‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 49 sur 234 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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Les quais du Louvre et des Tuileries sont occupés militairement. Le 7^ régiment de cuirassiers arrivant du pont Neuf est à la gauche du pont; le ST'' de ligne, sous les armes, est à la droite. On ignore les dispositions de la troupe; mais, sans qu'il y ait rien de provoquant dans son attitude, elle semble prête à accepter le combat.

La colonne insurgée fait halte, à peu de distance des premiers pelotons. Dunoyer, s'approchant des officiers, leur annonce que les trois légions de la rive gauche , suivies du peuple en armes, marchent sur le Palais-Royal pour arrêter l'effusion du sang. Sa compagnie, dit-il, est l'avant-garde de l'armée populaire et vient demander le libre passage.

L'un des officiers va consulter le colonel, qui, à la vue des gardes nationaux mêlés au peuple, élève en l'air la poignée de son épée;

aussitôt les soldats dressent la crossp de leurs fusils. Un passage s'ouvre devant la colonne révolutionnaire ; elle traverse le Louvre aux cris de : Vite la France! vivent les cuirassiers! vive la ligne'. La musique du régiment répond à ces cris, en jouant la Marseillaise.

Pendant ce temps, quelques insurgés s'étaient, glissés un à un le long du quai des Tuileries, en fraternisant avec les soldats. Ils ne tardent pas à pénétrer dans la cour du Carrousel par le guichet de l'Orangerie.

La cour des Tuileries est occupée par de nombreuses troupes, mais la place du Carrousel est complètement évacuée. Une foule en armes, venant de la rue Saint-Thomas, commence à l'envahir, au moment même où la colonne de la rive gauche achève de passer le guichet du Louvre; trois coups de canon se

IIANMHI. STIÎHN.

font entendre; une fusillade retentit sur la ligne du château : elle tue et blesse plusieurs insurgés. La colonne de Dunoyer riposte, ainsi que le groupe qui avait pénétré par le guichet de l'Orangerie. Plusieurs balles mortelles atteignent à la fois un malheureux piqueur en grande livrée rouge, qui conduisait au château deux chevaux des écuries royales, destinés aux voitures de madame la duchesse d'Orléans. Aussitôt, sur les instances de quelques-uns des siens, Dunoyer commande un mouvement de retraite pour aller s'assurer de nouveau des dispositions de la troupe qui gardait la tète du pont du Carrousel. On fraternise ; les cuirassiers annoncent qu'ils veulent retourner à Versailles, leur ville de garnison. Pendant ce temps, le chasseur Tordeux, qui avait vu plusieurs pièces d'artillerie sortir de la cour des Tuileries parle guichet du pont Royal, va observer si elles ne prennent point une direction offensive; il constate qu'elles se dirigent vers la place de la Concorde. Alors les tambours des insurgés battent la charge, la colonne reprend sa marche à travers la place presque déserte, et parvient jusqu'au poste de l'état-major, oii stationne, l'arme au pied, la garde nationale de service, composée de plusieurs détachements de la quatrième, de la cinquième et de la sixième légion.

Dunoyer invite le commandant à se joindre à lui pour pénétrer ensemble dans les Tuileries; celui-ci s'y refuse, en alléguant qu'il a un service commandé et qu'il n'y saurait manquer sans un ordre supérieur. Malgré ce refus, les insurgés passent outre. Presque aussitôt les divers détachements quittent la place, tournent par la rue de Rohan et vont se répartir dans plusieurs postes voisins. La colonne de Dunoyer se rapproche alors de la grille du cliàteau et bientôt elle y entre par le guichet de l'Echelle, que l'on vient d'ouvrir pour la garde nationale de service ; elle marche avec ordre, tambours en tôte et la crosse en l'air. Elle se déploie dans la cour des Tuileries aux cris de : Vice la rè/oniic! La garde nationale, alignée près du poste de rÉchelle et le long

du pavillon de l'Horloge, reste morne et silencieuse.

