‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 202 sur 234 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

rombles et des caves. Rien ne les protège contre la mort; la baïonnette fouille partout. Ceux qui tentent d'échapper par les toits eont ajustés par les gardes mobiles restés sur la place, qui rient à voir rouler, tomber et se fracasser sur le pavé, ces figures humaines De tous les combattants réfugiés là, un seul échappe miraculeusement. On emporte des charretées de cadavres (l).

Cependant, le général Bedeau, qui a dégagé le pont Saint-Michel et une partie de la rue de la Harpe, entre dans la rue Saint- Jacques. Le colonel Guinard et le chef d'escadron Biaise, après avoir essuyé des pertes considérables, ont emporté, à coups de canon, la première barricade qui en ferme l'entrée Le lieutenant-colonel Vernon et M. Edmond Adam sont un peu plus haut; MM. Recurt et

Bixio sont plus avancés encore. On se bat là avec acharnement. Guinard reçoit deux balles dans son shako; Biaise est blessé. Pendant deux heures environ on s'obstine sous le feu continu d.s barricades et des fenêtres ; mais les munitions vont manquer; les barricades se multiplient à mesure qu'on avance (2). Plus de la moitié des soldats sont mis hors d combat. Trois fois, à la seule barricade du Petit-Pont, la troupe, saisie de panique, a refusé de marcher. La nuit tombe; il n est plus possible de songer à gagner la place du Panthéon; le général Bedeau donne 1 ordre de se replier sur l'Hôtel-de-ViUe. On Ty ramène sur un brancard; un coup de feu, parti de la rue des Noyers, vient de l'atteindre a la cuisse. A quelques pas de là, M. Bixio, qui

marche en avant, sans armes, a reçu une balle en pleine poitrine. Le commandant Vernon est blessé au genou; le chef de bataillon

Masson a été frappé mortellement à la barricade du petit pout Saint-Michel, dès les premiers engagements de la journée, laut de

IV En face de la rue des Mathurins, les gardes mobiles, ay^t fo n "avec des tréteaux une espèce de tribunal, s,mu- ?",t un conseU de guovr. ot rendirent des sentences de mort oui furent exécutèis sur l'heure.

(2) On cuv.;,tavt dans la rae Samt-Jacques, ezwa-on trente liuit barricades.

morts et de blessés, des pertes si disproportionnées avec les minces avantages qu'on a remportés, jettent une grande tristesse dans l'àme du général Bedeau. Le récit qu'il fait de la journée au général Cavaignac eu est tout empreint. Sans songer à sa blessure, si grave pourtant que l'on craint pour ses jours, il ne s'occupe que de faire bien connaître au général en chef la situation des troupes qui lui ont été confiées. Mais il s'épuise en parlant ; Cavaignac le quitte pour lui laisser un peu de repos, après qu'ils sont convenus que le général Duvivier viendra prendre le commamlement de l'Hôtel-de-ViUe, et que le lendemain, à six heures, on recommencera l'attaque. Puis Cavaignac remonte à cheval et va rejoindre sur la place de la Sorbonne le général Damesme.

n le trouve assis au bivac, tranquille sur l'issue définitive du combat. La journée a été chaude pourtant ; faute des renforts qu'il a inutilement envoyé demander à cinq ou six reprises, il n'a pu prendre l'offensive. La lutte s'est concentrée autour du Panthéon. On a perdu beaucoup de monde à l'attaque des barricades de la rue des Grès, de la rue des Mathurins, du carrefour Baci, de la place Cambrai. Le 10« et le 23« bataillon de la garde mobile, toujours les premiers au feu, ont essuyé des pertes considérables. Le 23= a pris, à lui seul, onze barricades ; mais une compagnie a été désarmée rue Mouffetard. La garde nationale est presque tout entière avec les insurgés; les munitions manquent. Le petit nomb'J'e des gardes nationaux qui ont répondu à l'appel, en voyant combien l'afi-aire est sérieuse, abandonnent leur poste et disparaissent. Le général se dispose à attaquer le lendemain le Panthéon, où les insurgés se sont retranchés; il répond, s'il reçoit du renfort, qu'il se rendra maître de tout le quartier Saint-Jacques.

