‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 145 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

(les logis de ce même régiment d’artillerie, se présente devant les portes de la caserne; elle menace de les enfoncer si l’on ne livre immédiatement le prisonnier. Le général Neumajer paraît alors à l'une des fenêtres, harangue les soldats et le peuple, s’engage à demander, en leur nom, au général Bourjolly la liberté du sous-officier. Mais la foule défiante ne se paye pas de cette promesse ; elle exige du général qu’il se rende sur l’heure avec elle à l’hôtel du lieutenant général. Celui-ci, prévenu de ce qui se passe, fait ouvrir les portes, annonce à la foule que la grâce est accordée, et qu’il vient d’envoyer chercher en poste à Grenoble le prisonnier.

Le peuple, satisfait de cette concession, se retire ; mais ce n’était pas l’affaire des clubs qui entendaient tirer un meilleur parti de cet incident. Le 23 mars, dans la nuit, ils envoyent à M. Arago une députation pour demander, au nom dn peuple et de V armée, que les corps de la garnison, dont le départ était fixé au lendemain, restassent jusqu’à l’arrivée du sous-officier, afin de prendre part à l’ovation qu’on lui préparait. M. Arago, tout en essayant de leur faire entendre la nécessité d’obéir aux ordres précis du gouvernement provisoire et de ne pas entraver la formation de cette armée des Alpes qui va sur la frontière défendre la patrie, accorde aux clubs un délai de vingt-quatre heures.

Le lendemain, le fourrier Gigoux arrivait à Lj'on. Une foule innombrable, qui l’attendait sur la place de l’Hôtel-de-Ville, demande à grands cris qu’il paraisse au balcon ; lorsqu’il se montre entouré des autorités municipales, une acclamation immense le salue à plusieurs reprises. Quand le calme est rétabli, Gigoux prend la parole. A la surprise universelle, il harangue la foule du ton le plus modéré ; il recommande au peuple le bon ordre, le respect -à la loi; puis, s’adressant particulièrement aux soldats, il les supplie de rentrer dans leurs casernes et de faire acte de soumission à leurs officiers. Il insinue même qu’il regrette d’avoir donné lieu, par un moment

d’oubli de la discipline, à ce qui se passe. Sans trop s’arrêter au sens de son discours, la multitude bat des mains, crie : Vire Gigouxl et une heure après, une marche triomphale parcourt les rues et les quais de Lyon en célébrant, en quelque sorte malgré lui, le héros involontaire et repentant de l’indiscipline.

A la suite de cette journée, qui se termina par la mise en liberté de tous les soldats détenus au pénitencier militaire, le colonel du 4® régiment d’artillerie donna sa démissioi , et le général Bourjolly sollicita un changement de commandement.

Le commissaire commençait aussi à se décourager ; il désespérait d’amener une conciliation entre la population ouvrière qui s’exaltait de plus en plus, et les partis conservateurs qui, au lieu de seconder l’action du gouvernement, entretenaient par leurs actes et leurs discours provocants la méfiance et l’irritation dans les masses.

Cette méfiance donna lieu, pendant ces mêmes jours, à une scène des plus étranges. Un bateau à vapeur nommé le Vautour^ venant de Valence, arrivait le 30 mars au soir à l’embarcadère, portant à son mât une flamme blanche. Les ouvriers qui travaillaient au remblai du quai l’aperçoivent et se persuadent que c’est une manifestation légitimiste. Ils se précipitent vers l’embarcadère ; au moment où le capitaine du Vautour aborde, il est entouré, saisi, menacé de mort, sans pouvoir même deviner de quoi on l’accuse. Un poste voisin de gardes nationaux le tire des mains de la foule. Pendant ce temps, le drapeau arraché au mât du Vautour est traîné dans la boue et porté à l’Hotel-de-Ville. L’animation causée par cet incident est si vive qu’elle se prolonge très-avant dans la nuit; le lendemain matin, pour éviter le pillage du bateau, le commissaire est obligé de le faire saisir au nom de la République et garder militairement en le déclarant propriété nationale. Le capitaine, conduit en prison, y reste trois semaines, pendant lesquelles le gouvernement est censé poursuivre l’enquête ; après

quoi, la population étant occupée d’autre chose, on rend au prisonnier sa liberté et son bateau.

