CHAPITRE XXVII
Beaux-arts. — Loi électorale — Professions de foi des candidats à la représentation nationale. — Ouverture de l’Assemblée constituante. — Le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie.
Personne, dans le gouvernement, ne reçût du spectacle que présenta la fête de la Fraternité une impression aussi vive que le ministre de l’intérieur. M. Ledru-Rollin avait l’àme jeune ; il se prenait aisément au coté
extérieur des choses. Plus qu’aucun de ses collègues il se considérait comme l’auteur de la Révolution et portait à la République un amour qui tenait un peu de la paternité. Il aurait voulu que toutes les classes, que toutes les opinions fussent séduites par la grandeur clémente du gouvernement républicain, et, comme il savait que l’appareil guerrier plaît par-dessus toutes choses aux fils des Gaules, il s'était singulièrement réjoui de cette journée de baïonnettes fleuries, qui, pourtant, aux yeux de tous les hommes politiques, marquait le terme de sa propre autorité et la dernière heure de son pouvoir éphémère.
C’est à cette sollicitude pour l’honneur et le renom de la démocratie qu’il faut attribuer aussi le soin particulier que prit M. Ledru- Rollin de rassurer, dès son entrée en fonctions, les artistes très-inquiets de leur avenir, et de convier tous les arts à célébrer l’avénement de la jeune République (1). M. Ledru- Rollin n’avait pas craint, à cet égard, un peu d’ostentation en signant, le 24 février, au plus fort de la mêlée révolutionnaire, dans un moment où sa propre existence, celle de Paris, Fexistence même de la République et de la société semblaient menacées, un décret qui fixait au 15 mars l’ouverture de l’exposition annuelle de peinture, de sculpture et d’architecture.
A peu de jours de là, il nommait à la direction des Musées M. Jeanron, qui devait y marquer son -passage par une excellente classification , selon les écoles et les siècles, des tableaux disséminés auparavant sans méthode, sans goût et sans profit pour l’étude de l’art. Enfin, M. Ledru-Rollin faisait ouvrir un concours de musique pour les chants républicains, et un autre concours d’esquisses peintes et modelées, de médaillons et de timbres gravés pour une figure symbolique de la République. Dans le même temps, le Théâtre-Français recevait l’ordre de donner des représentations gratuites pour le peuple.
(1) C’était à ce moment-là l’épithète obligée dans le langage politique.
De cet appel adressé aux artistes, de ce | louable effort pour attirer leur attention sur le peuple, il ne devait malheureusement ressortir, pour l’observateur attentif, qu’une seule chose : l’absolue incapacité des arts à créer l’image, la forme sensible d’une idée qui n’est plus ou qui n’est pas encore vivante dans la généralité des esprits. La même fatalLé, inexplicable pour le vulgaire, qui rend aujourd’hui la main de l’architecte inhabile à bâtir des temples ou des cathédrales, qui éteint sous le pinceau et sous le ciseau de nos artistes le courroux de Jéhovah ou la divinité du fils de Marie, glace leur inspiration quand ils cherchent un symbole aux vagues tendances j du dix-neuvième siècle. Dans l’étude même de I la métamorphose qui s’accomplit, l’intelligence pure, la raison abstraite trouvent un 1 vaste sujet de méditation et la satisfaction qui | leur est propre ; mais l’art hésitant, décon- ' certé, inhabile à rendre par l’image le mouve- j ment indéterminé d’une société qui se trans- j forme à son insu par la science et par ! l’industrie, n’en saisit que les accidents indi- j viduels, les sentiments particuliers et consé- ' quemment inférieurs, dont la reproduction, si parfaite qu’elle soit, n’a droit d'intéresser que j la curiosité, et ne saurait ni enflammer la passion ni exalter la pensée.
