TROISIEME PARTIE
nommée pour examiner la demande en autorisation de poursuites. Cette commission , après avoir entendu M. Garnier-Pagès et M. de Lamartine, qui parla pour M. Louis Blanc avec une vivacité extraordinaire, conclut à l'autorisation (1) et choisit pour son rapporteur M. Jules Favre.
Le 2 juin, M. Jules Favre apporta à la tribune un rapport très-long, très-embarrassé, qu'il lut d'un ton si adouci, que presque jusqu'à la fin le public des tribunes s'imagina qu'il allait conclure contre l'autorisation des poursuites (2).
Ce rapport produisit sur l'Assemblée une impression pénible et qui inclina favorablement les esprits vers M. Louis Blanc. On n'ignorait pas que M. Jules Favre obéissait en cette circonstance à des animosités personnelles plutôt qu'à l'équité.
La presse tout entière ou resta neutre ou prit parti pour M. Louis Blanc. Le National se prononça fortement dans ce dernier sens; M. de Lamartine répétait tout haut, dans son salon et dans les couloirs de l'Assemblée, que M. Louis Blanc n'était pas plus coupable que lui-même ; enfin M. Barbes adressa du donjon de Vincennes, au président de l'Assemblée, une lettre dans laquelle il achevait de détruire les vagues accusations du rapport. " A chacun la responsabilité de ses paroles et de ses actes, écrivait M. Barbes; on accuse le citoyen Louis Blanc d'avoir dit dans la journée du 15 mai aux pétitionnaires : " Je vous « félicite d'avoir reconquis le droit d'apporter « vos pétitions à la Chambre; désormais on « ne pourra plus vous le contester. » Ces mots, ou leur équivalent, ont été, en effet, prononcés dans cette séance; mais il y a confusion de personnes ; ce n'est pas Louis Blanc qui les a dites, c'est moi; vous pouvez les lire dans le Moniicur, écrits quelque part après
0) Ce fut à la majoriti! de quinza voix contre trois. Les trois représentants qui votèrent contre Tautorisation de poursuites étaient MM. l'"roslon, Bac et Dupant (doBussac).
(2) Dans un journal du temps en compare le rapport de M. Julfs Favre ii une jailu dt luit emiiuisunné.
mon nom. » Un pareil témoignage était irrécusable, et il fit dans l'Assemblée le meilleur effet. Cependant il restait encore contre M. Louis Blanc une accusation très-grave ; il avait été vu à l'Hôtel-de-VilIe ; le maire de Paris l'affirmait; c'était là le fait décisif. Dans la séance du lendemain, 3 juin, M. Dupont (Je Bussac) interpella à ce sujet M. Marrast. Celui-ci, dont les propos, plus légers que perfides, n'avaient pas eu à ses propres yeux la gravité d'une accusation formelle, les regretta et s'eiforça d'en prévenir les conséquences. Il ne craignit pas de faire à la tribune une rétractation complète : il dit avoir cru, en effet, que M. Louis Blanc avait été vu à l'Hôtel-de-Ville, mais il reconnut qu'il s'était laissé abuser par quelques apparences sans fondement, et ajouta qu'aujourd'hui, mieux informé, il lui restait la conviction la plus coniplèle que M. Louis Blanc nataitfas mis les pieds, le 15 mai, à V Llôiel-de-Ville (1).
Ainsi donc le seul fait précis qui se fiit élevé contre M. Louis Blanc était détruit. Le reste de l'accusation ne se composait plus que de faits sans authenticité et d'inductions forcées. Néanmoins, telle était encore dans l'Assemblée l'irritation contre M. Louis Blanc que lorsqu'on procéda au vote, une première et une seconde épreuve furent déclarées douteuses; un bruyant tumulte, qui dura près d'une demi-heure, montra toute la passion qui emportait les esprits. Il falUit passer au scrutin de division ; il donna une majorité de 32 voix sur 706 contre les conclusions du rapport.
