TROISIEME PARTIE
dans une maison voisine où demeure le maire de la commune. La foule, restée dehors, se répand en menaces.
Craignant que les portes de la maison ne résistent pas longtemps contre la pression de cette foule, les braves ouvriers qui ont pris à tâche de sauvegarder le général l'emmènent au fond du jardin et l'engagent à en franchir le mur, très-peu élevé en cet endroit. Le général hésite ; il croirait faire une lâcheté ; il ^eut attendre, présenter sa poitrine à ces hommes qu'il ne peut supposer des assassins. Pendant ces hésitations, le lieutenant Saingeot saute par - dessus la muraille et va chercher du secours ; Gobert, pressé d'en faire autant, déclare pour la seconde fois qu'il partagera le sort de son général.
Les cris de la multitude redoublent. Il n'est plus guère possible de se faire illusion. Au moment où le général se décide enfin à fuir et s'apprête à escalader le mur du jardin, les portes de la maison fléchissent ; elles sont enfoncées; la foule s'y précipite avec des cris allreux. On met la main sur le général; on l'entraîne, en l'insultant, dans une pièce du second étage.
Le maire et quelques gardes nationaux tiui se trouvent là entourent Bréa et parviennent à le séparer de la foule ; ils le font asseoir ; ils lui conseillent, pour gagner du temps, et dans l'espoir d'un prompt secours, d'écrire, sous forme de déclaration, quelques lignes insignifiantes, mais qui soient de nature à apaiser pour un moment l'émotion populaire.
Le général, qui a passé tout à coup de l'extrême confiance à l'extrême abattement, cède à ce désir ; il écrit sous la dictée de ceux ([ui l'entourent ces quelques ligues : « Nous, soussignés, général Bréa, colonel Thomas, de Ludre, représentant du peuple, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l'Assemblée nationale a décrété qu'elle accordait trois millions en faveur des classes nécessiteuses. Je suis entouré à la barrière de
Fontainebleau de braves gens, républicains, démocrates, socialistes... »
Le maire, qui suivait avec inquiétude tous les mouvements de la foule, s'empare de cette déclaration avant même que le général ait achevé de lui donner un sens, et, s'approchant de la fenêtre , il s'apprête à en faire la lecture ; mais la foule ne veut rien entendre.
Des femmes, accourues du Panthéon, viennent de dire qu'on y massacre les prisonniers. Elles racontent la mort de Raguinard, l'un des chefs les plus populaires de l'insurrection, qu'elles ont vu fusiller. La multitude, de plus en plus agitée par ces récits, s'apercevant que le maire veut gagner du temps et sauver Bréa, envahit de nouveau la salle ; elle crie, elle vocifère, elle exige que le général signe un ordre à la troupe de se retirer.
Étourdi, étouffé, saisi au collet, le général Bréa cède encore à ces violences. Il com mence à écrire d'une main mal assurée : " J'ordonne à la troupe de se retirer par le môme chemin qu'elle a pris pour venir. »
On respire un moment ; les mêmes hommes i[ui, depuis le commencement de ces horribles scènes, entourent le général, l'entraînent au grand poste, où ils espèrent pouvoir le protéger plus efficacement. On y retrouve MM. Gobert, Desraarets, Mangin, qui ont subi les traitements les plus indignes. Ils sont là, gardés à vue par quelques gardes nationaux de la banlieue, qui voudraient les faire évader.
Déjà on a commencé à percer un mur mitoyen ; sous peu de minutes la brèche sera assez large pour qu'un homme y puisse passer; mais, dans la hâte que l'on a mise à ce travail, on n'a pas aperçu un enfant. Celui-ci a tout vu et, se glissant hors de la ciiambre, il va dénoncer à la foule ce qui se passe. Aussitôt quelques hommes hors d'eux-mêmes enfoncent les portes, se ruent sur les gardes nationaux et demandent leur proie ; ceux-ci sont forcés de fuir. Alors le capitaine Mangin, s'avancant vers ces furieux : « Que nous vou-
lez-vous? djt-il d'une voix ferme et hautaine. IS'ous fusiller? Voici nos poitrines; mais hâtezvous ! » Et, serrant une dernière fois la main de son général, il s'apprête à mourir.