Une artillerie formidable est encore en bataille dans la cour. Le 25* régiment de ligne, sous les armes, stationne devant le poste où est déposé son drapeau. On voit, plus loin, un bataillon du génie et de forts détachements de cavalerie. Au milieu de tout cet appareil guerrier règne un profond silence. La consternation paraît sur tous les visages. Dunoyer s'avance alors vers le commandant du 52^. « Tout Paris est en révolution, lui dit-il ; la garde nationale, le peuple et l'armée fraternisent; nous venons ici fraterniser avec le brave 52^. » Les officiers répondent à Dunoyer qu'ils se préparent à partir; un sergent, qu'il interroge sur le nombre de cartouches dont il dispose, lui montre sa giberne vide.

Sur ces entrefaites, un valet de chambre du comte de Paris aborde Dunoj'er; il lui annonce que la duchesse d'Orléans est à la Chambre, le conjure de protéger le retour de la princesse et l'invite à monter dans l'une des deux voitures qui sont là, prêtes à partir pour aller chercher la régente et le jeune roi, ajoutant qu'il a plein pouvoir pour lui offrir tout ce qu'il pourrait désirer. « Ne comptez ni sur moi ni sur mes compagnons d'armes, lui répond Dunoyer ; nous ne sommes pas ici pour servir les princes. » Presque au même moment, M. Lemercier, en grand uniforme de colonel de la garde nationale, s'approche et renouvelle à Dunoyer les mômes instances et les mêmes promesses; mais, vojant qu'il ne peut le persuader, il monte sur le siège de l'une des voitures et part pour la Chambre. Un gardien du château, interrogé par les insurgés, leur dit que le roi est encore dans ses appartements. Aussitôt ils s'avancent vers le pavillon de l'Horloge. Li\, ils rencontrent le colonel Bilfold, gouverneur du château, pâle, hors de lui. Il se jette dans les bras de Dunoyer et le supplie de l'épargner. Celui-ci lo rassure, mais l'engage à quitter son uniforine et à sortir au plus vite dos Tuileries. Trois

insurgés se détachent pour accompagner le colonel jusque dans ses appartements. De plus en plus surpris du succès de leur audace, les insurgés pénètrent dans le vestibule du pavillon de rilorloge, d'oii ils aperçoivent au loin, dans le jardin, dont les grilles d'enceinte sont encore fermées, le cortège fugitif de madame la duchesse d'Orléans qui touche à la place de la Concorde. Ils montent le grand escalier, croyant à chaque pas être assaillis. Ils parcourent ainsi avec précaution plusieurs salles et galeries. Le général Carbone), enveloppé d'un caban, passe rapidement près d'eux et se retourne pour recommander au volontaire Lacombe de ne rien gâter dans les appartements. Dans une pièce de service, un garçon lampiste est tranquillement occupé à nettoyer un verre de lampe.

Enfin l'on arrive à la salle du trône. Deux faisceaux de drapeaux tricolores en soie, frangée d'or, ornent les deux côtés du fauteuil royal. Chaque insurgé veut s'y asseoir à son tour. Dunoyer fait à ses compagnons d'armer une allocution chaleureuse, puis il trace sur les moulures du trône ces simples paroles :

LE PKUPLE DE PARIS A l'eUROPE ENTIÈRE :

Liberté, Égalité, Fraternité.

24 février 1848.

Un cri enthousiaste de : Vive la RcpuMiquel le premier qu'on ait poussé depuis le matin, tant on a été fidèle à la consigne donnée par les chefs politiques, salue cette proclamation solennelle et familière tout ensemble de la victoire du peuple. Les insurgés courent aux fenêtres et font retentir au dehors leurs acclamations. A cet appel , les gardes nationaux de service arrivent; l'un d'eux, lieutenant de la 5" légion, monte les degrés du trône, et commence, à la surprise générale, une harangue en faveur du prince Louis Bonaparte ; interrompu par des marques de réprobation unanimes, l'orateur désappointé se perd dans la foule,

Après une courte halte, la colonne Dunoyer se remet en marche et traverse les appartements qui conduisent au musée. Tout annonce qu'ils viennent à peine d'être quittes par la famille royale. De grands feux brûlent dans les cheminées. Des billes et des queues de billard sont encore jetées pèle-mèle sur le tapis, comme pour une partie momentanément suspendue. Un piano est resté ouvert. Des albums sont épars çà et là. Dans la salle à manger, la tabla n'est qu'à moitié desservie; quelques insurgés s'y rafraîchissent à la liàte. Arrivés à l'escalier du pavillon de Flore, près de l'aile attenante au Louvre, un bruit confus se fait entendre; une porte à double battant s'ouvre comme d'elle-même, et les insurgés se voient, à l'entrée de la galerie du musée, à dix pas d'un détachement de gardes municipaux sous les armes (1); à l'autre extrémité de la galerie, un détachement du génie est occupé à former une barricade avec des banquettes.