Cependant l'Assemblée nationale s était réunie à l'heure ordinaire. Elle est gardée par des forces imposantes. Toutes les issues -de la place de la Concorde sont occupées pur

des détachements de la garde mobile. L'entrée du pont est défendue par deux pièces de canon ; d'autres sont braquées sur le quai d'Orsay et stationnent tout attelées devant le péristyle. Les abords de la place de Bourgogne sont protégés par de l'artillerie, par les dragons du 2^ régiment, que commande M. de Goyon, et par plusieurs compagnies d'infanterie de la ligne. Les sentinelles sont retirées à l'intérieur ; les consignes les plus sévères sont données ; la circulation est interrompue; on ne passe plus qu'avec des permis signés des autorités, ou sous l'escorte de quelque garde national. On craint une surprise à l'Assemblée. Déjà les insurgés ont essayé quelques barricades pour couper les communications entre le Palais-Bourbon et l'Ecole militaire. On a vu passer une colonne de trois ou quatre cents hommes en blouse qui ont parcouru une grande partie du faubourg Saint-Germain , en criant : " A bas r Assemblée l » Enfin le bruit général est que l'insurrection gagne du terrain et va se porter en masse sur le Palais-Bourbon.

A une heure, les représentants entrent en séance. L'agitation est extrême dans la salle et au dehors. Ceux des représentants qui appartiennent à l'armée ou à la garde nationale paraissent en uniforme. Cet aspect inusité produit une sensation très-triste. Des généraux, des aides de camp, des officiers d'ordonnance vont et viennent dans les couloirs. On voit passer le général Cavaignac qui s'installe sur le péristyle, d'où il observe les mouvements de la place de la Concorde. La physionomie du président Senard expiime la plus vive angoisse.

Le général Lebreton propose à l'Assemblée d'envoyer quelques-uns de ses membres pour haranguer le peuple. « Ils parcourraient la ville à la tète des colonnes de troupe, dit-il ; ils prêteraient ainsi à l'armée une grande force morale. La vue des insignes de la représentation nationale produirait, sans aucun rloule, sur le peuple de Paris, une impression salutaire. Los représentants pourraient, d'ail-

leurs, adresser au président des informations précises sur l'état des choses que l'on ne connaît jusqu'ici que par une foule de rapports vagues, exagérés ou contradictoires. » Plusieurs représentants émettent l'avis que l'Assemblée en masse se porte hardiment à la rencontre de l'insurrection. Mais ces propositions ne sont pas agréées ; on en discute les avantages et les inconvénients au milieu du tumulte ; le président, pour y mettre fin, annonce que l'on va passer à l'ordre du jour, c'est-à-dire à la suite de la discussion sur le rachat des chemins de fer.

Alors, plusieurs représentants lisent à la tribune des projets de rachat. M. Wolowski développe un projet de décret pour l'organisation du crédit territorial, que personne n'écoute. Les représentants entrent et sortent, s'interrogent, se communiquent des nouvelles, des conjectures; les tribunes publiques sont très-agitées. On y parle beaucoup du renversement de la commission executive, de la concentration des pouvoirs civils et militaires entre les mains du général Cavaignac. L'émotion est telle que la séance reste suspendue. Enfin M. Senard, qui, à plusieurs reprises, a quitté le fauteuil, monte à la tribune et communique à l'Assemblée des notes que lui envoie le préfet de police. Ces notes sont brèves et concises. Tout en annonçant qu'elles sont très-rassurantes, le président les lit d'une voix très-altérée dont l'émotion se communique.

M. Flocon lui succède à la tribune. Il vient, avec une véhémence extrême , dénoncer à l'Assemblée le caractère de l'insurrection. Selon lui, les agitateurs ne veulent que l'anarchie; si l'on parvient à saisir les fils de la conjuration on y trouvera plus que la niaia des ouvriers en désordre, plus que la main d'un prétendant ; on y trouvera l'or et la main do l'étranger (1).

(1) Il ne sers pu «ans inWril, pour «ppriScier l'itnt do* partis populaires dans Tiirit, do consulter une liste des prin. oipalci arrotlatioDS polilitjuai opCrict du IS aa ii juiu.

