DEUXIEME PARTIE
DCJCHE1SE n ORI
appeler la noblesse bourgeoise, tant par son contact fréquent avec la bourgeoisie elle a laissé s'émousser son caractère propre ; l'autre restée plus fière et fidèle aux traditions. La première, ralliée à la royauté de la branche cadette, peu considérée aussi bien dans les rangs qu'elle quittait que dans ceux où elle venait faire nombre, sans autorité morale, sans intelligence politique, mérite à peine de nous occuper un moment. Ses opinions ne valent pas d'être comptées dans l'appréciation de l'état des esprits. On ne pourrait pas dire qu'elle fût absolutiste, constitutionnelle ou
républicaine. Elle était égoïste jusqu'au cynisme. Aucun gouvernement n'avait à attendre ou à craindre d'elle un appui efficace ou une résistance sérieuse.
La noblesse légitimiste gardait intacte il est vrai, .sa foi monarchique, mais sans espérances procliaines, sans illusions sur les personnes royales, sans éloignenient pour l'éman cipation du peuple par le suffrage universel. Son sentiment le plus vivace était sa rancun contre la branche cadette ; rancune poussée si loin qu'elle se réjouit de la Révolution et déclara spontanément que non-seulement ella
DANItL STKjiN.
n'apporterait point d'entraves à l'établissement de la République, mais encore que son honneur, qui l'avait tenue éloignée d'un trône illégitime, ne lui défendrait point de servir le gouvernement de la nation par la nation ellemême. D'accord en cela avec la majeure partie du clergé qui tendait à isoler sa cause de celle des maisons royales, parce qu'il espérait profiter de la liberté pour ressaisir l'empire des âmes, la noblesse légitimiste se plaisait à voir la justice de Dieu et sa propre vengeance dans la victoire populaire.
Un sentiment analogue animait le parti bonapartiste. Riche et actif, mais effacé alors, amoindri par le ridicule des expéditions de Strasbourg et de Boulogne, ce parti d'origine et de pratiques révolutionnaires, dont le clief était dans l'exil et qui comptait sur le prestige d'un nom glorieux, avait tout à gagner et n'avait rien à perdre à l'institution de la république démocratique.
L'armée, depuis la première révolution, obéissait instinctivement à ce principe, qu'elle appartenait au pays ; que son devoir unique, c'était, quelle que fût la forme du gouvernement, de défendre le territoire.
Dans la succession rapide des pouvoirs politiques , la magistrature s'était pareillement désintéressée des questions de personnes. Ainsi, les classes, les partis, les corps constitués, tout ce qui tenait au sol par la propriété, à l'Etat par les fonctions, en était arrivé à une indiiîéronce presque égale pour les formes de la vie politique. La grande majorité de la nation re.stait passive ; elle ne sentait plus en elle aucune force d'initiative, parce qu'elle n'avait plus aucune foi.
La foi politique s'était réfugiée au sein de la classe ouvrière; là, ell€ était vive et profonde. Plus lettré que le paysan, moins matérialiste que le bourgeois, l'ouvrier des villes rattachait ses intérêts k des idées. La presse quotidienne l'avait initié, bien ou mal, aux débats pailemcntaires; il avait retenu la notion du droit et loH principes égalitaires de la Révolution fiain;aise. Comprenant que les destinées de la
royauté sont liées à celles du clergé et de la noblesse, et que jamais la cause du peuple ne serait prise à cœur que par le peuple luimême, il n'entendait plus commettre à d'autres le soin de ses affaires. Il voulait être citoyen. Par sa capacité, par son sentiment de justice et par son patriotisme, il avait depuis longtemps le droit de l'être. L'ouvrier des villes appelait de tous ses vœux la république.
Mais quelle république voulait cette minorité énergique, et jusqu'où s'étendait à cet égard son droit d'initiative ? En d'autres termes , quelle interprétation le gouvernement provisoire devait-il donner à la formule républicaine pour en faire la règle de l'ordre nouveau qu'il s'était chargé d'établir?
Dès les premières heures de la révolution, pendant que durait encore l'accord apparent des classes dans la soumission ou l'adhésion à la République, on aurait pu entendre, si l'attention n'avait été troublée par la peur chez les uns, par l'enthousiasme chez les autres, deux cris distincts. A la bourgeoisie, qui criait bien haut : « Vive la république démocratique, « le prolétariat répondait par un autre cri, peu accentué dans l'origine et qui ne semblait qu'un pléonasme, mais qui s'accusa bientôt et se différencia de plus en plus. L'ouvrier criait : " Vive la république démocratique et SOCI.VLE. »
Le premier de ces cris exprimait une idée très-claire et comprise de tous. Que la république dût être démocratique, personne n'y contredisait. La monarchie de Louis-Philippe n'avait été qu'une démocratie inconséquente ; les événements venaient de le démontrer surabondamment. Faire justice de cette inconséquence en ôtant de l'institution politique le chef héréditaire; sortir enfin, après trois expériences concluantes, des subtilités de la royauté parlementaire; détruire, par l'établissement du suffrage universel et par l'élection i\ tous les degrés de la hiérarchie politique, les derniers vestiges du privilège, ce n'était pas 1;\ une entreprise téméraire. La