Le cabinet vota avec la majorité, à l'exception d'un de ses membres, M. Bastide. Le résultat immédiat du vote fut la retraite de M. Jules Favre, et les démissions de MM. Portails et Landrin.
Cette malheureuse afl"aire porta un nouveau coup à la commission executive, et elle acheva
(1) Celte déclaration vorbule do M. ftfarrast n'était que lu répétition d'une déclaration écrite que les représentants Lel'ranc, Haynal, Pelletier étaient allés lui faire signer à rilùtil-Je-Villc puud'liimros avant la séance.
de la dépopulariser dans Paris. Le peu d'accord de ses membres entre eux, leur manque de décision et de franchise apparurent à tous les yeux avec une évidence accablante ; une réprobation générale de l'opinion se manifesta avec force dans le sein de l'Assemblée et au dehors.
C'était dans des circonstances pareilles , quand la discorde éclatait partout, que l'on imaginait de célébrer la fête de la Concorde. Cette fête était offerte aux gardes nationales des départements, dont les délégués devaient être passés en revue dans le Champ de Mars par la commission executive et par l'Assemblée. Le gouvernement n'avait pas voulu que la revue eût un caractère purement militaire. L'Agriculture, l'Industrie et l'Art y devaient être représentés. Toutes les professions, tous les métiers, portant leurs insignes et des œuvres excellentes de leur travail, allaient passer sous les yeux du peuple et lui montrer, pour ainsi dire, son propre génie dans ses applications les plus variées. On n'épargna rien pour rendre cette solennité splendide. La saison la favorisait; le lieu était merveilleusement approprié au déploiement des pompes théâtrales. La pensée, le plan, la décoration, tout était bien conçu et fut bien exécuté. L'à-propos seul manquait.
Le mécontentement de la population parisienne en était encore à ce premier période où il se fait jour par les propos moqueurs : dans la fête de la Concorde, chaque chose devint matière ;\ raillerie. On rit du cliar de l'Agriculture, traîné sur le programme par des bœufs à cornes dorées, mais en réalité pai vingt chevaux de labour; on persiffla les cin(( cents jeunes filles couronnées de chêne qui suivaient le char; on se moqua de la statue de la République et des quatre lions couchés à ses pieds; on s'obstina, enfin, à ne voir dans la fête de la Concorde qu'un mauvais pastiche de la fête de l'Être suprême (1). Combien l'on
(1) I On nf: fuit pan loi fOto», le» fftc» se font » , me disiiit M. (!<; Lnmi-iinaii, que frapimiont comme moi la froideur «xtr(mu (lu peuple, en cotto •uleniiiti!', ut lei obicrvatioi» iimligiieidt la bourgeoiaie.
était loin, en 1848, de cette disposition naïvement déclamatoire, qui permettait, en l'an III, au peintre David, de célébrer dans son programme, Je2}eu2)le laborieux et sensible; d'inviter les mères à s'enorgueillir de leur fécondité ; les jeunes filles à promettre au pied des rameaux protecteurs de l'arbre de la liberté, de n'époiiser jamais que les Jiommes qui agiraient servi la patrie; de faire périr, enfin, dans les flammes et rentrer dans le néant h monstre désolant de l'athéisme (1).
La commission executive , en ordonnant une semblable fête, montrait assez qu'elle avait complètement perdu ce tact, cette divination des esprits, qui sont l'un des secrets de l'art de gouverner. Le refus de l'archevêque de Paris de se joindre au cortège aurait dû lui servir d'avertissement. En lisant dans le Iloniteur le programme de la fête de la Concorde, en voyant la place assignée au clergé , derrière le char de l'Agriculture , après les choristes de l'Opéra, l'archevêque comprit que le peuple allait tourner toutes ces choses en ridicule, et il fit dire aux ordonnateurs de la fête que ni lui ni aucun prêtre n'y assisteraient. Ce refus n'était pas sans gravité. C'était le premier acte d'opposition du clergé de Paris depuis l'avènement de la République, et cet acte émanait d'un prélat considérable qui jusqu'alors avait montré beaucoup de bon vouloir.