A ce moment, un cri d'effroi retentit du côté de la barrière, des femmes échevelées se précipitent dans la cour en criant : « Trahison ! trahison ! Voici la garde mobile ! «
Six coups de fusil partent à la fois ; le général Bréa est atteint à la poitrine et chancelle ; Mangin pousse un cri perçant et s'affaisse en portant d'un mouvement convulsif les deux mains à sa tête, où une balle vient de le frapper. Les assassins, qui ont tiré du delîors par la porte et par les fenêtres, entrent dans la chambre et se jettent sur leurs victimes. L'un d'eux mutile le beau visage de Mangin et le rend méconnaissable ; un autre perce de sa 'baïonnette le corps inanimé de Bréa; un troisième lui fracasse le crâne avec la crosse de son fusil ; un quatrième, croyant, comme on l'a dit, que c'est Cavaignac, le palpe pour s'assurer s'il est vrai qu'il porte sous ses vêtements une cuirasse.
Desmarets, caché sous un lit de camp, assiste, immobile, à ces atrocités ; Gobert, qui s'est réfugié sous un auvent, est découvert ; les fusils sont braqués sur lui. Mais, à ce moment, la porte s'ouvre ; la foule entre dans la chambre. A la vue de ces cadavres mutilés, de ces planches inondées de sang, elle recule, saisie d'épouvante. Les assassins ont peur du mouvement qui va éclater et s'enfuient. Presque au même instant, il était six heures de l'après-midi, les troupes du général Bréa franchissaient la barrière.
Le lieutenant-colonel Thomas, qui avait pris le commandement de la colonne, était demeuré, comme on peut croire, dans la plus vive anxiété. Lorsqu'il reçut l'ordre de faire retirer la troupe, il comprit que le général n'était plus libre. Sa perplexité fut extrême. Obéir à un pareil ordre n'était pas possildc. Attaquer la barricade, c'était probablement donner le .signal d'un m.eurtre. Après avoir, à différentes reprises, essayé de parlementer
avec les insurgés, le colonel Thomas expédie un officier d'ordonnance au général Cavaignac, afin de l'informer du péril que courait le général Bréa et de prendre ses ordres.
« Le salut du pays avant celui des individus, répond Cavaignac. Si, d'ici à un quart d'heure, les insurgés ne se sont pas rendus, qu'on attaque la barricade. »
Aussitôt cet ordre reçu, le colonel Thomas forme les colonnes d'attaque.
L'artillerie, avec les sapeurs du génie, ouvre la marche; la garde mobile s'embusque dans les arbres du boulevard et des jardins avoisinants. Des compagnies de la 2^ légion, alternant avec des compagnies de la troupe de ligne, s'avancent vers la triple barricade qui défend la barrière.
On n'en était plus qu'à cinq cents pas, l'artillerie se disposait à ouvrir le feu, lorsque l'on voit sortir de la barricade un homme qui agite au-dessus de sa tête un mouchoir blanc. Arrivé ;\ une portée de pistolet environ, cet homme se jette à genoux et s'écrie : " Fusillez-moi ! je vous avais promis la vie sauve du général Bréa, on vient de l'égorger. Fusillezmoi! " C'était le maire de Gentilly. On le renvoie sans lui faire aucun mal; on n'avait guère le temps de l'écouter. L'artillerie ouvrait son feu. En moins de dix minutes la brèche était praticable. La troupe s'avance; elle se divise en deux colonnes qui tournent les insurgés et les serrent entre deux feux. Ils se débandent et fuient par la route de Gentilly; ceux qui se réfugient dans les maisons y sont assiégés et forcés de se rendre.
Le colonel Thomas , heureux d'une si prompte victoire, cherche partout le général Bréa. Comme il entrait dans la salle de l'o > troi, il voit son cadavre et celui de Mangia étendus sur un banc. Un prêtre, qui leur a fermé les yeux, est à genoux près d'eux , en prière.
La nouvelle de cette mort sinistre, de cet assassinat commis sur l'un des hommes les meilleurs, les plus respectés do l'armée, se répandit dans Paris avec une grande rapidité et
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: L'ARCHEVKQLE AFFRE, (p" 470.1
y causa une sensation d'horreur universelle. I^llc fut pour les espriis les moins précipités dans leurs jugements, la eonfimialidn de l'oliinion que la peur et les haines pnlhiques avaient, dil^s le premier jour, voulu faire concevoir de l'insurrection.
