‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 34 sur 234 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

s'en occupât. Mais l'intervention hostile du pays légal par la garde nationale, qui en était l'expression armée, c'était là, à ses yeux, une révolution tout entière, la destruction do tous ses plans, le renversement complet de ce savant équilibre auquel il travaillait si laborieusement depuis son avènement au trùne. Louis- Philippe s'assombrit à cette pensée. Sa volonté s'affaissa. Il n'opposa plus qu'une résistance molle aux influences contradictoires et aux inspirations confuses qui se disputèrent les derniers actes de son règne.

M. Duchàtel était dans le cabinet du roi quand y arrivèrent les premières nouvelles de la défectiou des légions. Comme il essayait d'atténuer la gravité de ces rapports, probablement exagérés, disait-il, la reine entra. Émue, agitée, elle s'exprima avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle sur l'impopularité de M. Guizot. Devinant sa pensée et supposant qu'elle était l'écho de la pensée intime du roi, M. Duchàtel s'empressa d'assurer que, si le président du conseil pouvait croire un seul instant sa présence aux affaires nuisible, il n'hésiterait certainement pas plus que lui à déposer aux pieds du roi sa démission; heureux, ajouta-t-il, de donner ainsi une preuve de son dévouement à la dynastie (1). Louis- Philippe n'accepta ni ne refusa positivement cette démission, selon la coutume de son esprit cauteleux; mais il fit demander M. Guizot, et, après une courte entrevue, il fut entendu que M. Mole, qui siégeait en ce moment à la Chambre des pairs, allait être appelé aux Tuileries. C'est alors que le ministre déchu se rendit à la Chambre des députés et répondit, comme on l'a vu , aux interpellations de M. Vavin.

On dit que la dissimulation du roi et son

(1) Depuis ce mmnant, jusqu'au jeudi matin 24, le roi demeura «ans ministère k-galement formé. Les combinaisons, à partir do M. MoIé jusqu'à M. Odilon Barrot, nommé président dn conseil, se succédèrent sans jamais arriver k une formation officielle. PersonnH n'étant plus responsaljle, personne ne donnait d'ordre positif. On n'opposait que des conseils, des avis, des projets, à l'envahissement rapide des forces révolutionnaires.

penchant pour les voies obliques donnèrent à son entretien confidentiel avec M. Mole un caractère ambigu, bien peu fait pour inspirer à celui-ci la hardiesse d'initiative nécessaire en pareilles extrémités. Dans une sorte d'épanchement très-composé, Louis-Piiilippe , assure-t-on, se représenta comme abandonné par MM. Guizot et Duchàtel (1); il se plaignit amèrement de leur ingratitude et termina en demandant à M. Mole de former au plus vite un cabinet conciliateur. Celui-ci écouta longtemps en silence. Il ne se dissimulait pas, et il ne dissimula point à Louis-Philippe les difficultés qu'il allait rencontrer. Il ne pensait pas que le mouvement diU s'arrêter à lui. M. Thiers était peut-être déjà l'homme indispensable; en tous cas, il faudrait se résoudre à bien des concessions. Le roi feignait de ne pas comprendre. M. Mole, plutôt par condescendance pour son roj'al interlocuteur que par persuasion personnelle de l'opportunité d'une telle démarche, promit de chercher à s'entendre avec MM. de Rémusat, Billault, Passy, Dufaure; mais il-posa comme condition de son entrée au conseil la nomination du maréchal Biigeaud au ministère de la guerre. A ce ncrn, le roi fit une exclamation qui trahit sa répugnance pour un tel choix. Il objecta le caractère intraitable du maréchal, ses façons soldatesques, ses habitudes despotiques : " Si le duc d'Isly avait le portefeuille de la guerre, dit-il, ni mes fils ni moi nous ne pourrions nommer dans l'armée le moindre sous-lieutenant. » On se quitta sur ce différend sans avoir rien conclu, et, comme s'il était temps de délibérer et de négocier, Louis-Philippe donna à M. Mole un second rendez-vous pour sept heures du soir.

Durant ce long intervalle, la lutte entre la garde municipale et le peuple continuait, et presque partout la troupe, abandonnée à ellemême, pressée, étouffée par la masse populaire, avait le dessous. A l'angle de la rue Saint-Denis, deux détachements d'une ving-

(IJ C'est la version que le roi a cherché II accréditer.