TKOISIÈMK PARTIE

Quelques protestations ayant accueilli ces paroles : « C'est aux républicains que je m'ailresse, " reprend M. Flocon, en se tournant vers la gauche. « A tout le monde, alors, « s'écrie-t-on sur les bancs de la droite. « C'est aux républicains que je parle , » répète M. Flocon. " Il n'y a que des républicains ici, » s'écrient les mêmes voix. « Eh bien ! reprend encore M. Flocon, je parle non-seulement pour l'Assemblée, où il n'y a que des républilains, mais je le déclare bien haut, afin que ilu dehors on m'entende, tous ces efforts, tout ce désordre, n'ont qu'un but : c'est le renversement de la République et le rétablissement du despotisme. "

Une vive sensation est produite par ces pai-oles et par l'accent avec lequel elles sont prononcées ; chacun cherche à en pénétrer le sons caché. Mais tout à coup les regards se portent vers la tribune : M. de Falloux vient d'y monter ; il attend que le silence soit rétabli. Sa physionomie est plus composée encore que d'habitude ; il tient un papier à la main; c'est le rapport de la commission des ateliers nationaux. Un représentant, M. Raynal, se lève de son banc avec vivacité ; il s'oppose à une lecture inopportune, dit-il, et dangereuse dans un pareil moment. « Lisez ! lisez! » crie la droite à M. de Falloux.

Alors, M. de Falloux, sans émotion, sans trouble, et comme si l'on était en pleine paix dans Paris, en pleine sécurité dans l'Assemblée, commence la lecture du rapport. Il déclare que la seule voie de salut, dans la crise industrielle, commerciale et agricole qui inquiète le pays, c'est la dissolution, immédiatement opérée par le pouvoir exécutif, des ateliers nationaux. Et, de peur qu'on ne le comprenne pas suffisamment, il insiste, il répète sa pensée en en changeant l'expression. Il demande la dispersion radicale de ce foyer actif d'agitation stérile ; puis il propose un décret qui, sous trois jours, dissout les ateliers nationaux.

A peine M. de Falloux a-t-il achevé la lecture de ce rapport, que M. Corboa la reui- '

place à la tribune et annonce à l'Assemblée, au nom du comité des travailleurs, un projet de décret sur la même question. C'est une sorte de protestation contre le rapport de M. de Falloux. M. Corbon dit que les ateliers doivent être modifiés, mais qu'il ne faut pas procéder à leur dissolution sans donner aux travailleurs les garanties qu'ils exigent. De violents murmures l'interrompent. « Qu'ils demandent, » dit-il en se reprenant. Puis, malgré la défaveur avec laquelle M. Corbon se voit écouté, il continue et donne lecture d'un projet de décret ainsi conçu :

" Art. l*"". Les associations de travail entre ouvriers sont protégées et encouragées par la République. Leg conditions de chaque association sont librement débattues et arrêtées entre les intéressés.

« Art. 2. L'Etat n'intervient que par les encouragements qu'il fournit. Les encouragements de l'Etat sont indépendants des institutions de crédit destinées à favoriser le travail agricole et industriel. »

Le rapport de M. Corbon, dont toutes les expressions sont ménagées, son projet de décret qui, pour n'être pas la consécration du droit au travail, reconnaît cependant la légitimité et l'utilité des associations, aurait peut-être, s'il eut été adopté par acclamation, fait tomber les armes des mains de cette partie honnête et loyale de l'insurrection à laquelle les menées des factieux n'avaient point eu de part, et qui s'était soulevée uniquement dans la pensée que l'Assemblée nationale voulait, comme le pouvoir exécutif, se débarrasser des prolétaires. L'association était, en ce moment, l'idée fixe des ouvriers de Paris. Ils voyaient sous cette forme tous les progrès qu'ils avaient attendus de la proclamation de la République. On leur avait persuadé que la bourgeoisie et le gouvernement, influencés par les royalistes, s'opposaient à l'association, dans la crainte que le prolétariat y trouvât la force de s'arracher à la tyrannie des patrons, ou, comme on parlait alors, que le travail s'affranchit du capital.