Nous avons vu que, dès le 24 février au soir, M. Affre s'était empressé d'envoyer au gouvernement provisoire son adhésion, et qu'à son exemple le clergé de Paris avait béni pendant deux mois consécutifs les arbres de la liberté. L'archevêque avait décidé également que l'on irait aux élections ; on n'ignorait pas qu'il avait voté pour les candidats du gouvernement ; il promettait enfin ;\ la République un concours plus actif qu'il ne l'avait jamais accordé :\ la monarchie de 1830. M. AfTre était sincère en ceci comme en toutes choses. Dans la longue lutte qu'il avait soutenue pour
(1) Voir le curieux prugrumnio du printro Uuvid, puur la fâto ik l'Ëtro auprOmo, du 20 prairial un III.
TROISIKMl': PARTIE
»RRESTAtIOS DE BARBÉS K L'HOTIL-DE-VILLÏ — JOURNÉÏ DU IS M\l ^P. 39 ')•
défendre l'indépendance de son église contre le roi Louis-Philippe, qui voulait un clergé dynastique; dans sa lutte avec son propre clergé pour introduire des réformes utiles aux ecclésiastiques pauvres; par son zèle à rétablir dans les séminaires la culture des sciences et des lettres, à propager l'éducation dans la classe ouvrière ; par sa tolérance envers les comédiens , il avait fait paraître un esprit élevé , capable de comprendre les besoins d'une société démocratique , une àme toute préparée, parla vertu chrétienne, à l'état républicain (1). Aussi, ce premier acte de désapprobation, de la part d'un homme si bien intentionné, parut-il à tous les esprits attentifs un signe fàclieux ; il concordait, d'ail-
(1) t Sieté bnoni christiaui, e sarete ottimi democratici Jisait, en 1797, Vévccine d'Imola, depuis Pie VII.
leurs, avec beaucoup d'autres signes du malaise général.
Tout le monde était mécontent : la bourgeoisie, parce qu'elle ne sentait nulle part d'autorité qui la protégeât contre l'émeute ; la droite de l'Assemblée, parce qu'elle ne se trouvait pas encore assez maîtresse de la situation ; le parti de M. Marrast, parce qu'il ne réussissait pas à renverser, la commission executive, et qu'il venait de subir un échec dans l'affaire de M. Louis Blanc ; MM. de Lamartine et Ledru-Rollin, parce qu'ils se voyaient injustement soupçonnés dans l'Assemblée et abandonnés par leurs collègues dans la commission executive.
Le peuple à son tour murmurait. Les ateliers nationaux, oubliés dans le programme de la fête de la Concorde, menacés par le rapport que M. de Falloux venait de déposer au
DANIEL STURN.
nom de la commission du travail, commençaient à laisser paraître des dispositions hostiles. La prison de Barbes, l'arrestation de Blanqui servaient de texte aux conversations des ouvriers sur la place publique ; de nombreux rassemblements stationnaient dans les rues; on y tenait mille propos séditieux. La presse communiste, un moment silencieuse, reprenait le ton menaçant, et, laissant de côté les questions politiques, elle posait ce fatal antagonisme entre la bourgeoisie et le peuple qui devait, à peu de temps de là, éclater d'une manière si formidable.
Les républicains éclairés ne voyaient pas sans chagrin de grands talents s'emploj'er à cette œuvre de dissolution (1). De telles erreurs servaient trop bien les partis dynastiques pour qu'ils ne se hâtassent pas d'en profiter. Les agents légitimistes commençaient à sonder les dispositions du peuple en prononçant le nom d'Henri V. Les bonapartistes allaient s'asseoir auprès des ouvriers dans les banquets populaires; ils rappelaient dans leurs discours les gloires de l'empire et le neveu de l'empereur , captif sous Louis-Philippe , exilé sous la République. Les orléanistes, qui se croyaient déjà plus près du but, imprimaient des pancartes où l'on posait la candidature du prince de Joinville pour les élections prochaines à la représentation nationale.
