QUATRIÈME PARTIE
échoué parce que le clergé lui demeurait hostile, il avait cette fois rendu hommage à la prépondérance des influences cléricales et n'avait épargné de ce côté ni avances ni promesses. Le clergé, dont la politique alors était dfc tout accueillir, feignit de le croire sincère et le porta sur sa liste (1). M. Thiers entra à l'Assemblée.
11 y entra modestement, sans bruit, en homme désabusé, dont la carrière politique était terminée. Tout au plus, disait-il à des amis chargés de répéter ses paroles, pourraitil encore mettre au service de l'Assemblée un peu de bon sens pratique ; ouvrir à l'occasion, dans quelque comité , un avis utile sur des questions spéciales. Puis il se rapprochait de tous les républicains qu'il voyait influents; il les flattait et s'efi'orçait de leur persuader qu'il voulait comme eux et avec eux la République.
Introduit dans la réunion de la rue de Poitiers que présidait le général Baraguay-d'Hilliers où se rencontraient encore des représentants de tous les partis, MM. Duvergier de Hauranne, Vivien, Dufaure, Degousée, d'Adelsward, de Montalembert, Falloux, Berrjer, M. Thiers était devenu bientôt, par la souplesse et la grâce de son esprit, le lien de ces éléments hétérogènes. Contenant les uns , excitant les autres, donnant à tous l'exemple de l'oubli des torts passés, il sut les discipliner, lés amener à une politique bien combinée qui consistait, d'une part, à soutenir en apparence la République, d'autre part, à défaire pièce à pièce tout ce qu'avait fait le gouvernement provisoire et à convaincre ainsi d'impuissance le parti républicain, pour, le jour venu, se substituer à lui sans effort et sans violence. On a vu que, fidèle à cette politique, M. Thiers s'était déclaré favorable au général Cavaignac. Mais déjà, à ce moment, il ne s'exprimait plus avec la même modestie; son in-
(1) f Ja ne suis pas obligé de me mettre ;v la plaça tic Dieu et de sonder les consciences, disait l'iibbé Fayet, évêque d'Orléans, représentant du peuple; mais apiareniment, visiblemenv, M. Thiers est tout ii fait revenu & nous, i
I fluence sensible dans l'Assemblée, son ascen- I dant sur la réunion de la rue de Poitiers, lui rendaient impossible l'humble rôle qu'il avait pris d'abord; il commençait à s'ennuyer de garder le silence et n'attendait qu'une occasion pour reparaître à la tribune avec éclat. Un homme, dont la renommée excentrique enflait de jour en jour la présomption, M. Proudhon, ne craignit pas d'entrer en lutte avec M. Thiers et lui fournit bientôt cette occasion désirée.
J'ai dit brièvement, dans la seconde partie de cet ouvrage, quels avaient été les premiers travaux de M. Proudhon et par quelles qualités singulières ils avaient attiré l'attention des espi'its curieux de nouveautés.
Le journal qu'il publia après la révolution de Février fit connaître son nom au peuple et le posa en chef de parti. Après avoir, par sa vigoureuse dialectique , contribué plus que personne à ruiner dans l'opinion les systèmes communistes; quand, par suite des événements , les chefs d'écoles socialistes eurent disparu de la scène publique, M. Proudhon, dont l'avantage consistait à n'avoir pas de système et à nier plus hardiment que personne ne l'avaitjamais fait les principes constitutifs d'une société que le prolétariat accusait de tous ses maux, demeura le seul représentant de l'instinct populaire et vit se diriger contre lui tous les ressentiments de la bourgeoisie.
Ellv) ne voulut voir dans son élection à l'Assemblée constituante qu'un défi jeté par les anarchistes à la moralité publique (1). La personne de M. Proudhon se prêtant, d'ailleurs, par je ne .«ais quel flegme puissant et ironique d'attitude, do ph3-sionoinio et d'accent, au rôle extraordinaire que lui créait la pour; son orgueil, qui s"en trouvait flatté, l'accep-
(1) Depuis l'insurp-'Ction de juin, la répulsion qu'iiispir.vil M. l'roudbon était devenue un véritable sentiment d'iiorrciir. Kn entrant, le 25, dans le faubourg du Temple, les troupes y avaient rencontré M. l'rouUion, qui, plus tard, sommé pur la commission d'enquête d'expliquer su présenen, répondit simplement : i qu'il était allé couteiupler ta sublime liotrouï do la canonnade. •
tant avec complaisance, on en vint à le regarder comme un être à part, exempt des sentiments qui animent la généralité des hommes; comme une perversité incarnée qui souhaitait, méditait et préparait savamment la ruine de la société.
