TROISIEME PARTIE
Plusieurs républicains protestèrent contre la prétention que semblait afliclier M. Louis Blanc de représenter, à lui seul, la cause populaire : « Nous sommes tous ici pour le peuple et pour défendre ses droits ! » lui criait-on ; et comme il continuait à développer son thème sans s'interrompre, il arriva que l'Assemblée entière se levant impatiemment, l'on entendit ces cris, partis à la fois de tous côtés : l'ous n'avez pas le monojioîe de l'amour du peuple! nous sommes tous ici pour la question sociale; nous sommes tous tenus au, nom du peuple: toute l' Assemblée est ici pour défendre les intérêts du peuple.
A mesure que M. Louis Blanc parlait, le malentendu et l'irritation allaient croissants; aussi, sa proposition fut-elle unaniraent rejetée. Néanmoins, tout en repoussant avec quelque dureté les prétentions d'un socialiste . l'Assemblée écoutait avec sj'mpathie, pendant ce débat, des paroles favorables au socialisme. Il fut établi par plusieurs orateurs, sans que personne vint y contredire ou parût s'en étonner, « que la question sociale domiiiait dans toutes Us intelligences, non-seulement en France, mais en Europe. «
On insista sur le profond intérêt que prenait l'Assemblée à la cause que M. Louis Blanc venait défendre. Un ouvrier dit que les travailleurs espéraient tous en l'Assemblée; que l'Assemblée pouvait avoir co'nfance dans le peuple. M. Freslon affirma que l'Assemblée poserait nécessairement toutes les grandes bases de l'organisation, du travail. Si elle ne h faisait pas, ajouta-t-il avec l'accent d'une conviction sincère, la France la mépriserait; elle serait maudite par la postérité (1).
En votant enfin, à l'unanimité, V enquête sur l'amélioration du sort des travailleurs industriels et agricoles, l'Assemblée tint à bien marquer que, si elle écartait en la personne de M. Louis Blanc le système particulier d'un socialiste, elle n'entendait aucuiie-
(i) Voir, au Munileur, séance du lo mai, les discours do WM. de Falloux, Poupin, Freslon, etc.
ment condamner l'esprit général du socialisme.
Et cela était \rai jusqu'à un certain point. La révolution faite par le peuple était trop récente pour qu'on imaginât de nier qu'il dut en retirer les fruits. On avait vu le peuple grand, on s'exagérait sa force; pour les révolutionnaires de 1830, la force et le droit c'était tout un. Il était donc admis, comme une vérité incontestable, qu'on devait quelque chose au peuple victorieux. Les uns par peur, le plus grand nombre par un sentiment d'équité mêlé de repentir, d'autres par politique, estimaient juste et croyaient nécessaire de tenir, en partie du moins, les promesses de Février; si l'on différait d'opinions, ce n'était encore que sur l'interprétation plus ou moins large qu'il convenait de donner à ces promesses. Qu'il y eût déjà, comme je l'ai indiqué, chez la plupart des membres des anciennes assemblées, une intention sourde de reprendre peu à peu avec le temps, dans la mesure où cela serait possible, les concessions arrachées par la nécessité, cela n'est guère douteux; mais ces velléités de réaction étaient paralysées par la majorité républicaine, et vraisemblablement elles seraient demeurées impuissantes sans les fautes parlementaires de la Montagne, sans les extravagances des feuilles ultra-révolutionnaires, sans les outrages et les provocations des meneurs de la place publique.
Depuis l'ouverture de l'Assemblée, ces meneurs cherchaient un prétexte pour convoquer les masses populaires. Les échecs réitérés de l'émeute dans ces tentatives contre le gouvernement provisoire ne les avaient pas découragés. Pour les hommes de cette trempe, il semble y avoir, dans une certaine ivresse causée par la fermentation de^ esprits et par le tumulte des foules, un attrait de môme nature et tout aussi irrésistible que l'ivresse des liqueurs fortes; ceux qui sont possédés de cette soif maladive, s'irritent d'autant plus | qu'ils la satisfont davantage. Ils avaient j compté, pour entraîner le peuple, sur le rejet '
de la proposition de M. Louis Blanc; mais, lorsqu'ils Tirent que la question an viinistère du travail n'agitait qu'une faible partie des ouvriers, ils épièrent une occasion meilleure : elle ne devait pas se faire attendre.