taine d'hommes environ, aj-ant imprudemment engagé le combat pour arracher aux insurgés un brancard sur lequel ils portaient, en poussant des cris de vengeance, le cadavre de l'un des leurs, enlevé au poste de la rue Mauconseil, les soldats se virent enveloppés de toutes parts et ne durent leur salut qu'à l'arrivée de la garde nationale. A la caserne Saint-Martin, l'attaque des insurgés fut d'un acharnement extraordinaire. Ils assaillaient les portes à coups de haches et recevaient le feu à bout portant. Les gardes municipaux n'échappèrent au massacre que par l'intervention de la garde nationale. Un peu plus loin, le poste des Arts-et-Métiers était envahi et démoli. Mais l'animosité du peuple ne se montra nulle part plus violente que dans les combats de la rue Bourg-l'Abbé. Depuis la veille, un détachement de gardes municipaux défendait l'accès du magasin d'armes des frères Lepage. Repoussés, chassés de la rue, les insurgés revenaient à la charge, toujours plus nombreux et plus exaspérés. Les soldats, incapables de résister plus longtemps, quittèrent la rue et se réfugièrent dans la maison Lepage, où ils commencèrent à parlementer. Le peuple ne demanda d'abord aux soldats que la liberté des prisonniers qu'ils avaient faits. Ce premier point obtenu, il exigea qu'on lui livrât la poudre du magasin. Après la poudre, il voulut les armes. Révoltés par cette dernière exigence, les gardes municipaux se décident à reprendre l'oiTensive; ils ouvrent brusquement la porte et se précipitent dans la rue, la baïonnette en avant. W. Cotelle, maire du sixième arrondissement, et M. Husson, colonel de la légion, suivis d'une cinquantaine de gardes nationaux, arrivaient au moment même. Ils se jettent entre le peuple et les soldats ; ils décident ces derniers i rentrer dans la maison Lepage, et se rangent eux-mêmes devant la porte pour arrêter la foule, qui pousse des cris de mort. PlutfJl que do rendre leurs armes, les soldats veulent sortir de nouveau et tenter un dernier (.ombat. Les garde» nationaux sont exposés

aux plus grands périls entre les deux partis, animés d'une égale fureur. Enfin on prend une résolution, conseillée par M. Arago : c'est de faire sortir chaque garde municipal entre deux gardes nationaux. Le brigadier Verdier descend le premier dans la rue, donnant le bras à M. Etienne Arago. A peine a-t-il fait quelques pas qu'un enfant le tue d'un coup de pistolet. Cette mort rappelle le peuple à des sen timents plus humains. M. Arago veut qu'on en profite ; il descend une seconde fois dans la rue, tenant par la main le lieutenant Bouvier, que suit le reste de la troupe entre une double haie de gardes nationaux. Le peuple, en frémissant, laisse passer ses ennemis, qui, bientôt rejoints par des troupes de ligne, purent arriver enfin à la préfecture de police.

Aussitôt après le départ des gardes muriicipaux, les magasins des frères Lepage furent envahis, et le peuple, n'y ayant pas trouvé d'armes, saccagea la maison. L'officier qui commandait le détachement, le lieutenant Dupouy , son nom mérite d'être conservé, avait refusé de sortir avec ses soldats; il s'était retranché à l'étage supérieur, espérant encore de quelque hasard un secours qui le sauverait, sinon de la mort, du moins de l'outrage. Il y resta longtemps, sans qu'il fût possible de le déterminer i\ quitter son uniforme pour essayer de fuir. Enfin, un officier de la garde nationale parvint k l'entraîner et à le soustraire à la multitude, heureusement tout occupée à chercher des armes. A huit heures, le brave lieutenant arrivait à la préfecture de police, le front humilié, le désespoir dans le cœur. M. Delessert, touché do son accablement, le fît asseoir à ses côtés et le combla de prévenances. On comnuMiçait à être très-inquiet i\ la préfecture de police (1).

Plusieurs fois, dans la journée, M. Delessert,

recevant des rapports alarmants sur la situation

(1) Le propre fri'ro do ^f. Delessert, ao crnyniit iiieiiaci! dam •<j|i lii'iifl do la riio Montiuiirtic, uvait fuit domaiider quol')UCi j<iirJo» iminicipaux h la pril'vcturc do police. • .Mon frèi» i^noro n»o je ne pourrait pns, it l'Iieuro qu'il cit, dispoiMT d'un ciiporiil et do qiinlre lioniinei, » ovuit répondu U préfut.

pnEMii':riE partiI':

CHAROE DES CARDES MUNICIPAUX SfR LA PLACE DE LA CONCORDE (P. 62).

critique des gardes municipaux isolés dans le centre de l'émeute, avait fait demander des renforts au général Sébastiani pour les dégager. Celui-ci avait invariablement répondu qu'il ne pouvait pas disposer d'un seul bataillon. Cependant, soit pour ne pas décourager les officiers réunis à sa table, soit qu'il essayât encore de se faire illusion, M. Delessert disait, à huit heures du soir, à ceux qui l'interrogeaient sur le tour que prenaient les événements : " C'est une émeute qu'il faut laisser mourir d'elle-même. »

A la même heure, on se réunissait pour dîner à l'hôtel du ministère de l'intérieur. Madame Duchâtel faisait avec grâce les honneurs du repas à MM. Guizot, de Broglie, Janvier, et ii un certain nombre d'amis restés fiJèlf ' <\u cabinet conservateur. Blessé au vif de la conduite du roi, se croyant joué par ses

rivaux, insulté par son propre parti, M. Guizot affectait l'indifférence. Il était convenu avec M. Duchâtel de ne plus donne/ aucun ordre et de laisser se tirer d'affaires, comme il pourrait , le cabinet encore inconnu qu'on osait lui préférer. Rien ne lui paraissait plus pitoyable que cette chimère de conciliation et ce ministère d'expédient auquel on le sacrifiait. Il n'attendait des événements qu'une prompte, une infaillible vengeance.

