‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 87 sur 234 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

la République française. Sans parler des obstacles que présente à l'action militaire de son gouvernement un territoire très-étendu, sans limites naturelles, un royaume de formation récente et factice, où se touchent sans se confondre des populations d'origine slave, saxonne, française et que la fermentation dissolvante d'un protestantisme industriel et d'un panthéisme communiste travaille jusque dans leurs profondeurs, il s'en rencontrait d'insurmontables dans le caractère du roi Frédéric- Guillaume IV et dans la position personnelle qu'il s'était faite. Ce prince versatile et sans franchise avait essaj'é à son avènement, par inquiétude d'esprit et par frivolité de cœur, ce que Pie IX avait sincèrement voulu par humanité évangélique. II avait fait passer devant les yeux de son peuple jusqu'à l'en éblouir mille images de liberté, mille chimères d'ambitions nationales. Tout en se croyant profondément religieux, sous les dehors d'une sollicitude paternelle, il avait abusé de la manière la plus détestable de cette piété pour le souverain si naturelle aux peuples germaniques. Toutes ses promesses, il les avait successivement éludées ou violées ; tout son libéralisme littéraire, il l'avait fait tourner au profit d'un absolutisme politique d'autant plus odieux qu'il n'avait pas le courage de se nommer par son nom. Eu six années, ce prince ingrat, gâté par son peuple et par la fortune, était parvenu à user jusqu'aux derniers restes d'une étonnante popularité. Toutes les classes, toutes les opinions, tour à tour flattées et jouées, s'étaient également retirées de lui. Le mécontentement général éclatait et déjà, comme son rival l'empereur d'Autriche, le roi Frédéric-Guillaume, se voyant menacé au cœur même de ses États, prêtait l'oreille aux suggestions de la. Russie. Le czar Nicolas s'insinuait dans les conseils du cabinet de Berlin avec plus de facilité encore qu'il n'en avait trouvé à pénétrer les secrets du cabinet de Vienne. Le peuple prussien s'en indignait; par haine de la Russie, il exagérait l'expression de ses sympathies pour la France. De là l'impossibilité pour le roi Frédéric-

Guillaume de faire la guerre. Une guerre d'ambition contre l'Autriche, dans laquelle il eût été soutenu par l'esprit national, lui était interdite par sa menaçante alliée la Russie; une guerre de coalition avec la Russie et l'Autriche contre la France eût été le signal d'une révolution intérieure plus terrible peut-être que ne l'avait été la première Révolution française.

La pensée d'une guei're continentale ne pouvait être sérieusement conçue que par l'empereur Nicolas. Seul entre les monarques européens, ce prince représentait encore dans son empire l'ortho loxie religieuse et politique d'une souveraineté absolue. Le passé et l'avenir de la nation russe se personnifiaient en lui. Malgré son origine allemande qu'il avait su faire oublier, il personnifiait aux yeux des multitudes l'idéal de la Russie. Dans la noblesse de son visage, dans la fierté de son port, la nation se plaisait à reconnaître, à saluer son propre génie. Depuis son avènement au trône, l'empereur Nicolas s'était proposé de reprendre la politique tracée à la Russie par le testament de Pierre le Gi'and. Cette politique d'inspiration orientale, militaire et religieuse, que le libéralisme cosmopolite d'Alexandre avait un moment troublée, visait à la destruction de l'empire ottoman, à l'anéantissement de la Pologne, au refoulement de la Suède, à la conquête de la Galicie et, par suite, à la subalternité des Etats de l'Allemagne (1). Nos hommes d'Etat du dix-huitième siècle avaient pressenti le danger pour la France de laisser s'avancer vers l'Occident cet ennemi lointain encore, mais rapide, envahisseur à la façon des peuples barbares. Une constante sollici-

(1) « Dans les vingt-trois ans qui se sont écoules do 1792 il 1815, disait, au mois de mars 1848, la Gazelle d'Augsbouig, la Russie nous a fait plus de mal lorsqu'elle était notre principale alliée contre la France, que lorsqu'elle était l'alliée de la France contre nous. Dans les trente-trois ans qui se sont écoulés de 1815 ii 1848, ce que la Uussie a fait contre la liberté et la puissance de rAUemagne, il n'est pas un crifaut en Allemagne qui ne le sache dire. Les dangers dont la Uussie nous menace ne dépendent pas du caracti-re de tel ou toi empereur, ils tiennent au caractère de la Uussie, à sa politique séculaire, ti sa destinée, i

