TROISIEME PARTIR
Parmi les ouvriers, le plus grand- nombre étaient d'une bonne foi parfaite dans l'expression de leurs sympathies pour la Pologne et ne songeaient aucunement à renverser le gouvernement, encore moins à chasser l'Assemblée. Ce fut par les cris de : Vive la Pologne ! vive la République ! que les corporations, les clubs et les délégués du Luxembourg se saluèrent en arrivant, le 15 mai, à dix heures du matin, sur la place de la Bastille. Ils se rangèrent dans le plus grand ordre et se mirent lentement en marche par les boulevards. Huber et Sobrier conduisaient la colonne, où l'on voyait flotter, entre les soixante-dix bannières des ateliers nationaux, les drapeaux des nations étrangères ornés de rubans, de fleurs et de feuillages. Une foule de curieux affluaient dans les contre-allées et se montraient l'un à l'autre l'aigle de la Pologne, la harpe de l'Irlande, les trois couleurs italiennes ; beaucoup de gardes nationaux des provinces, venus pour assister à une fête que l'Assemblée devait donner le 13, et qu'on avait ajournée dans la crainte qu'elle ne fournit une occasion à l'émeute (1), s'étaient joints au cortège, bannières déployées. L'on n'entendait que de joyeux propos. '• Nous allons faire une visite à nos commis, » disaient les uns; " Ce soir, nous partons pour la Pologne, » disaient les autres. Un soleil radieux éclairait la procession populaire, ondoyante comme un long serpent auquel venaient , de distance en distance, s'ajouter de nouveaux anneaux.
M. Raspail, disposé à voir partout la main de la police, était resté, lui et son club, tout à l'extrémité du cortège, afin de ne prendre part que le moins possible à ce qui s'allait passer. Mais bientôt, comme la tête de la colonne approchait de la Madeleine, des émissaires d'Huber et de Sobrier accourent lui dire que le désordre se met dans les rangs; que la pétition que portait Huber est égarée ;
(1) Dts le 11 mai, ea eiïet, les délégués du Luxembourg avaient déclaré qu'ils n'assisteraient pas à la fête, parce que l'Assemblée natiunale avait manqué aux promesses du 25 février
qu'on demande la sienne; que lui seul enfin peut rétablir le calme et le silence qui conviennent, en une telle circonstance, à la dignité du peuple.
M. Raspail se laisse persuader. Arrivé sur la place de la Madeleine, il ne reconnaît plus la manifestation telle qu'il l'avait vue h la Bastille. De nouvelles bandes sont survenues ; des hommes qu'il ne connaît pas, montés sur des bornes et sur des bancs, haranguent le peuple et l'excitent; les rangs sont brisés; il aperçoit des visages suspects ; il entend avec surprise les cris de : Vive Louis Blanc! Vive l'organisation du travail ! se mêler aux cris de : Vive la Pologne 1 Tout à coup on voit paraître le général Courtais; on entoure son cheval, on le salue du cri de : Vive le général du peuple! Le vieux général, qui a la folie de la popularité, salue à son tour, sourit, parle à la foule; il promet qu'une députation de délégués sera admise à l'Assemblée pour y présenter la pétition et que la colonne populaire défilera devant le péristyle du palais; puis il retourne vers le pont de la Concorde. Chacun affirme qu'il va donner l'ordre à la troupe de ne pas s'opposer au passage du peuple, et l'on voit, en eff'et , presque aussitôt, un mouvement de la garde mobile qui met la baïonnette dans le fourreau.
Néanmoins, la multitude hésite à s'approcher du pont; elle semble avoir le sentiment confus que , si elle le traverse, elle sei'a entraînée au delà de ce qu'elle a entendu faire; on dirait qu'elle comprend que franchir cette dernière limite, ce sera en quelque sorte insulter à l'Assemblée nationale. Mais à ce moment décisif une voix stridente crie : Ilu avant ! C'est Blanqui qui commande. En voyant la manifestation si nombreuse et les apprêts de la défense si peu redoutables, il a pris confiance dans le succès. Son instinct révolutionnaire l'emporte; son club le suit avec entraînement, l'ébranlement est donné, la foule passe le pont, se répand sur les quais; une partie escalade les grilles du péristyle sous les yeux de la garde mobile qui rit de ce tumulte ;
l'autre se presse, par la rue de Bourgogne, vers la place sur laquelle donne l'entrée principale du palais : la représentation nationale est à la merci du caprice populaire.
