CHAPITRE VII
Préparatifs du limiqiiet. — Imminence de la catastroplie.
Le rejet de tous les amendements conciliateurs, le maintien intégral, dans l'adresse, des paroles repoussées comme injurieuses par l'opposition jetaient M. Barrot et son parti dans de grandes perplexités.
A l'ouverture de la session, l'opposition d}'nastique, satisfaite de la dernière revue qu'elle avait passée de ses forces au banquet de Rouen, et craignant que le radicalisme ne prît l'avantage si l'on prolongeait la campagne, avait décidé qu'on s'en tiendrait là, l'agitation réformiste n'ayant plus, disait-elle, sa raison d'être pendant les débats de la Chambre. Mais le tour irritant de la discussion, l'attitude hautaine du ministère et le persiflage du Château, piquant au vif les amours-propres, provoquèrent au combat. Une fois le combat engagé, il ne fut plus au pouvoir de personne d'en diriger l'élan ni d'en prévenir l'issue.
Dès le 8 février, M. de Girardin, dont le journal devenait de plus en plus menaçant et annonçait hautement une crise prochaine, adressait à M. Odilon Barrot une lettre pleine à la fois de raison et de courage pour l'engager à donner sa démission dans le cas où le paragraphe injurieux serait voté. « Il est impossible, disait le rédacteur de la Presse, si vous donnez votre démission (et comment vous abstenir de fairece qu'afait M. Berryer en 1841?), que l'opposition tout entière ne suive pas votre exemple. Je n'en excepte ni M. Thiers, ni M. de Rémusat, ni M. Dufaure (1). >. En effet,
(1) La Presse publiait, le lendemain du rejet de l'amendement de M. de Givré, un excellent article dans lequel elle insistait sur la question de léijaliU restée douteuse aux yeux d'anciens ministres, de conseillers à la Cour de cassation, d'anciens bâtonniers de l'ordre des avocats et de cent quatrevingts députés sur quatre cents. Elle conseillait au cabinet de Baisir les pouvoirs législatifs d'un projet de loi qui déterminerait dans quelles circonstances et sous quelles réserves le droit de s'assembler pourrait être exercé ou serait interdit. (La, ifPress du 12 février.) C'était encore là, pour le ministère, une
aussitôt après le vote, cette question fut débattue dans la réunion des députés réformistes. En appellerait-on de la majorité parlementaire à la majorité électorale? Forcerait-on le pouvoir, par une démission en masse, de convoquer plus de cent collèges électoraux, et susciterait-on de la sorte dans le pays une agitation nouvelle infiniment pK's sérieuse, plus profonde, d'un caractère plus révolutionnaire que ne l'avait été l'agitation des banquets? C'était l'avis des tempéraments irascibles, et particulièrement de ceux d'entre les députés dont la réélection était certaine. Un en compta quinze sur cent quatre-vingts. L'avis contraire prévalut, et, le 14 février, M. de Girardin fut seul à donner sa démission en ces termes :
« Monsieur le président, <• Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n'y a pas de place pour qui ne comprend pas :
" Le pouvoir sans l'initiative et le progrès, l'opposition sans la vigueur et la logique. Je donne donc ma démission.
« J'attendrai les élections générales.
« Emile de Girardin. »
Pour se relever à ses propres yeux de cette première défaillance, l'opposition arrêta que nul d'entre ses membres n'accepterait plus aucune invitation, ni chez le président de la Chambre, qui avait voté avec le parti conservateur, ni même aux Tuileries, et que, si le sort en désignait quelques-uns pour la députation chargée de présenter au roi l'adresse, ils s'abstiendraient. Puéril effort d'héroïsme, néanmoins encore au-dessus du courage civique de ces austères législateurs, car, au jour de l'exécution du serment, sur trois députés dont les noms étaient sortis de l'urne, un seul demeura fidèle à la résolution prise (I),
manière loyale et prudente de sortir du conflit; mais le cabinet, par un rare privilège, manquait presque également de prudence et de loyauté.
(1) J'entre dans ce détail parce qu'il me parait caractériser, mieux que bien d'autres plus importants on appaieuco,
et le roi, en recevant la députation, put se féliciter tout haut de la trouver plus nombreuse qu'il ne l'avait vue depuis bien des années. La plupart des conservateurs s'y étaient joints en effet, malgré leur mécontentement et leurs murmures. Ils auraient souhaité que le ministre, si gravement atteint par la discussion de l'adresse, donnât sa démission pour leur épargner l'embarras d'une fidélité devenue très-compromettante. Le cabinet, disaient-ils, durait depuis trop longtemps. Leurs regards se tournaient vers M. Mole. Celui-ci prenait entre l'opposition radicale et le ministère une attitude également sévère pour l'une et pour l'autre, et se ménageait avec MM. de Rémusat, Billault, Dufaure, des intelligences qui devaient le mettre à même de composer un cabinetdeconciliationtoutàla foisagréable au pays (du moins il le pensait ainsi) et moins blessant pour le roi que ne le serait l'entrée de M. Thiers aux affaires. Mais, en attendant que cette combinaison fut arrivée à maturité, les conservateurs voulaient garder les apparences et faire acte de soumission au Château.