Le général avait écrit -. « Je suis entouré de républicains socialistes. » 11 avait été lâchement assassiné; conséquemment les insurgés socialistes étaient tous des assassins, (li\s meurtiiers, des honunes dignes du bagne. (> sont là de ces indiidinns bim])l('s cl fariic^ ([ui se présenient tout d'abord au vulgaire. Lorsque l'on vit les imaginations frapi)ées, la calomnie, ipii jUM|u'al(U>. ne s'i'lait essayée que tiniidenienl, dcsinl sysli''nialiipi(\ La joie odieuse de l'esprit de parti ne ménagea plus lien. Elle ne resjiciia ])lus ni la dduleur publi(|iie, ni rhonn(;iu nalinnal, ni l'humanité.
Selon les feuilles réactionnaires (I^ il n'y avait pas moins de vingt-deux mille forçais dans l'insurreclion . Ces ouvriers, dont les mêmes fi'uilles avaient, pendant trois mois, loué' avec une hypocrite exagération la sagesse, l'intelligence, la probité, formaient soudain une horde de malfaitinns. Ils portaient sur leurs drapeaux d'infAmes inscri|)lions qui menaçaient Paris d'incendie et de pillage.
« Le fini, le [idison, le poignard cl le \itriol, écrivait-on, ont él(' (Mn|iliiyés, en deinventions de Néron, avec la sagacité de Satan. » Les détails les |)lus circonstanciés étaient complaisanuncnl fournis ;\ l'appui de ces assertions. Selon lc> uns, les insursiés dressaient sur leurs liarricades des tro[ibée- ilc
;|i Viiii- iwrliculirrciiii'iil le Cunsi'autiO'incl cl Uraliio,
D.VNIB 4. STERN
têtes et de membres coupés, disposés avec une horrible symétrie ; ils avaient enlevé, dans les pensions et dans les couvents, des jeunes filles des premières maisons de France, qu'ils dépouillaient de leurs vêtements et qu'ils exposaient ainsi, déshonorées, outragées, au feu de la troupe. Des cantinières soudoyées versaient aux soldats de l'eau-de-vie empoisonnée. Des marchands de tabac leur vendaient des cigares imbibés dans des substances vénéneuses. On avait vu un insurgé faire du crâne d'un soldat de la ligne, qu'il avait rempli de suif, un effroyable fanal, que ses camarades avaient promené en chantant le refrain : <• Des lampions. » D'autres avaient enduit de térébenthine le corps d'un officier et l'avaient allumé tout vivant. On avait fabriqué enfin, avec un art infernal, des projectiles dont la forme et la composition, inconnues jusque-là, rendaient la douleur des blessures intolérables et les plaies mortelles.
On peut se figurer jusqu'à quel point de semblables calomnies, répétées chaque jour, exaspéraient les esprits. De fréquents accidents les accréditaient. La violence des passions, la peur surtout, la stupéfaction des honnêtes gens leur donnaient une puissance funeste (1).
(1) L'historien est heureux de pouvoir aujourd'hui effiicer, anéantir ces calomnies, qu'alors on osait à peine révoquer en doute. Il est maintenant avéré que les prisonniers faits par les insurgés n'eurent Ji subir aucun mauvais traitement. D'après les preuves les plus authentiques tirées de l'ensemble des interrogatoires, pendant trois mois consécutifs, devant les commissions militaires, d'après les rapports unanimes des maires et des commissaires de police, d'après le témoignage des principaux méJecins et chirurgiens attachés aux hôpitaux civils et militaires, entre autres ceux de M. le docteur Telouse, de M. Jacquemin, chirurgien en chef des hôpitaux d« M. le docteur llcrcau, de M. de Guiss, chirurgien en chef de lu garde nationale, ni les insurgés, ni les soMals, ni la garde mobile ne commirent les atrocités qui leur furent imputées. Les drapeaux, pris en grand nombre sur l'insurrection cl giirdésii la présidence de l'yissemhlée, no portaient, pour la plupart, que le numéro de la compagnie des ateliers nationaux à laquelle ils appartenaient. Sur quelques-uns, on lisait ces mois sacramentel» du prolétariat : < Orgnnisnmn du Iraea(( jmr Viuiocialion. » Sur d'autre» encore : < AùoUlion de ''rjiiloilalloH df lliommt par l'homme, « ou, oouimo pour repousier l'accusation do pillage : « lleipect aux jiro]iri:lia ; vicrl lux voleuri. » Quant aux blcisurei profondes et si souvent morli'llci que le» chirurgien» constottrcnt d'abord avec •urpriie, ils no turJ.'renlpas ii tu trouver l'explication uatu-
