‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 61 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

populaire (1). M. Garnier-Pagès, qui préside en qualité de maire de Paris, essaye d'étouffer le débat en proposant de partager les attributions du pouvoir et en glissant avec négligence la dénomination de secrétaires, qui s'applique évidemment à MM. Marrast, Flocon et Louis Blanc, dont l'élection n'a pas été faite à la Chambre. Offensé de cette insinuation, ce dernier menaçait déjà de se retirer et d'en appeler au peuple, quand M. Ledru-RoUin intervient et le conjure, ainsi que MM. Flocon et Marrast, au nom de leur patriotisme à tous trois, de ne pas semer la discorde au sein de la République naissante. M. Flocon cède .sans peine ; M. Marrast n'avait pas soufflé mot ; M. Louis Blanc, dans l'impossibilité de soutenir une prétention qui devient toute personnelle, se résigne ou du moins paraît se résigner au titre modeste de secrétaire; mais il annonce en même temps, avec autorité, au gouvernement provisoire, un collègue, sur lequel celui-ci ne comptait certes pas, l'ouvrier Albert, élu, affirme M. Louis Bîanc, comme lui et avec lui par le peuple. Personne n'élève d'objection. C'était l'heure des concessions mutuelles. On se dit tout bas, de part et d'autre, qu'il faut se supporter en attendant qu'oasoit assez fort pour s'exclure.

Le nom d'Albert, ouvrier mécanicien (2), avait, en effet, été proclamé dans la cour de l'hôtel Bullion, sous les fenêtres des bureaux de la Réforme, par une bande d'insurgés qui revenaient des Tuileries. M. Albert était un conspirateur obscur, dont la presse démocratique ne s'était jamais occupée; mais, le 24 février, il sufl!îsait d'avoir montré du courage aux barricades pour enthousiasmer le peuple. C'est, sans doute, à quelque marque de bravoure, ou tout simplement à quelque mot heu-

(1) En répondant aux interrogations de l'assemblée populaire qui se tenait à la salle Saint-Jean, tous les membres du gouvernement, nommés à la Chambre, avaient reconnu la nécessité de cette nouvelle sanction, et M. Crémieux disait encore, quelques mois plus tard, devant la commission d'enquêtg : I Nous avons été nommés à la Chambre, mais non point par la Chambre. »

(2) Sou nom véritable était Martin,

reux, que M. Albert dut la subite ovation qui le porta au pouvoir, car personne ne put s'expliquer autrement, dans la suite, le motif qui l'avait fait préférer à tant d'autres plus capables et moins ignorés. Toutefois, malgré la fâcheuse médiocrité de la personne élue, la nomination d'un ouvrier au gouvernement provisoire est un fait historique dont il ne faut pas méconnaître le sens et le caractère. Elle est le signe de l'émancipation, aveugle encore, mais désormais assurée, de la classe laborieuse ; elle marque l'heure du passage de la révolution politique à la révolution sociale.

M. Louis Bhmc, sentant quel appui précieux il allait trouver dans un homme du peuple, qui lui servirait d'intermédiaire auprès des ouvriers et n'aspirerait jamais à jouer un rôle principal, applaudit de grand cœur à la nomination du prolétaire, et, courant aussitôt des bureaux de la Réforme à ceux du National, oii l'on imprimait, pour la distribuer dans les rues, la liste du gouvernement provisoire, il y fit ajouter le nom d'Albert. Puis il se rendit à l'Hôtel-de-Ville avec M. Flocon, fit, dans la salle Saint-Jean, où le peuple tenait des espèces de comices, une profession de foi socialiste, dans laquelle il prononça le mot d'organisation du travail, charma la foule, reçut d'elle la confirmation de ses pouvoirs, et parut, comme nous l'avons vu, dans le conseil du gouvernement. Ce fut une mortification insupportable à son orgueil que l'accueil de M. Arago et surtout l'intervention de M. Ledru-Rollin pour lui faire accepter un titre subalterne (1). Dès cette heure commença entre lui et la majorité du conseil une lutte sourde d'abord, mais de moins en moins dissimulée, qui fit en grande partie la faiblesse du pouvoir, paralysa son action et n'aboutit, après des crises funestes au paj's, qu'à une neutrali-

(1) Bien que je ne veuille m'engager dans aucune polémique, je crois de mon devoir de rappeler que M. Louis Blanc expliqua plus tard, dans une lettre datée de Londres, 23 janvier 18fi2, son insistance pour se faire admettre, avec Albert^ dans le gouvernement provisoire, au même titre que MiM. da Lamartine, Arago, etc.

sation de forces dont profitèrent «enls les partis hostiles à la République.