L'attention publique venait de se tourner de nouveau vers les princes de la famille d'Orléans. L'Assemblée nationale avait voté, à la majorité de G31 voix contre 04, le 20 mai, un
(\) Un nrticlo <lo malame Siinil, entre autres, publié dan» la Irui Ht[iulili(iur, le 28 mai, fit sensation. Kile mettait dans la lionchu ,run ouvrier, qui racontait ii sa femme la journée ,lii Ifl mai, l'explication que voici : < Noub tombftmes tons d'accord qu'il fallait aller chercher iios armes et obdir au rappel; m.iia nous y avons tous ilà avec l'inlcnlion bien «rrfléo de tirer »ur lo premier habit qui tirerait sur une blunae, car dans co moment d'élonnumcnt où nous no comprenions rien du tout h tout co qui se passait, nous sentions qu'> Coquelet était mieux inspiré par son cojur, quo nous ne l'uviont été ]iar la raison. Oni, oui, criait Uorgerao, quand Ttitme co serait liarbis qui tirerait sur la blouse, et quand mtme la b'.onio cacherait Ouizot, mallicnr h qui touchera II lu blouse ! Coqajlut a raitoD. Vuilii touto Dotro iiolitiquo & uoiit uutrsi. *
décret portant que le territoire de la Franc» et de ses colonies, interdit à perpêt^iitè a la Iranclie aînée des Bourhons par la loi du 10 avril 1832, était interdit également à Louis-PJdUiJfe et a sa famille (1). Le peuple, qui aime la politique généreuse, n'approuvait pas ce décret. Les partisans de la maison d'Orléans en profitèrent pour la rappeler à la mémoire des habitants de Paris qui, dans les préoccupations de la crise révolutionnaire, avaient oublié, ou peu s'en faut, le roi et les princes.
La famille roj'ale , un moment dispersée après le 24 février, s'était réunie à Claremont, jolie résidence dans les environs de Londres, qui appartenait au roi des Belgfs. Elle y vivait dans la retraite, peu importunée de visites, avec une frugalité et une économie poussées jusqu'à l'excès. C'était la volonté de Louis-Philippe. Soit qu'il vouKit prouver ainsi la fausseté des bruits qui l'accusaient d'avoir, depuis son avènement au trône, placé en Angleterre des capitaux considérables, soit qu'il ne se fiât pas entièrement aux assurances du gouvernement provisoire , et qu'il craignit après le séquestre la confiscation de ses propriétés (2), toujours est-il qu'on se privait à Claremont des choses les plus nécessaires. La reine ne buvait pas de vin; les princesses travaillaient elles-mêmes à leurs robes. La famille était triste, mais, hormis chez Marie- Amélie, cette tristesse n'avait rien de royal.
(1) La plupart des amis do la famiUo d'Orléans votèrent pour ce décret. M. OJilou Barrot, selon son habitude, s'abstint; M. Louis Blanc vota contre.
(2) Louis-Philippe méconnaissait eu cela los intentions du gouvernement provisoire. Dans la plus cxtrOine pénurie d'argent, alors que les hommes répiités conservateurs conseillaient de réunir les domainos de la maison d'Orléans à rlOlat, In gouvernement, si divisé sur d'autres points, resta d'accord pour repousser ce conseil. M. I.ediu-KoUin, sollicité par ses amis de donner ces biens au peuple, s'y refusa toujours. A plusieurs reprises, il déchira un projet do décret do coulis- cation quo lui apportait M. .Iules Favre. M. (Joudchanx, en prenant lo portefeuille des tlnances, avait annoncé II M. da Montalivet et il M. Vavin, nommés administrateurs des biens, qu'il no considérait le séquestre que comme uno nie«nre tem- ]>i>rairo do prudence, et qu'immédiatement npr>''S la réimion de l'Assemblée nationale les biens do lu nniisuu d'Uiléuni lui seraient remis intégruleineiit.