Les interpellations sur les affaires de la Pologne, mises à l'ordre du jour du 15 mai, occupaient la population ; on pensa qu'elles y produiraient une émotion naturelle, assez générale pour qu'on put espérer, à l'aide d'excitations dans les clubs et dans la presse, de pousser les masses à quelque extrémité. Le calcul ne manquait pas de justesse. Aucune cause ne fut jamais populaire en France à l'égal de la cause polonaise. Pendant les guerres du Consulat et de l'Empire, il s'était établi, entre nos soldats et les soldats polonais, une complète fraternité d'armes. L'enthousiasme pour Napoléon n'était pas moins vif en Pologne qu'en France. On trouvait l'image de l'Empereur aussi fréquemment dans les chaumières les plus reculées de la Lithuanie que l'image de Poniatowski dans la demeure des paysans de la Loire. La Varsotienne de M. Delavigne n'avait pas été chantée avec moins de passion dans nos rues que la Parisienne (1). En 1831, les chansons de Déranger se vendaient par milliers au profit d'un comité polonais formé dans les bureaux à\x National, sous la présidence de la Fayette, et le plus illustre des républicains français s'intitulait avec complaisance : « Premier grenadier de la garde nationale de Varsovie ».
En vain les ministres de Louis-Philippe auraient-ils voulu empêcher les Chambres de déclarer chaque année, dans l'adresse au roi, qu'elles faisaient des vœux sincères pour le rétablissement do la nationalité polonaise ;
(1) Oq ic rappelle cci vers ci'Rbres de C. Dolavigne :
A nous Franjais! lus balles d'Iina,
Sur no» poitrines, ont inicrit noi services;
A Maringo lo fer les sillonna ;
Do Champ-Aiiliert comptez les cicatrices. Vaiucro et mourir ensemble autrefois fut si doux! Nous vtioas sous Paris... Pour do vieux Mres d'nnnes
N'ourcz-vou» que des larmes?
Ftcris! c'était du sang que nous versions pour vous !
elles n'en eussent pas moins persisté dans cette déclaration, suivant en cela le courant de l'opinion publique.
Les discours et les écrits du général Lamarque, de MM. Mauguin, de Lamennais, de Montalembert; les cours de M. Mickievvicz au Collège de France, empêchaient le courant de se ralentir. Enfin, les émigrés polonais du parti démocratique s'étaient en toute occasion mêlés à nos troubles civils; la plupart étaient même affiliés aux sociétés secrètes et vivaient en relations étroites avec nos plus ardents révolutionnaires.
La révolution de Février vint raviver les espérances communes. Les jeunes gens des écoles applaudirent avec enthousiasme un de leurs professeurs les plus célèbres, lorsqu'il peignit en traits mystiques du haut de la chaire « cette France dit Nord, ce Christ des nations, cette Pologne qu'il avait rencontrée debout et vivante au milieu de nos barricades, et dont il avait touché du doigt les plaies saignantes (1). » Quand, à peu de jours de là, une députation des Polonais émigrés se rendit à l'Hôtel -de-Ville pour demander au gouvernement provisoire des secours et des armes, elle fut accueillie sur son passage par les démonstrations de la sympathie la plus vive.
Aussi, le désappointement fut-il extrême lorsque M. de Lamartine, chargé de répondre aux Polonais, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, repoussa leur demande et leur déclara, avec quelque sévérité d'accent, qu'il entendait rester fidèle à la politique de son manifeste; que la France ne permettrait volontairement aucun acte d'agression contre les nations germaniques, et qu'elle se réservait l'appréciation de la cause, des vioyens et de l'heure de son intervention dans les affaires de l'Europe.
A cette déclaration, des murmures éclatèrent. L'un des députés s'emporta on paroles
(1) Voir lo discours d'ouvorturo du cours do M. limiiot, Il la Sorbunuc. (Moniteur, 10 mur» 184'1.)