PREMIÈRE PARTIE
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inanimés comme sur des ennemis vivants.
Bientôt l'ivresse du vin vient s'ajouter à l'ivresse du combat ; on a pénétré dans les caves. La garde nationale fait des efforts inouïs, mais inutiles, pour contenir ces excès.
Ainsi le peuple se montre au même moment, dans le même lieu, sous ses deux aspects les plus contraires; donnant raison à ceux qui l'aiment comme à ceux qui le redoutent. Ici, courageux, humain, plein de douceur; là, brutal, insensé : honneur ou fléau de la civilisation, espoir ou terreur de l'avenir.
Cependant, madame la duchesse d'Orléans, laissée aux Tuileries, regagnait à la hâte ses appartements. Dans le trouble des derniers adieux, elle avait échangé quelques mots avec les députés qui entouraient le roi, et, se croyant suivie par eux, elle comptait sur leur conseil etstirleur appui.
Qu'on juge de son effroi lorsque, au bout de sa course à travers les salons et les couloirs, d'où elle entendait la rumeur de la masse populaire qui débordait sur le Carrousel et escaladait déjà les grilles du château, elle se retourna et se vit seule avec quelques personnes de sa suite. Ses joues si pâles pâlirent encore.
En ce moment le bruit du canon retentit dans la cour. La princesse crut qu'une lutte fatale s'engageait. Elle savait que la troupe n'était plus en état de résister, elle pensa qu'elle allait être massacrée.
Alors, par un de ces beaux mouvements du cœur, fréquents dans l'histoire des femmes, elle saisit ses deux enfants par la main et se plaçant avec eux devant le portrait en pied de leur père (1) : « Il ne me reste donc, s'écria-t-elle en implorant de ses yeux en larmes le secours d'en haut, qu'à mourir ici ! »
Aumêmeinstant, la porte s'ouvrit; un éclair sl'espérance brilla dans les yeux de la princesse, elle s'élança à la rencontre de la personne qui entrait. C'était M. Dupin, qui, suivi de M. de Grammont, cherchait la régente
(1) Ce mafçnitique portrait, (lii»ne d'une telle illustration, est dii au piuceau Je M. Ingres.
pour la conduire à la Chambre. « Monsieur Dupin, s'écria la duchesse, vous êtes le premier qui veniez à moi. » Chose étrange! en effet, la, régente, en ce moment suprême, était complètement oubliée des hommes politiques. Presque aussitôt on vint lui dire que M. le duc de Nemours l'engageait à quitter les Tuileries. Elle prit le bras de M. Dupin, et, suivie d'un petit groupe de personnes de sa maison, entre autres de M. Régnier, précepteur du comte de Paris (1), elle traversa le jardin et passa devant des troupes de ligne qui, n'ayant reçu aucun ordre, ne lui rendirent même pas les honneurs militaires. La duchesse tenait par la main le comte de Paris; le petit duc de Chartres, malade depuis quelques jours et grelottant de fièvre, était porté par son médecin, M. Blache. En arrivant au pont Tournant, M. Dupin, s'avançant vers la foule, proclama, à haute voix, le comte de Paris roi des Français et madame la duchesse d'Orléans régente. Puis on se dirigea vers la Chambre (2). La princesse était émue, mais sa volonté restait ferme; elle allait, non pas comme on l'a dit, assouvir enfin une ambition longtemps contenue, mais tout simplement accomplir an devoir de mère.
Si la duchesse d'Orléans avait eu, en effet, ces ambitions impatientes que les soupçons de
(1) M. Adolphe Régnier ne quitta pas la princesse depuis son départ des Tuileries. Il la suivit à la Chambre, aux Invalides, à Bligay, et de là, sans même avoir pu revoir sa famille, en Belgique, à Ems, à Eiseuach. Il ne revint en France qu'après rachèvement de l'éducation de son élève.
(2) Pendant que la duchesse d'Orléans se dirigeait vers la Chambre, un lieutenant de la 5" légion, le citoyen Aubert- Roche, redoutant des scènes effroyables si le combat venait il s'engager entre les insurgés et la troupe qui gardait encore les Tuileries, se présenta au guichet de l'Échelle et demanda à parler au commandant du château. Il lui peignit avec la plus grande vivacité le péril croissant, et l'engagea à livrer immédiatement les Tuileries ii la garde nationale, qui pourrait, du moins, les préserver du pillage. Le commandant, ne pouvant prendre sur lui de donner l'ordre d'évacuer, conduisit M. Aubert-Roche au duc de Nemours. Celui-ci écouta en silence et ht ce qu'on lui demandait. Aussitôt, l'artillerie, après avoir tiré trois coups do canon chargés il blanc, signal convenu pour avertir de l'arrivée du peuple, commença son mouvement de retraite par la grille du Pont-Royal. Les dragons mirent pied il terre pour faire descendre leurs chevaux par l'escalier du milieu. La retraite se fit avec si peu d'ordre qu'on oublia de relever les postes intérieurs.
la famille royale lui prêtaient, elle aurait réussi peut-être dans sa tentative (1). Mais, malgré l'opinion accréditée au Château, elle n'était pas du tempérament qui fait les fortes ambitions et les grands desseins. Intelligente, réservée, délicate d'esprit et de corps, digne de soutenir avec honneur un rang élevé, elle n'avait rien de cette énergie audacieuse qui s'empare du commandement. Habituellement souffrante et résignée, elle nourrissait de vagues espérances ; mais la flamme intérieure qui fait les Marie-Thérèse ou les Catherine ne raj'onnait point à son front. Sa lèvre mélancolique, qui lui gagnait, par des paroles aimables, les cœurs bienveillants, ne frémissait point de cette éloquence qui subjugue les âmes rebelles. En un mot, c'était une noble princesse, ce n'était ni une héroïne ni une femme de génie. Il eût fallu être l'une ou l'autre pour arrêter à soi, à ce moment suprême, le Hot emporté des révolutions.