Les convives commentaient d'une verve moqueuse ce qui était à leurs yeux l'unique événement du jour : h^ cliangement de ministère. On aiguisait les épigrammes, on souriait à la pensée des embarras où M. Mole se jetait tête baissée. « Vous verrez que ce cabinet sera plus conservateur que nous, " disait M. Ducliàtel ; et il complimentait ironiquement M. Janvier, qui, assurait-il, ne pouvait

lANIEL STKBN.

manquer que d'en faire partie. Mais , tout d'un coup, vers le milieu du repas, le ministre reçoit des nouvelles alarmantes. Il apprend qu'un poste considérable de gardes municipaux a rendu les armes; que le peuple, victorieux sur plusieurs points , s'exalte de plus en plus et menace de se porter sur le ministère de l'intérieur et sur l'hôtel des affaires étrangères. On se consulte, on décide de donner quelques ordres ; madame Ducliàtel passe dans une chambre voisine et quitte à la hâte les bijoux et les fleurs dont elle est parée pour revêtir des habits plus convenables en cas de fuite. Les convives disparaissent. On se prépare à quitter l'hôtel en secret.

Cependant la nouvelle du changement de ministère, portée simultanément sur tous les points de la capitale par des officiers d'ordonnance, des gardes nationaux et des députés, dont les discours et les visages radieux promettaient bien au delà de la réalité, produisait presque partout l'effet attendu. On se groupait autour de ces messagers de paix. Moitié curiosité, moitié entraînement, le peuple, qui, d'ailleurs, avait été plutôt calmé qu'excité par l'attitude de la troupe de ligne et par l'intervention si franche en sa faveur d'une partie de la garde nationale , trompé par l'expression de contentement qu'il voyait éclater sur toutes les physionomies, quittait ses barricades. Tout en demandant, sans qu'on sut trop lui répondre, quelles étaient les concessions obtenues, il s'associait au triomphe du pays légal. La troupe rentrait dans les casernes; la circulation se rétablissait. En peu d'heures, l'aspect de Paris avait changé comme par magie. La nuit venue, une illumination spontanée, une immense foule de promeneurs paisibles et satisfaits , répandus sur les boulevards et sur les jilaces publiques, donnaient à la ville un air de fùto qui tromjia presque tout le monde.

La garde nationale et ropposifion parlementaire, qui n'avaient voulu que la réforme, bien que la concession fût avarement mesurée et que le nom do M. Mole no donjiàt pas à cet

égard des garanties bien solides, heureuses d'échapper à une lutte dont elles venaient de voir de près le danger, s'accordaient à ne plus rien prétendre et à se féliciter bruyamment de leur commun triomphe. Mais l'instinct du peuple, plus sûr et plus courageux, après s'être un moment laissé surprendre à la joie générale, le jioussait à passer outre. Les chefs d'atelier, les membres influents des sociétés secrètes, quelques journalistes radicaux encourageaient cette disposition. Ils exhortaient les citoyens à se méfier des nouvelles perfidies cachées sous cette feinte condescendance de Louis-Philippe. Qu'était-ce donc, en effet, que M. Mole, pour que le peuple se réjouît de son avènement au pouvoir ? Un courtisan , un homme d'ancienne noblesse. Comment, quand le peuple restait maître du champ de bataille , quand la garde nationale se prononçait pour lui, et quand la troupe de ligne refusait de le combattre, il se contentei'ait de si peu ! Quand les cadavres des siens gisaient encore sur le pavé des rues, quand des femmes et des enfants criaient vengeance pour leurs maris et leurs pères massacrés par les ordres d'un roi exécrable, il souffrirait que, une fois de plus, au château, on raillât sa crédulité, sa faiblesse ! On mêlait à ces propos excitants des bruits de trahison; on parlait de pièges tendus. On insinuait que la retraite de M. Guizot n'était point officielle, qu'elle cachait d'ailleurs un guet-apens. Aussitôt que le peuple aurait quitté ses armes, le pouvoir jetterait le masque et se vengerait, par des exécutions sanglantes, de son humiliation momentanée (1).

L'esprit républicain , à peine représenté dans la Ciuxmbre, réprimé sur toute la surface du pays légal, s'était concentré, ardent st taciturne, dans la population ouvrière do Paris.

(1) Pcnilttiilqua los lioiniiips Jo parole rûvoiUniont ainsi lus colùres (lu |)eiiijle, les liomiiios (l'action urguuisiiiont In riisisluiicB (liins «on vilrilublo centre, duni tout l'eajuice compri» ciilrc In rnc VicllIc-dii-Toniplc elle faubourg Siiint-Pcni». Li un ri'aoïui wrri do bnrriciidvs rcktuil );iirdi! pur des rit]>uUiotiim duiunjiini», ({ui lo aoucorluieiit pour l'uUacjuo du leuduuiiiiu.

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