Qui n’a pas senti naître cette réflexion en parcourant l’exposition des figures symboliques à laquelle sept cents artistes, dont beaucoup d’un talent incontestable, avaient concouru, et qui pourtant parut si insuffisante qu’on n’osa pas décerner le prix et qu’il fallut j la recommencer? Le trouble de la conception, j l’incohérence des idées étaient visibles dans ces esquisses. La plupart des artistes avaient fait de la République une furie, l’œM en feu. la chevelure au vent, brandissant sur des ruines amoncelées la torche ou la pique. D’autres lui avaient donné les traits, l’attitude et le geste d’une vivandière. Plusieurs, ne s’élevant pas même à l’idée du type, avaient tout ! simplement reproduit l’une de ces physiono- | mies parisiennes, tout à la fois vulgaires et ,
étranges, où l’ardeur des cupidités se combine avec l’ennui d’une dépravation blasée. Pas un seul artiste ne paraissait avoir entrevu l’idéal d’une république fière et douce. Tous n'avaient su peindre que la licence ou la fureur, là où il fallait au contraire représenter la force paisible de la sagesse.
La plus grande artiste dramatique de ce temps ne réussit pas beaucoup mieux dans cette tentative que les peintres et les statuaires. Mademoiselle Rachel, pour complaire à l’auditoire populaire que lui imposait la révolution et pour flatter le nouveau souverain, imagina, un jour qu’elle venait de jouer la Lucrèce de Ronsard, de reparaître sur la scène dans son vêtement blanc, la taille ceinte d’une écharpe tricolore, et de déclamer, soutenue par l’orchestre qui jouait pianissûno la musique de Rouget de l’Isle, les strophes guerrières de la Marseillaise. Son succès fut immense. Les lignes pures de ses poses empruntées à Phidias, la pâleur passionnée de son visage, son œil qui dardait la colère, le geste impérieux de son bras frêle et jusqu'au sourire de sa lèvre de Méduse, arrachaient au public des applaudissements enthousiastes. Mais la réflexion qui succédait à l’entraînement ne demeurait pas satisfaite. Au lieu d’atténuer l’anachronisme qui plaçait dans la bouche d’une république pacifique des paroles de haine et de vengeance, mademoiselle Rachel en outrait l’accent. Sous la beauté sereine de la forme grecque qu’elle avait acquise par l’étude, éclatait le sombre génie- de la race juive dont elle est issue. On ne sentait vivre en elle que l’imprécation. Sa voix gutturale semblait altérée de sang. Son œil fixe guettait la proie. Ni la pensée ne rayonnait à son front morne, ni le cœur ne battait sous le pli droit et immobile de sa draperie de marbre. Les anneaux déroules de sa chevelure en désordre apparaissaient au regard %sciné comme les ondulations des serpents maudits. Cette personnification dramatique de la Némésis révolutionnaire formait un contraste frappant avec les sentiments du peuple, auquel
deuxiemp: partie
on imposait d’y reconnaître et d’y applaudir sa propre image. Jamais, cependant, le progrès des mœurs ne fut plus sensible qu’à ces représentations populaires, où la politesse, l’attention émue de cet auditoire en blouse et en veste, la vivacité et la justesse de ses applaudissements , le montraient accessible à toutes les nobles curiosités, passionné pour la vraie grandeur, pénétré de ce respect des
maîtres et de ce respect de soi, qui est la marque certaine du sens moral.
Si les arts plastiques ne parvenaient pas à imaginer la figure de la République, il ne fallait pas attendre que l’art musical en rendit l’accent, A part des effets de rhythme variés et saisissants, mais toujours d’inspiration guerrière, les musiciens appelés à concourir pour la composition de chants patriotique® ne
D. STERN
trouvèrent rien qui méritât d’être retenu. Il devint évident, pour tous ceux qui, dans ces temps de bouleversements politiques, gardaient la faculté de s’occuper du mouvement des arts, que la République, non plus que la monarchie du dix-neuvième siècle, ne A'errait se produire des œuvres d’un caractère sublime ou d’une beauté accomplie. La tendance générale de l’art au dix-neuvième siècle n’est pas de s’élever, mais de s’étendre, de se vulgariser, de pénétrer dans les masses. L’art, comme la politique, a pour mission de faire participer le grand nombre au mouvement de la vie intellectuelle. De là, la rareté de ces œuvres excellentes qui satisfont les esprits délicats; de là, les inventions, les méthodes, les procédés sans nombre d’un art devenu industriel pour mettre à la portée de tous, par la multiplication et la reproduction, ce qu’un philosophe de nos jours a si justement appelé le pouvoir général de l'esprit humain. A l’art aristocratique qui ne saurait souffrir les approches du vulgaire, succède un art démocratique qui appelle à lui le peuple tout entier. L’architecture élève, pour la communication de tous avec tous, d'immenses débarcadères. Elle s’essaye à construire de vastes enceintes, arènes ou jardins d’hiver, pour les plaisirs de la multitude (1). La musique, par des méthodes faciles, se rend familière à une population jusque-là très-rebelle aux mystères de l'harmonie. Le daguerréotype, la lithographie et la photographie, les procédés du moulage perfectionnés, arrivent pour les arts plastiques au même résultat (2), et l’on voit les
(1) On promettait après la révolution de consacrer le Louvre et les Tuileries, réunis sous le nom de Palais du peuple, aux amuîeinents populaires. Ce projet était, comme tous ceux que l’on formait alors, plus ambitieux que sensé. Mais le jour viendra où le gouvernement démocratique sera contraint do toute nécessité à construire, pour les réunions habituelles des citoyens, de vastes enceintes d’un caractère noble et simple, des salles appropriées à des concerts, à des cours, à des bibliothèques, reliées entre elles par des galeries couvertes, ou promenoirs d’hiver, dont une exposition perpétuelle de fleurs, de peinture et de sculpture formera la décoration toujours renouvelée.