En renonçant i l'agitation électorale, en décidant de rester à son poste, l'opposition se voyait engagée d'honneur envers les électeurs parisiens, la garde nationale et les écoles, dont les intentions devenaient de jour en jour moins douteuses, à poursuivre, par tous les moyens légaux, l'exercice du droit de réunion. Conséquemment il fut décidé que les députés flétris assisteraient en corps au banquet ; mais ils se réservèrent d'en fixer à loisir, après ■ mûre réflexion, le jour, le lieu, l'heure, le mode, le cérémonial et l'étiquette. Il régnait à cet égard très-peu d'accord parmi les réformistes. La crainte d'en faire trop ou trop peu, on les agitant diversement, les tenait en incertitude. Les jeunes gens des é(;oles, qui avaient dû orj.'aniser un banquet i)articulier, y avaient rononré, afin do no pas faire do di-
ro»lonl«lii.n .l'iiiil. iioikUiicu »l In fuiliUnie rûoUo <l« l'opponiliOD ilyi««iiriiif. Coml.itn U roi «t In miiiliirti n'avniont-ili (M raiMO U« tsnlr «n grtn'l iiium d* puroilloi Iruvadui!
version, et, non contents d'offrir, c'est-à-dire d'imposer à M. Barrot leur concours dans la grande manifestation que préparait l'opposition dynastique, ils demandaient à la commission des cartes d'admission pour un certain nombre d'ouvriers. Cette demande fut mal accueillie ; mais, appuyés par le comité de la Réforme, les étudiants arrachèrent aux répugnances des chefs réformistes vingt cartes pour eux et douze pour les ouvriers. Sans s'arrêter à ce premier succès, la Réforme, toujours dans les mêmes vues, insistait pour qu'on se réunît, selon le premier projet, dans le douzième arrondissement , au faubourg Saint-Marceau, au sein d'une masse populaire en ébuUition, qui ne pouvait manquer d'entraîner la manifestation bien au-delà des voies légales. L'intention était évidente. Aussi la réunion des députés écarta-t-elle tout d'abord cette proposition. On se mit à délibérer sur différents autres projets dont aucun ne paraissait offrir toutes les convenances désirables. Il s'en fallait bien, d'ailleurs, que la rouiiinn fut aussi unanime que l'opinion publique. Tantôt M. Duvergier de Hauranne, tantôt M. ïhiers, tantôt des avis un peu moins timides l'emportaient dans les conseils de M. Barrot, et, pendant ces oscillations, le temps s'écoulait. Les Parisiens, toujours amateurs de spectacles et d'émotions, s'impatientaient ; les républicains semaient le soupçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de M. Barrot comme un jeu combiné avec la cour, comme une trahison. Chaque soir on voyait se former dans les rues des groupes animés. Au ïhéâtre-IIiytorique, où l'on jouait le Chevalier de Maison- Roxige, drame de M. Alexandre Dumas, le chœur des Girondins (Mourir pour la pairie), devenu populaire, était redemandé à grands cris. Au théâtre do l'Odéon, fréquenté par les étudiants, retentissaient chaque soir des clianta patriotiques; et le matin, on rapportant les débats scandaleux d'un procès do viol suivi d'assassinat, intenté au /;•«><; Léotade, les journaux démocratiques ravivaient dans le peuple le mépris pour le clergé et do tout ce qui
PREMIERE PARTIl':
v od:lcn baskot
pouvait, k âti degré quelconque, être suspect d'aristocratie (1). Chaque heure perdue par l'opposition réformiste était une heure gagnée par la révolution.
Cependant, malgré les dédains vrais ou affectés avec lesquels on parlait au Château du
(1) L'attitude du parti clérical, en cette circonstance, avait été d'une insigne maladresse. Encouragé par la reine, il prenait liautemcnt la défense de l'accusé, s'eflnroant d'obscurcir l'évidence des faits. Les religieux de l'ordre apportaient de telles entraves b. l'action de la justice par leurs faux témoignages ou leur silence, que le garde des sceaux crut devoir s'en plaindre oITicielIemeat à l'archevêque de Toulouse.
banquet et des bavpietistcs, comme, en aêpit des prévisions, on touchait à une rupture ou verte, peut-être à une lutte armée, tout en plaisantant et en raillant M. Barrot et ses amis, ni la cour ni le cabinet ne négligeaient les négociations et les entremises. M. Thiers s'y employait de tout son esprit; mais la difficulté n'était pas petite. Chaque jour rendait une retraite de l'opposition plus malaisée. Les adresses de félicitations, les exhortations à persévérer arrivaient en masse des départements. Les écoles se prononçaient, et l'on commençait à sentir, dans Paris, cette fer-
D.VNIEI, STRRN.
mentation à laquelle se reconnaît l'approche des grands soulèvements populaires. Le Journal des Débats baissait le ton. Il n'insultait plus et promettait que la question de reforme serait discutée à fond et dèfinititement résolue dans le cours de la législature actuelle. Il ajoutait, dans un langage énigmatique, que cette question désormais ne dépendait plus des minist'^es, mais de la Providence.