Cette divergence profonde entre la majorité et la minorité du conseil se trahit au moment même où l'on allait délibérer sur les termes de la proclamation par laquelle on annonçait au peuple son propre triomphe et la chute de la dynastie. M. de Lamartine en avait d'abord rédigé une qui contenait ces mots : " Le gouvernement provisoire déclare que la République est adoptée provisoirement par le peuple de Paris et par lui; « et encore : « sous le gouvernement populaire et républicain proclamé par le gouvernement provisoire, " etc. Cette rédaction mécontenta également les deux partis. MM. Louis Blanc, Ledru-RoUin, Flocon, voulaient proclamer la République simplement et sans aucune condition de ratification. ]\IM. Garnier-Pagès", Marie, Dupont (de l'Eure), voulaient qu'on se tùt sur la forme définitive du gouvernement; ils admettaient tout au plus l'expression d'une préférence pour le gouvernement républicain. M. Arago refusait d'apposer son nom à un acte qu'il qualifiait d'usurpation. Pour tourner l'écueil , MM. de Lamartine et Crémieux, qui tenaient la plume, s'efforçaient de trouver des expressions neutres, acceptables pour toutes les susceptibilités. La chose n'était pas facile. Bien des rédactions furent successivement proposées et rejetées. Enfin, l'on en adopta une de la main de M. de Lamartine, qui fut sur-lechamp envoyée au Moniteur. Elle était ainsi conçue :

« AU NOM DU PK.UPLE TRANÇAIS.

- Proclamation du gouvernement provisoire au fcvph français.

« Un gouvernement rétrograde et oligarchique vient d'être renversé par l'héroïsme du peuple de Paris. Ce gouvernement s'est enfui en laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de revenir jamais sur ses pas.

■ Le sang du peuple a coulé coninii' en juil-

let, mais, cette fois, ce généreux sang ne sera pas trompé. Il a conquis un gouvernement national et populaire en rapport avec les droite les proo^'-ès et la volonté de ce grand et généreux peuple.

« fn gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence par la voix du peuple et des députés des départements, dans la séance du 24 février, est investi momentanément du soin d'assurer et d'organiser la victoire nationale. Il est composé de :

« MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Crémieux, Arago (de l'Institut), Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie.

K Ce gouvernement a pour secrétaires : . « MM. Armand Marrast, Louis Blanc et Ferdinand Flocon.

« Ces citoj'ens n'ont pas hésité un instant à accepter la mission patriotique qui leur était imposée par l'urgence. Quand la capitale de la France est en feu, le mandat du gouvernement provisoire est dans le salut public. La France entière le comprendra et lui prêtera le concours de son patriotisme. Sous le gouvernement populaire que proclame le gouvernement provisoire, tout citoyen est magistrat.

" Français ! donnez au monde l'exemple que Paris adonné à la France. Préparez-vous, par l'ordre et la confiance en vous-mêmes, aux institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner.

« Bien que le gouvernement provisoire agisse uniquement au nom du peuple français et qu'il préfère (1) la forme républicaine, ni le peuple de Paris ni le gouvernement provisoire ne prétendent substituer leur opinion i\ l'opinion des citoyens, qui seront consultés sur la forme définitive du gouvcrneinont que proclame la souveraineté du peuple.

» L'unité de la nation, formée désormais de toutes les classes de citoyens qui la compo-

(1) Un ptlté (l'encre recouvre sur l'originnl mnnuscrit U mot pr/fi^rr. Une correction do M. Loui» lîinnc on nuirgo y »iib»litno cci mot» : toit it caur il lil comicliori pour It fnmernrm'nt Ti]iuliHca\n,

PREMIERE TARTIE

LE PEUPLE DANS H SlLLE DU TRiNE (p. 1'),)).

sent; le gouvernement de la nation par ellemême;

« La liberté, l'égalité et la fraternité pour principes; le peuple pour devise et mot d'ordre : voilà le gouvernement démocratique que la France se doit à elle-même, et que nos efforts sauront lui assurer (1). »

On voit par là que M. de Lamartine, soit irrésolution, soit désir sincère de maintenir le bon accord, faisait céder ses convictions personnelles aux vœux de la majorité. M. Ledru- Rollin ne signa point cette proclamation , la trouvant trop ambiguë. M. Flocon, qui l'avait signée sans la lire, biffa son nom en voyant que M. Ledru-RoUin n'y avait pas mis le sien.

(1) M. Carnot, dans des fragments de son Mémorial de 1848, puWiés dans la Politique nouvelle, donne une version un peu différente de cette proclamation. Il explique les variantes de ce document en disant que M. de Lamartine corrigeait son manuscrit en dictant successivement il plusieurs personnes.

M. Albert, qui n'était pas présent, ne put signer la pièce originale. Son nom fut ajouté sur l'épreuve du 3Ionileur, avec celui de ]\I. Flocon, par M. Louis Blanc.