La séance s'était ouverte à l'heure accoutumée ; rien n'indiquait dans l'aspect de la salle qu'on s'attendît à quelque événement. Les tribunes étaient garnies de femmes élégantes et de curieux auxquels la pensée d'un danger quelconque n'était pas venue.
Par une coïncidence singulière, cette séance, qui allait devenir si orageuse, s'ouvre par une protestation contre le bruit des affaires publiques (1). Béranger, le chansonnier-philosophe, en adressant pour la seconde fois sa démission à l'Assemblée, la supplie de le rendre à l'obscurité de la vie privée. Après la lecture de cette lettre et l'acceptation de cette démission, on entend les interpellations de M. d'Aragon sur les affaires d'Italie.
M. Bastide, mis en demeure de se prononcer sur la conduite que le gouvernement veut tenir, répond avec embarras ; il pose bien en principe que la France, par sa position géographique et son génie national, doit être à la tête d'une fédération de pevples libres; il affirme que c'est là son atenir et celui de l'Eîirope; il fait bien la déclaration obligée, que les traités de 1815 n'existent plus; il ajoute même que la carte de l'Europe, telle que ces traités odieux l'ont faite, est aujourd'hui une lettre morte; mais il se hâte de conclure que ce n'est pas à la France seule qu'il appartient de la refaire; il fait entrevoir dans un avenir indéfini un congres européen ; il insiste surtout très-particulièrement sur la force que la République doit puiser dans sa modération et dans sa sagesse.
Une pareille réponse ressemble beaucoup à une défaite. M. d'Aragon le comprend ainsi, car il remonte à la tribune pour mieux préciser sa question et demande très-explicitement : Si h gouvernement emploie les moyens nécessaires pour obtenir des concessions
(1) Vjir U lottre de Béranger, jlonileur du IH mai.
de l'Autriche, et s'il est insuffisamment préparé dans le cas où l'Italie demanderait une intervention. » Comme ces mots étaient prononcés, M. de Lamartine prenait place à son banc. Il venait de parler à voix basse au président, l'avait instruit de ce qui se passait au dehors, en l'engageant à prendre au plus vite des mesures pour prévenir un désordre populaire. Ce n'était pas le moment de traiter à fond une question diplomatique; aussi M. de Lamartine, ajournant à une séance prochaine les explications, cède-t-il la tribune à M. Wolowski pour les interpellations annoncées sur les affaires de la Pologne.
Déjà des bruits alarmants circulent ; on dit qu'une grande masse de peuple remplit la place de la Concorde ; qu'elle avance ; qu'elle semble vouloir se porter vers la Chambre : une certaine agitation se peint sur les physionomies; l'orateur lui-même n'en est pas exempt; il voit qu'il n'est guère écouté, et, tout en prononçant quelques banalités sur le dévouement de l'Assemblée à la cause polonaise, il prête l'oreille, il entend au loin des clameurs... Voulant cependant faire bonne contenance et rappeler à lui l'attention, M. Wolowski enflo sa voix, multiplie ses gestes : " Non, la Pologne n'était pas morte ! s'écrie-t-il avec force, elle sommeillait seulement... " Au même instant, et comme pour lui répondre, un cri retentissant de : « Vive la Pologne ! » s'élève dans l'air. L'orateur se tait; chacun garde le silence; tous les yeux se portent vers le questeur Degousée qui entre précipitamment et s'élance à la tribune : <« L'enceinte de l'Assemblée, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, va être envahie; l'émeute est aux portes. Le commandant en chef de la garde nationale, contrairement aux ordres des questeurs, a fait mettre îi la garde mobile la baïonnette dans le fourreau. » Une stupeur profonde accueille cette nouvelle; maison n'a pas le temps d'en demander l'explication. A la rumeur confuse de la masse populaire répandue dans les cours succède le bruit distinct lies pas et des voix dans les escaliers, dans les