La garde nationale, en particulier celle qui, venue de la province, n'avait pas pris part au combat et brûlait de montrer du zèle, s'emporta en fureur contre les socialistes. Dans la soirée du 24, le représentant Lagrange faillit être fusillé, sur le quai de la Ferraille, par un groupe de gardes nationaux qui l'accusaient d'être Fami de Barbes et de s'être opposé à l'état de siège. ]M. Ledru-RoUin fut poursuivi, en sortant de l'Assemblée, jusqu'à la rue de Tournon, où il demeurait, par des menaces de mort. Le même jour, I\L Louis Blanc, comme il regagnait sa demeure, accompagné de quatre de ses collègues, qui savaient qu'on
relie. Presque tous les coups étaient tirés de haut en bas ou de bas en haut, dans une direction ohliqiie. Les combattants étaient si proches les uns des autres, que les balles, animées de toute leur vitesse, traversaient le corps, brisaient les os et prenaient l'appai-once de balles mâchées. Renvoyées par les murs, elles subissaient de singulières déformations. Quant aux balles coniques, tronquées, creuses et ciselées â'arites, qui parurent une invention féroce, il est résulté de la déposition (lu colonel de Goyon devant la commission d'enquête et de sa lettre datée du 3 juillet 1848, que c'étaient des balles d'un nouveau modèle destinées à l'armée et en essai à Vinccnnet. L'eau-de-vie des cantines a été scrupuleusement analysée sans qu'il ait été possible d'y surprendre la plus légère trace de poison. La femme Hervé, accusée d'avoir scié un garde mobile entre deux planches, a été acquittée ii l'unanimité par le conseil de guerre. Quant il la fin tragique du général Bré.n, elle est le crime individuel de quelques hommes.
Voici les faits et les renseignements qui s'y rapportent. Sur vingt-cinq accusés, quatre sont convaincus de meurtre et condamnés il mort. Ce sont : lo nommé Daix, indigent, recueilli à l'hospice de Bicètre; Vappereaux, maquignon; Choppart, surnommé le CAourineur, chej! qui le penchai. t à tuer était passé il l'état de monomanie; Lahr, ancien soldat dans un régiment d'artillerie, puis logeur, marchand de vin et enfin maçon. Lahr dirigeait l'insurrection il la barrière Fontainebleau; il avait été en garnison Ji Ham et avait constamment gardé des relations avec les meneurs du parti bonapartiste. Très-arriéré dans ses affaires, par suite do la révolution de Février, très-accessible aux séductions, on lui avait vu, en ces derniers temps, plus d'argent qu'il n'avait coutume d'en avoir. Huit jours avant l'insurrection, laihr eut, aveo Nadaud, lo maçon, représentant du peuple, une querella très-vive au sujet de ses opinions napoléoniennes.
Le parti républicain a attaché une très-granda importance a bien établir que les assassins du général Bréa étaient, non des républicains, mais des bonapartistes. Co soin exIrOnie k rejeter lo solidarité d'un tel crime fait honneur A In moralilA d'un parti; mais je no crois pas qu'elle soit très-ulile, ni même très-rationnelle. L'histoire montre sullisnniinent, par le» crimes nombreux commis au nom do tuutei le» idée», que co no sont pas les opinion» des hommes qui le» fout ossassiiis, mais leur nature. Les instincts individuel» ont plu» de jiart que lo» idées générales h ce» acte» atroce»; il n'o»t pal, lioureusenicnt, en In puissance do quelques pervers do lléirip par Lnrs crimes les crdyance» qu'ils ont paru profosjer.
TROISIÈME PARTIlî
formait contre lui de mauvais desseins, fut assailli sur le boulevard par des gardes nationaux en armes et courut risque de la vie (1). Mais revenons à l'insurrection, qui, bien que refoulée et aux trois quarts vaincue, ne se décourage pas, et dont le sombre acharnement semble s'accroître à mesure que s'éteint l'espérance.
