‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 168 sur 234 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

l'enceinte de la représentation nationale, puis il annonce qu'il va se réunir à ses collègues de la commission executive et se rendre avec eux h THôtel-de-Ville. " Dans un moment pareil, dit-il, la place du gouvernement n'est pas dans le conseil; elle est à votre tête, gardes nationaux; dans la rue, sur le champ môme du combat; à cette heure, la plus belle tribune du monde, c'est la selle d'un cheval! »

Après ces mots , couverts d'applaudissements, les tambours battent la marche. On amène un cheval à M. de Lamartine, un autre à M. Ledru-RoUin; quelques représentants et un grand nombre de gardes nationaux les suivent. Le régiment de dragons, caserne sur le quai d'Orsay, et commandé par le colonel de Goyon, prend la tète du cortège aux cris frénétiques de : Vive l'Assemblée nationale! Il emmène six pièces de canon. On s'avance rapidement et sans obstacle jusqu'à la hauteur de la place Saint Michel. Là, on se voit arrêté par une masse compacte de peuple, au milieu de laquelle un détachement de Montagnards et de gardes républicains se dispose à la résistance. On entend dire dans cette foule que l'Hôtel-de-Ville, occupé par le nouveau gouvernement , est formidablement gardé. On voit aux fenêtres des maisons des homme.s armés de carabines qui n'attendent qu'un signal pour faire feu ; mais le colonel de Goj-on commande un mouvement de division qui montre les canons à la foule. A cette vue, les Montagnards se retirent et reprennent le chemin de la préfecture de police. MM. de Lamartine et Ledru-RoUin, un moment séparés, se remettent en marche vers la place do Grève.

Voici cependant ce qui s'était passé.

Le maire de Paris avait été averti, le M, par un agent de sa police particulière, qu'une manifestation, armée en partie, se porterait le lendemaii'i sur l'Assemblée d'abord, puis, selon toute apparence, à l'IIûtel-de-Ville. Mais depuis le 24 février, ces sortes d'avertisgeraents étaient si fréquents, et le plus souvent

si mal fondés, qu'on avait fini par n'en plus tenir compte. M. Marrast pensant, d'ailleurs, que si une manifestation avait lieu en effet, M. Barbes, M. Sobrier et d'autres qui lui étaient connus, sauraient la contenir, ne s'en alarma pas et ne jugea pas à propos d'augmenter les forces dont il disposait.

Elles consistaient en une garnison de deux mille sept cents hommes, choisis avec soin, très-animés contre les Montagnards de Caussidière, et sur lesquels on croyait pouvoir compter absolument. Quelques compagnies de gardes mobiles étaient constamment de service à l'Hôtel-de-Ville. On avait huit cents fusils de réserve et des munitions en abondance. Le commandant de l'Hôtel-de-Ville, M. Rey, inspirait bien quelque défiance à cause de ses liaisons intimes avec des hommes exaltés; mais AL Marrast croyait l'avoir gagné, en faisant régulariser et porter sur les cadres de l'armée son grade révolutionnaire de colonel.

On ne prit donc à l'Hotel-de-Ville aucune mesure de sûreté particulière. Dans la matinée du 15, tout s'y passa aussi tranquillement que d'habitude. M. Marrast y arriva comme à l'ordinaire, entre une et deux heures, et s'installa dans son cabinet sans donner un seul ordre. Presque au même moment une foule considérable, sans armes, mais bannières déployées, s'avançait par le quai et débouchait sur la place qu'occupaient plusieurs détachements des 7^, S" et 9° légions, commandées par le colonel Yautier. Quelques clubistes entrent en pourparlers avec les gardes nationaux; ils affirment qu'un nouveau gouvernement est proclamé ; que l'Assemblée est dissoute; que quatre-vingt mille prolétaires marchent sur l'PIôtel-de-ViUe; que la garde mobile est avec eux. Soit qu'on ne put croire à une telle audace de mensonge, soit que la vue des uniformes des gardes nationaux qui se trouvent parmi les insurgés donne le change, soit surtout que le souvenir du L'I février trouble les esprits, les quatre à cinq mille houinics qui occupent la place se dispersent.