M. Corbon , ouvrier lui-même, connaissait bien cette disposition du prolétariat ; son projet était conçu dans un esprit d'humanité et de véritable politique, que l'Assemblée, troublée par la peur du socialisme, travaillée et trompée par des hommes de parti, ne voulut ou ne sut pas comprendre ; elle ne donna aucune marque d'assentiment au rapport et prononça la question préalable.

Quelques instants après, M. Garnier-Pagès vint excuser la commission executive de ne s'être pas rendue plus tôt au sein de l'Assemblée. « Elle a été tout occupée, dit-il, à prendre des mesures de vigueur; elle en va prendre de plus vigoureuses encore. « Il déclare qni\ /ai(( enjlni)'. L'Assemblée répond parie cri de : " Vive la République! »

M. de Lamartine parait à son tour. Il conjure l'Assemblée de ne pas aller aux barricades comme on l'a annoncé. « C'est aux membres du pouvoir exécutif à s'y rendre ; c'est à eux, dit-il, d'aller où la gloire les appelle. » Puis il monte à cheval pour se joindre à la colonne du général Cavaignac, dont j'ai dit plus haut la marche. Le président suspend la séance jusqu'à huit heures du soir.

■ Quand l'Assemblée se réunit de nouveau, l'aspect de Paris est lugubre ; les maisons sont hermétiquement fermées, les rues désertes; un silence sinistre plane sur la ville. De loin en loin, quelques décharges, quelques coups de feux isolés, annoncent que la nuit n'apporte pas la fin, mais la suspension momentanée des hostilités, nécessitée par les ténèbres. Ou entend à distance, sur la rive droite, battre la générale. Le tocsin sonne dans les faubourgs. Les représentants voudraient paraître calmes, mais l'anxiété la plus vive se lit sur les visages. Chacun apporte des nouvelles de son quartier. Tous sont persuadés que l'insurrection se propage ; on lui suppose un plan savamment combiné ; on dit que les barricades sont construites selon toutes les règles de l'art des fortifications ; les soldats, dit-on, sont peu animés. On

doute beaucoup de l'efficacité des mesures prises par la gouvernement; la garde nationale, qui a perdu beaucoup de monde, se défie à l'excès de la commission executive ; tout le monde est d'accord sur un point : c'est que, soit trahison, soit négligence, la troupe est partout insuffisante.

Cependant, M. Considérant est monté à la tribune. Il apporte une proclamation aux ouvriers qu'il a rédigée de concert avec M. Louis Blanc, et qu'ont signée M. Jules Simon et une soixantaine de représentants. « Cette proclamation a pour but, dit-il, de rassurer les ouvriers sur leur sort, de leur faire comprendre que leurs souffrances ont été engendrées par la fatalité des choses et non par la faute des classes ou des hommes ; elle leur annonce que l'Assemblée nationale veut consacrer, par tous les moyens possibles et pratiques, le droit qu'a tout homme en venant au monde de vivre en travaillant; qu'elle veut développer, par des subventions et des encouragements de toutes sortes, ce grand principe de l'association, destiné à unir librement tous les intérêts, tous les droits. '> M. Considérant demande à l'Assemblée de nommer une commission, afin d'entendre la lecture de sa proclamation. M. Baze s'y oppose. « Il ne faut pas, dit-il, que l'Assemblée tienne un langage opposé aux actes du gouvernement; il faut laisser faire le général Cavaignac. » La proposition de M. Considérant est écartée. Quelques instants après, M. Caussidière lareproduit sous une autre forme. Il supplie l'Assemblée d'envoyer un certain nombre de représentants, accompagnés d'un membre de la commission executive, dans 1ns faubourgs, ce soir même, à l'instant, sans por.lro une minute, et de lire aux llambeaux, devant les barricades, une proclamation conciliante. C'est ;\ peine si on écoute. " On ne raisonne l'as avec les factieux, s'écrie M. Bérard, on les bat! " M. Caussidière reprend avec chaleur, affirme qu'en accédant i\ ce qu'il propose, l'Assemblée ramènera l'ordre ot fera cesser l'ollusion du sang, (-ommo il sait qu on le sus-

Page 1