Dans l'après-midi du 25, la lutte continuait aux abords de l'Hôtel-de-Ville ; mais les in- ■j surgés perdaient du terrain, et, comme ils étaient complètement battus dans le faubourg Saint- Jacques et le faubourg Saint-Marcel, le général Duvivier espérait achever de les réduire en poussant jusqu'à la place de la Bastille, où devait s'opérer sa jonction avec le général Lamoricière. Dans ces vues, Duvivier partage ses forces en deux colonnes : l'une, qu'il veut conduire lui-même, va prendre le chemin des quais ; il charge le colonel Renaut de s'avancer, à la tète de la seconde, par la rue Saint-Antoine, en dégageant, sur son chemin, les rues latérales.
La colonne du colonel Renaut rencontre de grands obstacles sur sa route. Il faut tout à la fois, avec des forces très-insuffisantes, enlever les barricades dont les rues sont hérissées, faire le siège des maisons, reliées entre elles par des chemins souterrains, et d'où les insurgés tirent sur la troupe. Pendant trois heures on se bat au marché Saint-Jean et derrière l'église ; la mairie du neuvième arrondissement et les rues environnantes sont reconquises pied à pied. La troupe, qui fait des pertes énormes, s'abat et se décourage ; un grand nombre de gardes mobiles disparaissent; les cartouches manquent. Le colonel Renaut et son régiment donnent l'exemple d'une bravoure intrépide et font là des prodiges de valeur. M. Marrast, qui en est témoin, se rend auprès du général Cavaignac et rapporte à Renaut les épaulettes de général. Comme il le retrouve à peu de distance du
(1) C'était principalement comme fondateur et orgaiiisiiteui' des ateliers nationaux que la bourgeoisie, très-mal informée, baissait M. Louis Ulanc.
lieu où il l'a quitté, faisant le siège d'une barricade très-forte, élevée devant l'église Saint- Paul, il lui demande la permission de lui attacher lui-même les épaulettes de son nouveau grade : « Vous allez voir comment je les gagne, » lui dit Renaut. Un quart d'heure aprèa la barricade était enlevée ; mais Renaut recevait, à dix pas de M. Marrast. une balle en pleine poitrine (1).
Presque au même moment le général Duvivier est atteint d'un coup de feu au pied (2). Informé de ce malheur, le général Cavaignac offre le commandement de la colonne de renfort, qu'il envoie au faubourg Saint-Antoine, au général Baraguay-d'Hilliers ; mais celui-ci l'ayant refusé avec une froide obstination, sans donner aucun motif de son refus (3), M. Charras, qui était présent à ce colloque et à l'embarras où se trouvait le général en chef, lui désigna le général Négrier, qui arrivait au môme instant de Versailles, comme parfaitement capable de remplir avec honneur cette mission périlleuse.
Négrier accepte avec empressement le commandement qui lui est oft'ert. Il part aussitôt, à la tête de deux escadrons de dragons, de quelques détachements d'infanterie et de ' gardes nationaux de la banlieue, pour recommencer l'attaque. La troupe remporte de continuels avantages. Vers deux heures environ
(1; Le bruit se répandit, au moment même, que le généra! ilenaut mourait de la main d'un prisonnier auquel il venait de sauver la vie. On raconta que ce malbîureux, arraché pi» le général il la fureur des gardes mobiles, s'était avancé vers lui comme pour le remercier, et que, tirant de dessous Si» blousa un pistolet qu'il y tenait caché, il l'avait étendu mort à ses pieds.
(a) Le général Duvivier mourut, le 8 juillet, des suites de cstte blessure qu'on avait jugée légère. Jusqu'il sa dernièro heure, il se montra très-vivement préoccupé du sort ics insurgés qu'jl avait combattus. • Ces pauvres ouvriers, disaitil, ils ont besoin d'être contenus, mais il faudra faire quelquo chose pour eux; il faut leur donner du travail; il faut qu? la main de la patrie s'ouvre. » .4insi que je l'ai dcjii fait remarquer, ces sentiments d'humanité dominaient alors dr.ns tous les cœurs; pas un des officiers supérieurs qui combattirent l'insurrection de juin n'oublia, tout en accomplissant son dovoir de soldat , qu'il était citoyen et qu'il combattait des hommes dignes de compassion plutôt que de Inine.