tude pour la Turquie, en même temps que pour la Hongrie et la Pologne, considérées comme les deux boulevards du monde occidental, n'avait cessé d'animer le cabinet de Versailles depuis Louis XIV jusqu'à Choiseul. L'empereur Napoléon, en invitant la Hongrie à reprendre son indépendance (1), et plus tard en s'alliant à l'Autriche, suivait une pensée analogue. Mais les dispositions favorables de la Restauration et les embarras du règne de Louis-Philippe avaient laissé le champ libre aux ambitions du tzar. H avait pu suivre, sans presque les dissimuler, ses plans d'agrandissement. H avait achevé, sous les yeux d'une papauté complaisante, par violence et par ruse, par l'exil en Sibérie, par la confiscation, par la substitution frauduleuse du rite grec au rite catholique, par l'éducation despotique de la jeunesse, la ruine de la Pologne. H se jouait à son gré, sous prétexte de protectorat, des provinces danubiennes. H éveillait dans les populations slaves de la Bohême, de la Moravie, de la Hongrie, un esprit d'orgueil traditionnel, hostile à la Pologne catholique et à la Hongrie magyare, et qui pouvait, au premier, jour, favoriser, en les détachant de l'Autriche germanique, la création d'un vaste empire néo-byzantin auquel il aurait dicté des lois.

(1) c Hongrois, disait l'empereur, dans un manifeste adressé aux Hongrois après qu'il fut entré à Vienne et daté de Schœnbrunn, 15 mai 1809, le moment est venu de recouvrer votre indépendance. Je vous oITro la paix, l'intégrité de votre territoire, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes, si vous jugez que l'esprit du temps et l'intérêt de vos concitoyens l'exigent. Je ne veu.'c rien de vous, je «e désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec l'Autriche a fait votre malheur. Votre sang a coulé pour elle dans des régions éloignées et vos intérêts le» plus cliera ont été constamment «acriliés h ceux do ses États héréditaire». Vou8 formiez la plus belle partie de son empire et vous n'étiez qu'une province toujours asservie il des passion» qui vous étaient étrangi.rc». Vous avez de» uionir» nationales, une langue nationale; vous vous vantez d'une illustre ot ancienne origine : reprenez donc votre existence comme nation I Ayez un roi de votre choix, qui ne rigne que pour vous, qui réside ■n milieu de vou», qui ne loit environné que do vos citoyen» et de vos soldat» ! Hongrois, voilh ce que vous demande ]']'.»rop» entiiro, qui vou» regard-) ; voili» ce que je vou» demande ■veo clic. Une paix éternelle, de» relation» de commerce, une Indépendance aiiurée, tel est le prix qui vou» attend, si vou» toulaz £tro diguo» de vot aocAtrc» et de voui-mémc». »

Vénéré d'un peuple dont les instincts sont nobles, le caractère fidèle, patient, courageux, prompt au sacrifice ; maître à la fois des deux plus grandes forces organisées de toute civilisation, le sacerdoce et l'armée, l'empereur Nicolas regardait de loin ce qu'il considérait comme la dissolution de la vieille société occidentale, catholique et protestante, absolutiste et constitutionnelle ; mais il avait trop de sagacité pour ne pas comprendre que tout lui commandait envers la France républicaine une politique d'abstention et d'expectative. H n'ignorait pas que l'empire russe, auquel il rêvait un si grand avenir, portait aussi dans ses flancs des germes révolutionnaires. L'état régulier de ses finances et la force numérique de son armée le trompaient moins que personne. H savait que, si le numéraire abondait dans les caisses de l'État, le crédit manquait à son gouvernement. H connaissait la mauvaise administration de ses armées et leur infériorité dans les armes savantes. L'organisation de la propriété et de la commune dans ses Etats pouvait donner lieu, il n'en était que trop averti, à des secousses intérieures, à des jacqueries épouvantables (1). Les dispositions d'une partie de la noblesse à son égard n'étaient pas de nature non plus à lui enlever tout souci; il ne pouvait pas oublier la révolte prétorienne de 1825. D'ailleurs, en examinant les choses de sang-froid, n'avait-il pas tout lieu de se féliciter de la proclamation de la République en France? Elle donnait raison à son mépris pour ce qu'il avait toujours appelé la myslifuation des monarchies représentatives (2), et elle réalisait ses prophéties, en

(1) Lo commune agricole libre comprend plus des doux tiers de la population rurale dans les provinces russe». L'autre tiers appartient aux nobles. Toutes les fois que les seigneur» ont voulu tenter d'iniruduiro ohoz eux le systfcmo occidental du morcellement do lo terre ot do la propriété privée, lo» paysans se sont soulevés. On évaliiail, avant l'année l(tl8, h Boixanle-dix, en moyenne, le nombre de» seigneur» annuellement maisacréa par leurs paysans.

(2) Il spra intéressant, pour bii'U comprendre la politique do la lîussie ot le» idées de l'empereur, do consulter un Mtmoirt présenté en 11118 h l'empereur Nicolas par un employé supérieur do la chancellerie russe. Ce document, tout fi fuit au- Iheiiliquc, mais onoore inédit, était destiné à la publicité. Il

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