Les insurgés s'arrêtent brusquement; ils se croient pris dans une embûche. - Nous sommes trahis ! » s'écrient-ils, et aussitôt leurs armes s'abaissent; mais le capitaine Dunoyer s'avance entre eux et les gardes municipaux, et, s'adressant au commandant : « Vous êtes tous des braves, lui dit-il; vous pouvez vous défendre, mais à quoi bon? le roi est en fuite. Le peuple vainqueur arrive de toutes parts ; aucun de vous n'échappera à sa colère. Laissez là vos armes, fiez-vous à nous et nous jurons de vous sauver. »

Le maréchal des logis tend la main à Dunoyer et donne ainsi le signal de la paix; aussitôt les soldats élèvent la crosse de leurs

(1) Ce détachement se composait de 350 iiommes venus des différents postes de Saint-Enstaclie, delà Halle-aux-Blés, des Petits-Pères, de la place des Victoires, qu'ils avaient remis à la troupe de ligne apn-s avoir reçu l'ordre de se replier sur les Tuileries, et d'environ 65 hommes venus du Chàteau-d'Kan. Ils (étaient commandés par le maréchal des logis Roubieu et par le lieutenant Périn. Un chef de bataillon du f;éiiie les avait placés dans la galerie du musée qui communique aveo les Tuileries; il avait fait établir avec des banquettes une espèce de barricade; puis, répondant au lieutenant Pcrln, qui lui demandait la consigne . « Vous vous battrez, s'il le faut,» avait-il dit; après quoi il avait disparu.

fusils en criant : A bas Guizot ! vivent les enfants de Paris! vive la garde nalionalel -vive la réforme! Puis ils déposent leurs armes, jettent à terre leurs équipements et leurs cartouches, et viennent serrer la main des gardes nationaux et des insurgés. Ceux-ci, craignant d'être surpris par l'invasion du peuple, se hâtent de quitter une partie de leurs vêtements pour eu couvrir les gardes municipaux ; on protège leur retraite à travers la foule en armes, qui déborde déjà dans les salons. On les escorte par petits groupes ; on les conduit au poste du pavillon de Marsan, que vient de quitter le 52*^ de ligne. Là, ils achèvent de se travestir, puis ils sortent isolément, comme ils peuvent (1).

Le détachement du génie suit leur exemple et va se réunir à un autre détachement de la même arme qui se dispose à partir, ainsi que le 52" de ligne, et tout ce qui reste encore de troupes dans la cour du château.

Pendant cette retraite, une démonstration politique d'un caractère étrange avait lieu dans la salle des Maréchaux. Un homme de haute taille, les cheveux en désordre, les joues creuses, le regard flamboyant, les vêtements déchirés, fend la foule; ses longues mains crispées agitent une feuille de papier. Il fait signe qu'il veut parler ; il monte sur une banquette, et commence d'une voix épuisée par la fatigue et par l'émotion une lecture qui se perd dans le tumulte. Mais tout d'un coup le silence se fuit ; on vient de reconnaître

(1) Le zèlo des insurgés à sauver les gnrdcs municipaux est attcsUS par dtux-ci avec les expressions de lu plus vive recoiinaiisancc dans une déclaration collective. Le volontaire l.acombe père, qui n'avait pas quitté In colonne de Dunoyor depuis le matin, prend le Diaréclinl des logis iioubieu sous le bras ot le conduit dans sa propre maison, oii il lui donne riiospitnlitii pondant plusieurs jours. Le volontaire Bonilnui am'fne chez lui le sous-ùflieier l'oyel et le garde Denizet. l'rcau, qui revient de la place du Pulais-Uoyal, conduit deux gardes municipaux clitz son patron, le lihrniro )ilos*c, ou il» restent cacliés pondant une semaine. Lo serg^'Ut Duvillard «n c»c>rle deux juiqu'à la rue do rÈcole-de-Médccino; 1' li'Utenant IVrin ot un sous onicier, qui mnrrlinit avec lui, furent <«uls maltraité», ayant txh séparé» violonimont de leur fraternsllo oitcrte par le rontrc-conrant delà fiilo. On li'uv arracha louri épnuloili'S et on décliira leur uniforme. \\\ w parvinrent qu'il grand'pnino chez lo conviiirgu (lu pavillon de Miirsun, qui lui lit évu'lor.