(2) 11 est curieux de voir comment, au temps de Catherine de Médicis, le calviniste Bernard Palissy se plaint (Z>e Varl de
génies individuels, comme effrayés de ce mouvement sans frein, consumer dans un stérile effort de résistance le temps de la production libre et féconde, se tenir opiniâtrement à la tradition et s’attacher à préserver sur un autel à part, abrité, inaccessible au vulgaire, le culte de !a beauté pure (1).
Après bien des hésitations, le gouvernement provisoire avait définitivement convoqué les collèges électoraux pour le dimanche de Pâques, 23 avril.
La loi électorale était la plus largement démocratique qui eût encore été appliquée dans aucun pays (2). Tous les Français résidant depuis six mois dans la commune étaient électeurs. A vingt-cinq ans ils étaient éligibles. Tous les électeurs devaient voter au chef-lieu de canton par scrutin de liste. Chaque bulletin devait contenir autant de noms qu’il y avait de représentants à élire dans le département. Le dépouillement devait avoir lieu au chef-lieu de canton, et le recensement au chef-lieu de département. Le scrutin était se-
terre, 1580), de cette vnlg-Trisation de l’œuvre des maîtres. « As-tu pas veu aussi, dit-il, combiea les imprimeurs ont endommagé les peintres ou pourtraycurs savants? J’ay souvenance d’avoir veu les histoires de Nostre-Dame imprimées de gros traits, après l’invention d’un Allemand nommé Albert, lesquelles histoires vindrent une fois à tcd mépi-is à cause do l’abondance qui en fut faite qu’on donnoit pour deux liards chacune des dites histoires, combien que la pourtraiture fût d’une belle invention. Vois-tu pas aussi combien la moulerie a fait dommage à plusieurs sculpteurs sçavants, à cause qu’après que quelqu’un d’iceux aura demeuré longtemps à faire quelque figure de prince et de princesse, ou quelque autre figure excellente, que si elle vient à tomber entre les mains de quelque mouleur, il en fera si grande quantité que le nom de l’inventeur, ni son œuvre ne sera jdus comme, et donnera à vil prix lesdites figures à cause de la diligence que la moulerie a amenée, au grand regret de celui qui aura taillé la première pièce. »
fl) L’école de peinture, si fortement retenue dans la tradition grecque et florentine et prémunie contre le dévergondage du temps par la rigom-euse discipline de ]M. Ingres; d’habiles travaux de restauration à la Sainte-Chapelle , à Fontainebleau, au Louvre; des monuments d’une érudition pleine de goût, élevés par MM. Labrouste et Duban, serviront d’exemple à ce que j’avance.
(2) On sait que la loi de 1791 excluait les hommes à gages et exigeait, comme cens électoral, une contribution égale à trois journées de travail. La loi du 21 juin 1793, qui établissait l’élection directe des députés par des assemblées formées de citoyens domiciliés depuis six mois dans un canton, ne fut pas exécutée. La loi du 22 août, qui rétablit l’cleciion à deux degrés, fut suivie jusqu’en 1799.