Ce trait montre jusqu’à quel point le peuple de Lyon était excité, hors de lui. Il demandait avec une insistance menaçante qu’on lui remît les forts que la garde nationale avait imprudemment remis à la troupe de ligne; et, comme M. Arago se refusait à les livrer, les clubs et le comité exécutif menaçaient de les reprendre de vive force.

C’est dans une pareille fermentation que les élections se préparaient. M. Arago, complètement découragé, voyant qu’il n’exerçait plus le moindre ascendant sur personne, et qu’il avait réussi à se rendre également impopulaire dans tous les partis, demanda son rappel (1).

Il fut remplacé par M. Martin-Bernard, ancien ouvrier imprimeur, homme honnête, exalté, violent en paroles, comme toute cette école de démocrates que l’on appelait, depuis la circulaire de M. Ledru-RoHin, rè'puhlicains de la teille, mais bien intentionné et ennemi des mesures arbitraires. Ce ne fut pas sans de grands efforts que le nouveau commissaire parvint à contenir de nouvelles explosions et qu’il gagna le jour fixé pour les élections générales.

Rien assurément n’est plus propre à faire comprendre le caractère nouveau de la Révolution de 1848 que le contraste entre l’agitation extrême des villes industrielles de Rouen, de Lyon, et un peu plus tard de Limoges, avec la tranquillité de l’Ouest pendant toute la durée du gouvernement provisoire. Pour la première fois dans nos troubles civils, Nantes, Rennes, Angers, Saint-Malo, Brest, ces foyers naguère si incandescents du vieil esprit breton et vendéen, ne répondent point au défi que leur jètte l’esprit du siècle. Les populations

(1) L’annuaire conservaterir déjà cité lui rend ce témoignage : « M. Emmanuel Arago a. montré du courage et du dévouement dans quelques circonstances critiques; il avait mission d’empêcher à tout prix l’effusion du sang, et il a roussi. » (p. t)4).

catholiques et royalistes de la Bretagne, de l’Anjou, de la Vendée, le noble, le prêtre, le paysan intrépide, que ni la Convention ni l’Empire n’ont pu dompter, et qui, forts de leur intime union, avaient à tant de reprises bravé le pouvoir central et repoussé la domination de Paris, se taisent cette fois, sans presque interrompre leur activité paisible ; ils se conforment au gouvernement de la République. Cette soumission des populations royalistes, opposée à l’insurrection qui, au sein des populations républicaines, menace dès le lendemain de son établissement la République^ rend, selon moi, d’une évidence incontestable, cette vérité à laquelle tant de bons esprits refusent encore leur assentiment, à savoir : que la République de 1848 ne faisait guère que déclarer, nommer un état politique préexistant dans les mœurs, tandis qu’elle annonçait seulement un état social dont les uns, n’en concevant encore aucune idée, rejetaient jusqu’à l’hypothèse, et que les autres, s’en formant une idée fausse, supposaient immédiatement réalisable.

Si quelques éléments de la lutte ancienne entre la monarchie et la République, entre l’Eglise et l’Etat, avaient existé en France, à coup sûr on les aurait vus aux prises dans ces contrées de l’Ouest où la sincérité des croyances, la passion forte et grave eut dans tous les temps ses héros et ses martyrs. Le sang breton n’a pas dégénéré, et si le mot de république n’a pas rallumé ses ardeurs belliqueuses, c’est que les esprits et les cœurs, désabusés, détachés des objets de leur culte, rendus à eux-mêmes par l’expérience, étaient au fond plus véritablement républicains, dans leur indépendance un peu sauvage, que l'esprit de parti qui si souvent ailleurs a usurpé le nom de républicanisme.

En 1848, la ville de Nantes, dont le commerce colonial et l’industrie avaient pris un grand développement sous le dernier règne, et qui comptait une population d’environ 100,000 âmes, était devenue assez indifférente en matière politique. Les querelles des

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