Mais, après la victoire de juin, les esprits s'étant un peu rassis, on commença dans l'Assemblée à s'étonner de l'importance que l'on y accordait à M. Proudhon et à son silence ; on pensa qu'il serait bon de la réduire à ses proportions véritables, en mettant cet adversaire audacieux de la propriété en demeure de produire enfin au grand jour ses théories sociales et surtout les moyens qu'il pi-oposait pour les réaliser.
Pressé de toutes parts, non-seulement par ses collègues, mais par l'opinion publique, M. Proudhon consentit à déposer sur le bureau de l'Assemblée une proposition tendant, suivant ses propres expressions, à réaliser sans violence, sans expropriation, sansbanqueroute, ce qu'il appelait la liqïiidation de la vieille société, c'est-à-dire Valiolition de la propriété. « Orgueil ou vertige, a dit plus tard M. Proudhon, je crus que mon heure était venue. »
M. Thiers, qui nourrissait en secret la même pensée, jugeant également et avec plus d'apparence de raison son heure venue, se chargea de combattre M. Proudhon dans le comité des finances d'abord, puis à la tribune.
La curiosité était excitée au plus haut point par l'annonce de ce débat. Beaucoup de gens considéraient encore comme une grande témérité à l'Assemblée de permettre la discussion publique des doctrines de M. Proudhon. Ce ne fut pas sans peine que M. Thiers obtint dans le comité du travail un peu de calme et qu'il parvint à dominer par son sang-froid les clameurs qui éclataient i cliaque parole de son adversaire (1). Quand M. Proudhon parut enfin à la tribune, le mouvement extraordi-
(1) f 11 ne ftiiit pat, dUnll M. Tli>ri, que le> Krottrates du tcmpn iMiitccnt t'en croire les Galilcci, co (lisant qu'un a rcfuK do le» ouUndrc. •
naire qui agita l'Assemblée fit voir combien elle avait besoin d'efforts pour garder quelque bienséance envers un homme dont l'effronterie égalait, à ses yeux, la perversité.
Cependant, malgré de violentes interruptions, des injures, des éclats de rire qui partaient de tous côtés, M. Proudhon, qui n'en paraissait aucunement ému, occupa la tribune pendant près de quatre heures. Il exposa de nouveau, il développa tout l'ensemble de sa proposition que ni le comité ni M. Thiers, disait-il, n'avaient comprise.
Elle était pourtant, suivant lui, d'une simplicité parfaite. Selon M. Proudhon, la société était aux abois. Pour la sauver d'une ruine imminente, il fallait établir, au moyen d'un sj'stème de crédit gratuit et réciproque qui suprimàt l'intérêt du capital, l'équilibre exact de la production et de la consommation. Il fallait une loi qui obligeât tous les capitalistes et rentiers à faire à leurs fermiers, locataires, débiteurs de tous genres, remise, à titre de prêt, d'un sixième de leur revenu (M. Proudhon évaluait ce sixième à la somme totale de 1500 millions), et à verser dans les caisses de l'État, à titre d'impôt, un autre sixième destiné à la création d'une banque d'échange. C'étaient là, d'après M. Proudhon, des moyens assurés de faire renaître la circulation , le travail, la concurrence, l'industrie, et de procéder graduellement à l'abolition de la propriété.
M. Thiers n'eut pas besoin d'une dialectique très-forte pour démontrer combien une pareille mesure serait violente et inapplicable. L'Assemblée tout entière, le parti républicain en particulier et surtout les quelques socialistes qui s'y trouvaient encore et qui s'indignaient de voir M. Proudhon compromettre par des formules absurdes et des projets vides de sens la cause qu'il prétendait défendre, protestèrent contre lui.
Dans un ordre du jour motivé qu'elle vota à l'unanimité moins une voix, l'Assemblée déclara que la proposition de M. Proudhon était une attaque scanduhusc contre les principes de