Enfin, le 17, après bien des tergiversations, le National, autorisé par la réunion des députés réformiste'S, annonçait qu'on s'était entendu sur le choix d'un local privé où le banquet aurait lieu le dimanche suivant. Ce local était un terrain vague, appartenant à M. Nitot et situé dans les Champs-Elysées. Un nombre considérable d'anciens députés de l'opposition, parmi lesquels on comptait MM. de Cormeniu, Martin de Strasbourg, Taschereau, etc., et trois pairs de France, MM. le duc d'Harcourt, de Boissy, d'Alton-Shée, faisaient connaître en même temps leur intention formelle d'assister au banquet. Le bruit courait que les commandants supérieurs de la garde nationale, inquiets de ces dispositions, tenaient prêts des billets de service en blanc, au moyen desquels on improviserait une garde nationale de choix, une fausse garde nationale, disaient les journaux radicaux (1). On
(1) Ces bruits prirent si bien consistance, que le chef dV-tatmnjor de la garde nationale, M. Cnrbi)ncl, crut devoir réclamer dans les journaux contre ccttj calomnie. Voici les réflexions dont le Comlitulionnel accompagnait la lettre du génùral :
« Nous avons publié bier le procJ'S verbal d'une réunion exiraordinniro dei olliciers et déb-pués do la 3' compagnie du ■l» bataillon 10" l.-gion, duquel il résulte que le sergentmaj-<r de la compagnie, clinrgé de composer un piquet de douze bommcs pour une éventualité, a remis direclem'ut à l'élai-rnajor de la 10' légion douze billets do garde sans ilalo tt poriniit lin nom» de douze cliasieurs qu'il est convenu avoir c/ioiii« sur le conirrt'e de In compagnie, sans observer, ainsi «jat c'ctuil son strict devoir; l'ordre naturel des tours de service, et sans en «voir informé lu capitaine.
• A propos d« oi'tio publication, M. Carbonol nous somme i» reproduire la lotiro iiiivaute qu'il a adressée nu Na- Uanal.
* Apr^s avoir lu cette lettre, on s'apercevra aitéuient qn'ill* ne détruit pn. b^s assertions conti-nue» dans lo doiu- Baut que n.,u. vrn.,n> d« rappeler, et qu'elle no juslilie point
affirmait aussi que M. le duc de Montpensier avait donné l'ordre, à Vincennes, où l'on travaillait nuit et jour à confectionner des munitions, d'expédier sur l'École militaire deux batteries d'artillerie de campagne, vingt caissons d'infanterie, des boîtes à mitraille, des pétards et des flambeaux pour le service de nuit. Tout semblait donc hâter le conflit, mais ce n'était là qu'une apparence. Pendant qu'on amusait le public par des démonstrations extérieures, par des menaces, par de grands airs de courroux, les dispositions pacifiques du comité réformiste prenaient le dessus dans l'intimité des conseils; elles éclataient dans le choix même du lieu de réunion pour le banquet. Comment un mouvement populaire aurait-il pu prendre (Quelque consistance et résister au moindre déploiement de troupes , dans les larges avenues des Champs-Elysées, sur un terrain ouvert de toutes parts? La pensée n'en pouvait venir à personne. Mais ce n'était pas tout. A force de pourparlers et d'intrigues, M. Thiers, secondé par MM. Vitet et de Morny, avait fait accepter de part et
les irrégularités signalées dans les mesures prises par le sergent-major.
« GXBDE KATION.iI.E Dtl DÉPARTEMENT DE LA SEINE « Paris, le 18 février 1818.
« Monsieur le rédacteur,
« Vous avez supposé que les lettres de service préparées <i dans la 10' légion, conformément aux précédents qui y « étaient établis, l'avaient été par suite des instructions doii- B nées par l'état major général. J'allirme, au contraire, « qu'aucun ordre semblable n'a été envoyé aux chefs de'lé- « gion. Le colonel de la 10* a été seuleim nt prévenu qu'en « c.is de troubles, lo premier ordre qu'il recevrait serait de a réunir le plus proniplement possible, au clief-lieu de l'ar- « rondissement, un piquet de réserve de cent gardes natio- « naux. Il a cru devoir, dans un esprit de justice, faire peser « ce service dans toutes les compagnies <le 11 10* légion, si « cette priso d'armes n lieu. Les gardes nationaux qui sont « commandés seront eeitninement fort surjuis de se trouver a classés, par h .\'<ilioiial, comme des hommes ilr/>rn</(iii(> el a [l'uiiK vliri.-iance obliu't.
f De semblables choix fausseraient gravement en elT. t u l'inslitulion de lu garde nationale. Ils no seraient assuré- K nient autorisés ni par lo commandant supérieur, ni pur sou < ubef d'éial-uiajor.
• Uuouvez, etc.
■ L» maréchal Jt camp, ihi[ Jr IJlnl-major p/n/rat, ■ C'AUUUNtL. •