l'ami dévoué du peuple, le héros de l'insurrection Ij'onnaise, le républicain ardent, passionné jusqu'au délire : Charles Lagrange. On se presse autour de lui ; on l'écoute avidement. Il lit d'un accent ironique l'acte d'abdication du roi : « Citoyens, s'écrie-t-il en promenant sur son auditoire un regard interrogateur, est-ce là ce qu'il vous faut? La France se courbera-t-elle sous le sceptre d'un enfant, d'une femme? Voulez- vous d'une régence en quenouille ? — Non ! non 1 s'écrie la foule ; pas de royauté ! pas de régence !

" Vous avez raison, mes amis, répond Lagrange ; il nous faut une bonne République ! » Et il descend de sa banquette aux cris redoublés de : Vive la Bé^publiquel On l'entoure, on l'étoufTe presque dans un transport d'enthousiasme. Suivi de la foule, il se dirige vers la salle du Trône, où le capitaine Dunoyer rallie ses hommes et se prépare à marcher sur la Chambre. Il vient d'arracher un drapeau du faisceau qui décore le trône. Le lieutenant Girard, de la 11^ légion, en a pris un autre qu'il remet au jeune Lebelin, de l'École polytechnique. « A la Chambre ! à la Chambre! pas de régence ! » s'écrie-t-on.

La colonne s'ébranle ; se pressant sur les pas de leur chef, les insurgés abandonnent les Tuilerie.? à la multitude ; ils sortent par le guichet du pavillon de Flore, traversent le pont Royal, se dirigent par le quai d'Orsay vers le palais Bourbon (1) ; il est environ deux heures.

Pendant que la cglonne de Dunoyer sortait d'un côté, une masse considérable de "^leuple entrait de l'autre tlans la cour du château. La place du Carrousel et la cour étaient, depuis dix minutes environ, complètement \ iiles. Les troupes avaient opéré leur retraite. Les

(1) Dans la colonne ralliée ainsi autour du capitaine Dunoyer so trouvaient le lieutenant Girard et neuf autres gardes nationaux do la 11' légion; le chasseur Uarillot, de lu 5'; d .'S combattants arrivés du CliAteau-d'Knu, piirnii lesquels on remarquait un gar^'on bouclier en tablier do service, armé J'nii coutelas; un vieillard ik barbo blancbe, armé d'un sabro aîiliquc il la garde duquel on voyait un dcmi-iuiii de munition traversé par la lume ; lo» ilwves Lebeliu el Viul d« l'iioolo poiy- Ivckniquo, eto.

gardes nationaux étaient entrés dans le château, ou s'étaient retirés dans l'intérieur des postes. La colonne populaire qui vint prendre possession des Tuileries marchait en bon ordre et sans aucun tumulte. Le maire du deuxième arrondissement, M. Berger, la canne à la main, ceint de l'écharpe tricolore, était entête de cette procession armée, mais pacifique. On y voyait des ouvriers en blouse, des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des femmes, des enfants qui se donnaient gaiement le bras et semblaient, tout ravis de leur facile victoire, n'avoir d'autre pensée que celle d'une fraternité confiante (1). Cette foule inoffensive se répandit bientôt dans les appartements royaux. A ce moment, M. de Girardin, qui revenait de la place du Palais-Royal et qui ignorait les derniers événements, entrait aux Tuileries. Poussé dans le château par le flot populaire, reconnu et interrogé par des insurgés qui ne savaient pas plus que lui ce qu'était devenue la famille royale, il leur annonce l'abdication de Louis-Philippe et la régence de la duchesse d'Orléans. Cette nouvelle est favorablement accueillie ; elle paraît même surpasser l'attente de ceux à qui il la communique. « Estce bien vrai? disent-ils, est-ce signé? " M. de Girardin, pour donner plus de crédit à ses paroles, s'assied à une table, et, pendant une heure environ, il écrit et signe près de cinq cents bulletins ainsi conçus :

« Abdication du roi ; •• Régence de la duchesse d'Orléans; « Dissolution de la Chambre ; « Amnistie générale.