Cependant le peuple, en proie à une inquiétude et à une irritation toujours croissantes, ne cessait d'envoyer au gouvernement provisoire des délégués armés qui menaçaient des plus terribles malheurs si l'on ne se hâtait de proclamer la République. Les faubourgs et la banlieue versaient incessamment sur la place de nouvelles masses populaires qui ranimaient l'ardeur de celles que l'attente avait lassées; elles assaillaient l'Hôtel-de-Ville, remplissaient les salles, les couloirs, et venaient assiéger les portes du conseil. A touxe minute, quelques-uns des membres du gouvernement, auxquels se joignaient des citoyens accourus pour offrir leur concours, MM. Félix Pyat,

1^\ME1. STKUN.

HISTOraE DE LA RÉVOLUTION DE 1848

Bethmont, de Courtais, Barthélémy Saint- Hilaire, Recurt, Guinard, Bixio, Duclerc, Thomas, Sarrans, Hetzel, etc., sortaient et haranguaient la foule; ils imploraient d'elle quelques minutes de calme et de silence. A la vue de M. de Lamartine l'agitation redoublait; il semblait tout à la fois plus suspect et plus cher au peuple que tous ses collègues. " C'est un aristocrate! c'est un royaliste! c'est toi ffirondin! » criaient les fanatiques. D'autres, au contraire, le voulaient porter en triomphe ; et lui, toujours placide au plus fort de l'orage, écartait du geste ou détournait d'un mot, d'un regard, les armes braquées sur sa poitrine (1). Mais tous ces mots heureux, toutes ces supplications, toutes ces harangues, n'obtenaient que de courtes trêves, et le tumulte recommençait aussitôt avec une intensité plus grande. Pendant que M. de Lamartine parlait au peuple, dans la salle Saint-Jean, M. Louis Blanc était descendu au bas de l'escalier; une table se trouvait là : il y monte. « Le gouvernement, dit-il, veut la République. » Un cri d'enthousiasme lui répond. Des ouvriers écrivent au charbon, en lettres énormes, sur une grande pièce de toile : « La République une et indivisible est proclamée en France. » Cela fait, ils montent sur le rebord d'une des fenêtres, et déroulent l'inscription à la lumière des torches. Quand le manifeste du gouvernement fut rapporté de l'imprimerie, on sentit que l'atmosphère était changée, et qu'une rédaction aussi équivoque, si on la lisait au peuple, allait le mettre hors de lui et pouvait tout perdre. M. Louis Blanc renouvelle avec force ses instances; il triomphe enfin des répugnances de ses collègues. Au paragraphe où il était dit : « Bien que le gouvernement provisùire soit de cœur et de conviction 2)onr le gouternement républicain, » etc., revenant à la première rédaction de M. de Lamartine, on

(11 Un do ce» mot» d'un ù-piopo5 merveilleux mùrito d'iître ciW, Comme il cntundait crier ti aoi oreille» : Mort à Lamarlintl La Hf de Ltmarlme! il ic retourne, regarde la foulis en •ourinnt : . .Ma l«to, dil-il avec un linKiilicr accent do dédain mtU de compaiiion, plût U Dieu, citoyens, que voui l'euiiiez toiu lur loi <'paule>! •

substitue ces mots : « Le gouvernemeni provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté (1). " Et la proclamation, ainsi modifiée, est jetée sur des centaines de feuilles volantes par les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Elle apaise les bouillonnements de la place. Aux soupçons et aux menaces succède une explosion de joie qui tient du délire. Le peuple reprend confiance dans ses élus. Le conseil peut enfin songer à organiser le pouvoir et à se partager le fardeau des affaires.

La présidence du conseil, sans portefeuille, est donnée, par acclamation, à M. Dupont (de l'Eure). Son grand âge, l'intégrité de son caractère et la simplicité républicaine de sa vie commandaient le respect. C'était un nom sans tache. On espérait qu'il imposerait au peuple, et même aux rivalités impatientes qui déjà se trahissaient au sein du gouvernement.

La nomination de M. de Lamartine au ministère des affaires étrangères se fit également par acclamation. Chacun comprenait qu'il fallait une extrême prudence dans les rapports avec l'étranger; qu'il était habile de ménager la transition et d'accoutumer les représentants de l'Europe monarchique à la Franco républicaine, par l'entremise d'un homme noble d'origine, de manières et de langage. M. Arago prit la marine sans que personne soulevât d'objection. L'éclat de son nom démocratique et sa science incontestée lui donnaient une autorité précieuse pour un gouvernement à peine debout sur un sol qui tremblait. Il y eut plus d'hésitation pour le ministère de l'intérieur; on flottait entre MM. Ledru- Rollin et Crémieux; mais ce dernier, tranchant lui-môme la question, déclara qu'il était indispensable de donner satisfaction au peuple en plaçant à l'intérieur l'homme qui représen-

(1) A peino cette proclamation i!tait-clle imprimi!e que l'on vit arriver au Uoniltur M. Ui.xio, (.-orleur d'un ordre de la retirer, ainsi conçu : ■ M. Uixioeit prié de retirer du l'Iuipiiine» riu royale la déclaration du gouvernement provisoire. Signé i Ad. Crémieux, Lamartine, Dupont (de l'Luro) et Uaruier* Pagéi. •

Page 1