(3) On a prétendu que le dépit de s'être vu ôter le commandement des forces destinées ii la défense de l'Assemblée avait inspiré au général Baraguay-d'IIillior» ce triste refus.
elle s'était emparée du pont Marie; elle avait enlevé les barricades du quai Saint-Paul, de la rue de l'Étoile, de la rue des Barres et de la rue du Petit-Musc; elle avait délogé les insurgés des Greniers d'abondance. Elle occupait le pont d'Austerlitz, elle touchait à l'entrée de la gare de l'Arsenal. Là, le général Négrier partage sa colonne. Il prend à droite, par le boulevard Contrescarpe ; M. Edmond Adam prend à gauche, par le boulevard Bourdon. On s'avance ainsi jusqu'à l'angle de la place de la Bastille.
De son côté, le général Pcrrot, qui commande à la place du général Renaut, dégageait la rue Saint-Antoine, où il emportait, une à une, soixante-huit barricades, les plus fortes qu'on eût encore eu à détruire (1); il chassait les insurgés de maison en maison, reprenait la mairie du huitième arrondissement et poussait enfin, après avoir enlevé la dernière barricade, jusqu'à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la place. On était convenu d'y attendre la jonction des troupes du général Lamoricière, qui opérait simultanément dans le faubourg du Temple.
C'est le moment décisif. La place de la Bastille présente un aspect effrayant. Une immense barricade crénelée en ceint tout un côté, depuis la rue Bourdon jusqu'à la rue Jean Beausire, et se relie aux barricades du grand boulevard et à celles qui ferment l'entrée des rues de la Roquette, du Faubourg Saint-Antoine et de Charenton. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de Juillet. D'un côté, les maisons sont occupées par les insurgés. Deux d'entre elles, démantelées par les boulets et les obus, sont toutes fumantes encore et semblent prêtes à s'écrouler. De l'autre côté, les soldats ont pris position dans un chantier, d'où ils tirent, abrités par les planches. Ils occupent aussi les maisons situées à l'angle de la rue Saint-Antoine et font de là des feux de mousquctcrie. Des pièces do
(I) Chi burricudei étuii'nl constniiteii avec du» cburrcttcs rcmi.liu» du imvé» el do tronc» d'uibre» roiivcric».
campagne , braquées contre les barricades, essayent, depuis quelques heures, mais sans aucun succès, de les ébranler et d'ouvrir un passage aux soldats.
Quand la colonne du général Négrier, déjà épuisée de fatigue, accablée par la chaleur et démoralisée par la disparition d'un assez grand nombre de soldats, aperçoit ce vaste espace vide que sillonnent les balles, elle est saisie de frayeur, elle hésiste, elle recule presque. Le général feint de ne rien voir et continue d'avancer. Une décharge épouvantable part de la barricade ; elle fait onduler et ployer sa colonne. Négrier continue; il va jusqu'au milieu de la place, suivi d'une douzaine d'hommes à peine. Rien ne le protège, rien ne le masque ; l'ombre de la colonne de Juillet trace seule une ligue étroite sur le sol inondé de lumière.
Le feu de l'ennemi redouble ; en vain on veut arracher Négrier à une mort presque certaine : « Laissez-moi, laissez-moi, » dit-il en se dégageant des bras de ceux qui essayent de le retenir; et il avance toujours. Un coup de feu, parti du chantier, l'atteint ; le général chancelle : « Je meurs de la main d'un soldat, >' dit-il avec une expression douloureuse à ]\I. Trélat, qui le reçoit dans ses bras. Au même moment, le représentant Charbonnel est frappé mortellement et tombe à ses côtés.
Nobles victimes du patriotisme et de l'honneur ! De quels regrets l'on se sent pénétré en retraçant, d'une plume si rapide, vos derniers moments, dont aucune circonstance ne devrait rester inconnue ! Mais la mort, en ces jours néfastes, frappe des coups si prompts, si multipliés, si cruels, qu'elle nous force en quelque sorte à l'imiter et nous interdit les larmes.
L'honneur militaire et le courage civil ne devaient pas seuls, d'ailleurs, offrir à la patrie un sang généreux. Pour que l'immolation fût complète et que le génie de la France se montrât dans toute sa grandeur, il fallait que le sacerdoce, qui eut de tout temps une part si forte dans la gloire do la nation française, vint