souhaitaient sans oser le dire : une défection avouable, l'abandon, sans indignité, de principes auxquels ils avaient cessé de croire.
Le suffrage universel, c'était le gouvernement de la société remis à la société ellemême. Si donc, pour aucun parti, il n'en devait sortir l'accomplissement parfait de ses vœux, tous pouvaient se tenir assurés qu'Us seraient représentés à l'Assemblée nationale dans une proportion plus ou moins favorable, mais suffisante pour qu'aucune des opinions du pays ne demeurât étoufl'ée.
Aussi aucun parti n'eut-il la pensée de
(1) L'iiuleiimité de 25 francs par juur, si inconsiilL'rémeiit atUijUBe jar U presse démucraticiue, n'avait pus d'autre but.
s'abstenir ; chacun, au contraire, redoubla d'efforts pour se faire dans l'Assemblée une place considérable. Le clergé donna l'exemple de cette politique. Se pliant aux événements, se conformant aux circonstances, il ne perdit pas un moment et n'omit aucun des moyens d'influence que lui donnaient, dans les campagnes surtout, ses relations étroites avec le peuple. Les listes du clergé habilement combinées, mélangées, selon les localités, de noms choisis parmi les moins compromis dans la noblesse et dans la bourgeoisie, et parmi les plus catholiques entre les ouvriers et les paysans, obtinrent la majorité dans un grand nombre de départements. Les noms qu'ils exclurent positivement ne passèrent pas, ou ne passèrent qu'à grand'peine. Enfin, sauf quelques évéques ultramontains qui restèrent à p -rt, le clergé, par ce don d'interprétation qui lui est propre et qu'il appliqua largement à la révolution de 1848, se trouva comme naturellement, sans apparence de lâcheté, sans désaveu de ses principes, placé au centre même du mouvement électoral. Pendant que les partis politiques disputaient bruyamment sur le droit et sur le sens de la révolution, lui, sans rien contester, sans rien prétendre, il s'appliquait, et il réussissait à faire tourner cette révolution à son avantage i^l).
La politique laïque ne montra pas, à beaucoup près, le tact et la convenance de la politique ecclésiastique ; elle passa les bornes ; la plupart des candidats royalistes ne gardèrent, dans leurs professions de foi, aucune mesure.
(I) Le piiis.vge suivant d'un mandement de l'évèque do Dijon, en d;ite du 8 mars 181B, donna une idée exacte de l'attitude grMiéralement prise par le clergi! catholique :
€ Jlonsienv le curé, a Vous le savez déjà, le gouvernement fondé eu 1830 vient d'être emporté par un orage semblable à celui du sein duquel il était sorti. Celui qui régne dans les cieuxetdequi relèvent tous les empires vient encore de donner aux peuples et aux rois cette grande et terrible leçon. Tout pouvoir qui méconnaîtra les intérêts générau.^ du pays ne pourra jamais y prendre racine Tout gouvernement qui voudra arrêter les développements progressifs des libertés publiques sera tôt ou tard englouti par ce flot des idées et dos besoins légitimes qui mouto sans cesse, et qu'on nu peut dominer qu'il lacûudiliun de lui tracer un libre et paisible cours, «
Craignant sans doute de ne pas faire assez en se déclarant républicains, ils professèi-ent le socialisme. Les exemples en sont trop nombreux pour pouvoir être cités tous ; je choisis les plus considérables. Dans sa circulaire aux électeurs du Doubs, M. de Montalembert s'accuse avec componction d'avoir partagé, non pas Vindiférence, viais Vignorance, de la j>liipart des hommes politiques sur plusieurs des questions sociales qui occupent aujourd'hui une si grande et si juste place dans les préoccupations du pays ; il appelle la liberté l'idole de son âme; il se vante d'avoir toujours ^?'oclamé la légitimité du peuple et le droit divin des 7iationalités (1).
M. de Falloux, que l'on verra plus tard si prononcé contre la République, proclame son admiration pour le peuple de Paris, et dit qu'il a donné à la victoire un caractère sacré ; rappelant le mot fameux de M. de Chateaubriand, qui s'était déclaré naguère monarchique par principes, républicain par naticre, il affirme que ce mot « est parfaitement sincère, surtout dans la bouche des hommes de r Ouest «.
M. Denjoy, qui vota à l'Assemblée constituante des lois répressives, voulait alors la gratuité de renseignement à tous les degrés, depuis l'asile jusqu'à l'école 2irofessionnelle; il exigeait la rétribution, la retraite assurée à tous par V Etat et devenant un dogme que suive immédiatement l'application.
M. Léon Faucher affirme que V Etal a qualité pour yneltre les instruments de travail à la portée du plus grand nombre, en développant les institutions de crédit et par la réforme hypothécaire. L'État peut, disait-il, limiter l'expjansion des classes supérieures en les appelant à supporter une plus grande part des charges publiques.
M. de Mouchy, dans le (l(''|iarti!iiifnL de l'Oise, n'est pas moins explicite. Selon lui, l'Assemblé': nationale est convoquée pour continuer l'œuvre démocratique de la révolution
(l) Voir In circnluire (lo M do Jloulalcuiborl ttux clectfun du Duubt, 3 >\ ni Vm.
sociale de 1789; il demande que le travail soit organisé; que l'impôt soit plus équitablement établi; que les taxes sur les denrées alimentaires de première nécessité pour le peuple soient supprimées ; que l'enseignement soit gratuit et obligatoire. Il déclare, enfin, que la république est le seul gouvernement possible pour la France, et c^\x"\\ faudrait être insensé pour rêver le rétablissement de la monarchie. Il accepte cette république avec ses conséquences sociales. Il faut, dit-il à ses électeurs, nommer des hommes sincèrement dévoués a la sainte cause du peuple, au triomphe des idées sociales qui doivent régénérer la vieille Europe.
M. de Dampierre, en s'adressant aux électeurs des Landes, confesse, comme l'a fait dans le Doubs M. de Montalembert, le tari immense de n'avoir pas fait la préoccupation constante de toute sa vie des questions sociales. Il demande un état social nouveau.
M. Fialin de Persigny dit aux électeurs de la Loire : « Ce n'est pas une révolution politique qui finit, c'est une révolution sociale qui commence. » Il proclame qu'il doit sa vie au service du peuple; il jure que tout ce que JJieu voudra lui accorder de courage, d'intelligence et de résolution, sera désormais consacré à l\i franchissement de la seule servitude qui pèse encore sur lui : la servitude de la miscre.
Selon M. Roulier, la révolution est à la fois politique et sociale. Il veut la suppression immédiate des impôts vexatoires. plus particulièrement onéreux a la classe ouvrière; il deviande la liberté de réunion pleine et entière ; il juge les clubs indispensables, il veut l'impôt progressif, le travail organisé ; tout enfin pour et par le peuple.
Le général Groucliy et le général Cénioau parlent dans le même sens.
M. (le Ségur d'Aguesseau, aiirivs avoir procbimé son inaltérable dévouement à la république, déclare que la forme mo7iarchique a f ni son temps; >. pHo est désormais, dit-il, convaincue d'impuissance pour satisfaire aux