« Emile de Girardin. »

Cependant, au milieu de la foule qui se heurte et se pousse tumultueusement en avant, M. de Girardin aperçoit M. Dumoulin portant un drapeau tricolore, haranguant à droite et à

(l; « Ils vont aux Tuileries, (lis.ait un ouvrier à un garde national qui, apercevant de loin cette bande armée, s'inquiétait de lui voir prendre la direction du Château; mais ce n'est pas pour faire du mal : c'est histoire de se promener, ii

gauche du geste et de la voix. Il a rallié autour de lui une bande de deux cents hommes environ qu'il va conduire à la Chambre. M. de Girardin se joint à lui, pensant que la présence de cette bande populaire peut favoriser la proclamation de la régence. On se met en marche, on sort par le guichet du pavillon de Marsan ; on suit la rue de Rivoli. La troupe, qui stationne sur la place de la Concorde, ne fait aucune difficulté pour laisser passer cette petite colonne qui n'est point armée. Arrivé à la grille du palais législatif, M. Dumoulin fait ranger ses hommes près des voitures de la cour, qui attendent madame la duchesse d'Orléans; il échange quelques paroles avec le général Gourgaud et pénètre seul dans l'enceinte. M. 'de Girardin y est déjà, et, bien qu'il ne soit plus député, il est allé reprendre sa place auprès de M. de Lamartine.

A partir de ce moment jusqu'à une heure avancée de la nuit, le château des Tuileries est abandonné à la multitude. Elle se répand à flots des caves jusqu'aux combles. Éblouie à l'aspect de ces splendeurs, curieuse, étonnée, étourdie de son propre bruit, excitée par sa propre licence, ivre de joie d'abord, de vin ensuite, elle s'y livre à tous les caprices d'une imagination en délire. Ce château, d'où l'étiquette rigide d'une reine dévote et un veuvage sévère avaient, en ces dernières années, banni toute joie, devient le théâtre d'une immense orgie, d'une saturnale indescriptible.

Pendant que les uns, pour assouvir de sauvages colères, se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres, mettent en pièces les tentures, déchirent, foulent aux pieds, br'àlent, au risque d'allumer un effroyable incendie, livres, papiers, lettres et dessins (1), les autres, eu

(1) Une certaine méthode préside, pendant les preniii-ros heures, à cette dévastation. Dans la s;ille des Maréchaux, la portrait du maréchal Bugeaud est percé de coups de baïonnette et mis on lambeaux; celui du maréchal Soult l'st fusillé. Les noms ell'acés sont reui[ilacés par ces mots : Traîtres à la i)alrie. Dans les appartements de mîidame Adélaïde, une toile représentant Louis -Philippe saignant le courrier Viirncr est lacérée. Le buste en bronze du roi, dans le salon dii Je Famille, est jeté pur les fenêtres, mutilé, et onfia fondu dans

beaucoup plus grand nombre, prennent avec une yerve inoffensive le plaisir plus raffiné de la satire en action (1). Comédiens improvisés, ils imitent, avec une gravité du plus haut comique, les solennités des réceptions officielles. Dans la salle de spectacle, où l'on s'est emparé de tous les instruments de rorchestre, une infernale cacophonie semble prendre à tâche de rendre sensible à l'oreille déchirée le chaos moral de cette heure révolutionnaire.

D'autres s'installent aux tables de jeu et parient les millions de la liste civile ; on remarque deux individus qui, assis à une table d'échecs, la tète appuyée sur leurs mains, les yeux fixés sur l'échiquier dans l'attitude d'une méditation profonde, donnent, au milieu du plus étourdissant fracas, une muette comédie. Les bons mots, les lazzis volent à travers les coups de feu qui se croisent au hasard (2).

