TROISIÈME PARTIE
lors de la création de la Légion d'honneur (1), ce sentiment qui est celui des nations anglaise et américaine, irrite au plus haut degré la fibre si chatouilleuse en France de la vanité militaire. A partir de ce jour, M. Clément Thomas se voit en butte aux colères les plus violentes ; on le honnit comme un blasphémateur de l'honneur national. Lorsqu'il parait sur la place de la Concorde pour dissiper les rassemblements, les gardes nationaux le reçoivent en criant : A bas Clément Thomas ! vire la Légion d'honneur l L'Assemblée ne se montrant guère plus favorable pour lui, il comprit qu'il ne pouvait plus garder son commandement, et deux jours après il envoya sa démission.
Comme on en était là, inquiet, perplexe, chacun se demandait ce qui allait sortir de ces hostilités entre le peuple et l'Assemblée nationale, entre les différents partis dans l'Assemblée, entre l'Assemblée et la commission executive, entre la commission executive et le prince Louis-Napoléon ; quand tous les esprits sont livrés à l'appréhension d'un danger indéfini, mais imminent, une nouvelle lettre de Louis Bonaparte au président de l'Assemblée vient en apparence mettre fin à tout, en apportant un dénoûment pacifique à la crise oîi l'on s'était engagé sans trop la comprendre.
« J'étais fier d'avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans trois autres départements, disait Louis-Napoléon ; c'était à mes yeux une ample réparation pour trente ans d'exil et six ans de captivité ; mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.
(1) Le conçeiUer Berlier ayant dit, en propres termes, que ces sortes de distinctions étaient des hochets de la monarchie : « C'est avec des hochets que l'on mène les hommes, ■ avait répondu le Premier Consul. L'historien Anquetil refusa la décoration, déclarant que <i tout cbef do gouvernement se rend coup.aTjle en établissant dao distinolisns îooiales, et tout .'!*OYen en les ■ijeeptant- >
" Je désire l'ordre et le maintien d'une République sage, grande, intelligente, et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains. Bientôt, je l'espère, le calme renaîtra et me permettra de retourner en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et ;i la prospérité de mon pays.
" Louis-Napoléon Bonaparte. »
Bien que le ton de cette lettre fût tout autre que celui de la première; bien que le mot de république s'y trouvât comme un hommage au sentiment de l'Assemblée, et que l'expression de simple citoyen protestât contre le personnage de prétendant, l'Assemblée affecta de la traiter avec dédain et la renvoya au ministre de l'intérieur, sur ce motif que l'admission du citoyen Louis Bonaparte n'ayant été prononcée que conditionnellement, jusqu'à preuve d'âge et de nationalité, la démission ne pouvait pas être acceptée.
Ainsi se terminèrent les premiers rapports officiels entre le prince Louis-Napoléon Bonaparte et l'Assemblée constituante.
En renonçant à se prévaloir de sa triple élection, en feignant de céder aux désirs de l'Assemblée, Louis Bonaparte retira du conflit qui venait de s'élever un notable avantage. Sa modération le grandit dans l'opinion publique, sans empêcher qu'aux yeux du peuple il ne personnifiât le principe même de souveraineté nationale que les représentants semblaient méconnaître. Dès ce jour, il donna un nom, un nom éclatant aux vagues efforts que faisait, par des mains obscures, la révolution pour se dégager des entraves qu'on lui opposait. Il absorba en lui, il incorpora, pour ainsi parler, cet idéal de dictature révolutionnaire qu'une démocratie encore inculte, tumultueuse, irrationnelle et passionnée préfère aux gouvernements libéraux.
La bourgeoisie intelligente et active le sentit confusément, et nous allons la voir, avec un instinct très-juste, se presser autour du
IIIÎTOIRE DE LA KÉVOLUTIOX DE 181S
général Cavaignac pour tâcher d'arrêter à une république tempérée le mouvement révolutionnaire. Mais la bourgeoisie opulente et parvenue, qui a perdu l'instinct politique ; les partis que divisent dans l'Assemblée des questions d'intérêt personnel ; les factions royalistes aveuglées par de petites rancunes, et dont la vanité redoute par-dessus toutes choses rétablissement définitif du gouvernement républicain, vont se jeter étourdiment du côté de I iuis Bonaparte, c'est-à-dire â". côté de leur ennemi historique le phv^ '^'' ^ereux, le plus irréconciliable.