Le colonel les laisse faire ; il n'avait pas d'ordre écrit ; et, comme il l'a dit plus tard, il se rappelait l'affaire de Bailh' au Champ de Mars, « qui avait payé de sa tête, deux ans plus tard, l'ordre de faire tirer sur le peuple (1). " Voyant cela, la garde républicaine, postée derrière la grille, n'oppose qu'une molle résistance à l'invasion populaire. Quelques ouvriers escaladent la grille ; on l'ouvre ; la foule se précipite, elle monte le grand escalier, remplit tumultueusement les couloirs, les salles du premier étage ; des centaines de proclamations sont jetées par les fenêtres sur la place.

Sur ces entrefaites, Barbes et Albert, sortis ensemble de l'Assemblée nationale et suivis d'une centaine de personnes environ , arrivent devant le perron de l'Hôtel-de-Ville.

Barbes est pâle, défait; il semble exténué, agité des inquiétudes les plus vives. « Vous nous perdez, murmure-t-il en promenant sur son entourage des regards éteints et cherchant vainement dans la foule un visage ami; vous perdez la République. >• Il ne se trompait pas, tout était manqué.

Au sortir de l'Assemblée, tous les chefs, traîtres ou non, s'étaient dispersés. La manifestation avait disparu. Les ouvriers des ateliers nationaux, qui s'y étaient joints au nombre de douze à quatorze mille, ont été emmenés avant même que d'entrer à l'Assemblée, par leurs brigadiers, pour recevoir la paye qui se fait à trois heures (2). Blanqui, qui, le premier, a compris que rien de sérieux ne pouvait sortir de tout ce désordre, s'est glissé hors de la salle et s'est réfugié chez un ami. M. Louis Blanc, que nous avons vu poussé vers l'esplanade des Invalides par une foule serrée et violente (3), à laquelle il ne cesse de

(1) Voir au Procii de Duurgcë.

(2) Lei i>rrsoniie> qui voient duni la iniiiiifcstatioM ilu 15 inui un coup (le filet <1>! lu police pour prcnciro MM. ItarLr», Ra^pail, oto., iiisiiteiil beaucoup sur cette circonstance, et (liient qu'on avait clioiii il dosacin lo jour de paye des ateliers nationiiiix, nfln d'emmener les ouvriers si lu manifest ition prenait un cnractùro siiditicux.

(3) Voir roflii dhliloirt.

demander où est Barbes, et qui veut i'entrainer à l'Hôtel-de-Ville, est rejoint par son frère, qui parvient à grand'peine à le tirer de ce danger en répétant à la niasse populaire que tout est fini, que la journée est manquée, qu'aller maintenant à l'Hôtel-de-Ville ce serait se perdre. Un cabriolet venant à passer, M. Louis Blanc s'y jette, se fait mener dans le quartier de l'Ecole-de-Médecine, voisin de l'Hôtel-de-Ville, où il attend des nouvelles de Barbes et d'Albert; il revient ensuite chez lui, rue ïaitbout, et comme on lui dit que l'Assemblée est rentrée en séance, il s'achemine vers le palais législatif pour y reprendre son siège.

La même chose à peu près était arrivée à M. Raspail. Nous l'avons laissé évanoui dans le jardin du palais. Lorsqu'il revint à lui, la salle des séances était déjà occupée par la troupe. Il sortit par la rue de Lille et se vit presque aussitôt entouré de personnes qui lui parurent suspectes. Un fiacre était là : il y monta après avoir fait dire à son club, qui n'était pas entré dans l'Assemblée et qui l'attendait en bon ordre sur le quai, qu'on eût à se séparer au plus vite.

Voyant que le fiacre, au lieu de le conduire à sa demeure, comme il l'avait dit, prenait la direction de l'Hôtel-de-Ville, et se défiant d'une personne inconnue qui était assise à côté du cocher, Raspail saute à bas de la voiture, s'échappe et court cliez son fils, rue des Francs-Bourgeois, où deux heures après un commissaire de police vient l'arrêter. M. Pierre Leroux s'était également soustrait aux imprudentes ovations d'un groupe populaire. M. Laviron s'était rendu à la préfecture ; Quentin au Luxembourg, où M. Arago le fit arrêter. M. Sobrier, qui s'était chargé d'aller au ministère de l'intérieur avec une poignée de factieux, pour y prendre les sceaux et faire jouer le téliigraphe, fut reconnu, comme il on revenait, par le représentant Rondeau, dans le café d'Orsay, au moment où il y annonçait le triomphe do l'insurrection, et remis à la '/trdo iIm i'"1om('I île Goyon.

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