Les enfants se revêtent de robes de chambre en velours, se font des ceintures avec des franges d'or et des torsades de rideaux, des bonnets phrygiens avec des morceaux de tentures.

nn énorme brasier. Les portraits du prince de JoinviUe, au contraire, sont partout respectés. D.iu3 le cabinet où le roi avait signé son abdication, le portrait du duo de Nemours est très-maltraité; ni le portrait de la reine ni celui de madame Adélaïde ne sont touchés. Les tapisseries de la reine, ses laines et ses soies à broder, lui ont été restituées intactes, ainsi que le prie-Dieu où elle avait enfermé les linceuls do la princesse Marie et du duo d'Orléans. On se découvrit en entrant dans l'oratoire de Mario-Amélie. Un élève de l'Ecole polytechnifiue, saisissant le crucifix : . Voici notre maître à tous ! • »'écria-t-il ! et, suivi d'un grand nombre d'insurgés, il le porta processionnellemeiit jusqu'il Saint-Roch, où il lo remit entre les mains du curé. Les appartements do madame Is duchesse d'Orléans ont été complètement préservés; de bon» citoyen» y avaient improvisé une garde. L'appartement du duc d'Orléans, fermé depuis sa mort, a été laissé religieufcmcnt dans l'état où il »o trouvait. Le» dévastations véritables n'ont été commise» que plusieurs heure» après lu première invasion. Nous le» con»taterons en temps et lieu.

(Il Dans cette dernière journée, un assez grand nombre d'légilimiite» avaient encouragé le muuvment inturrectioniiel en dittrikuant aux cotnbattunt» beaucoup d'armes de luxu. ]'lu»ieur» parurent aux barricade». Il» avaient revêtu bi blouse et la casquette du prolétaire. On en vit aussi «e niè- Lr, plu» qu'il n'eut été bienséant il de» partisans de la royaiiU', aux éb.tt» du peuple dan» le» Tuileries.

(2) n C'ril M rjii< et avtugle, • a'écrio un ouvrier en faisant d« ion mouchoir un bandeau au builo do I^uii-l'liili|ipo, « Que fait-tu la, marqnin? dit un facéliuux ik lin enfant qui tenait h la main un plan do Neuilly. — Kh! vicomte, j'oxamino It plan ds met propriété», > répond colui-ci avoo gravit*.

Les femmes font ruisseler dans leurs cheveux les essences parfumées qu'elles trouvent sur les tables des princesses. Elles fardent leurs joues, couvrent leurs épaules de dentelles et de fourrures, ornent leurs têtes d'aigrettes, de bijoux, de fleurs; elles se composent avec un certain goût burlesque des parures extravagantes. L'une d'elles, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure, pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l'œil fixe, dans l'attitude d'une statue de la Liberté : c'est une fille de joie. On défile devant elle avec toutes les marques d'un profond respect. Triste image des justices capricieuses du sort : la prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Lisultée par lui dans les temps prétendus réguliers, elle a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. La Maillard travestie en déesse Raison, c'est l'ironique symbole de l'honneur populaire outragé, abruti, qui se réveille en sursaut dans l'ivresse et se venge. Enfin, vers trois heures, le trône, incessamment foulé aux pieds par les insurgés, qui avaient tous voulu y monter à leur tour, est enlevé à bras et descendu par le grand escalier dans le vestibule du pavillon de l'Horloge. On prépare une marche triomphale. Des tambours battent de fantasques roulements. Deux jeunes gens, montés sur de beaux chevaux des écuries royales, prennent la tète du cortège; le fauteuil est porté sur les épaules de quatre ouvriers, que suit une foule nombreuse. Ou traverse ainsi le jardin, la place de la Concorde et toute la ligne des boulevards. Une multitude armée de piques, au bout desquelles pendent des lambeaux de pourpre, de danuis, de brocart, des habits de cour, des livrées, Ijrandissant des baïonnettes et des sabres auxquels sont enfourcliés des quartiers de viande, de pain, de lard, des bouteilles vides enlevées aux cuisines et aux caves royales, s'avanco en cliantanl la Marseillaise. A chaque barricade, elle fait halte, et lo trône, posé sur des assises

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