‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 169 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

nécessités sociales de la démocratie trioîU"phante. »

M. Baroche se vante d’avoir été des cinquante-quatre membres qui , devançant de quelques heures la justice du peuple, ont pro ■ posé la mise en accusation d'un ministère odieux et coupable.

M. Dupin croit qu’^^ n'y a plus de monarchie possible et pu il est de son devoir social de se rallier franchement à la seule forme qui désormais puisse conjurer les malheurs publics (1).

Que pouvaient souhaiter de mieux les républicains, et même les socialistes’, que de voir leurs adversaires, sans aucune contrainte, spontanément, librement, . se compromettre par des professions de foi si exagérées ; s’engager envers la République, s’exposer, en cas de rétractation et de palinodie, à une confusion, à un abaissement moral funestes à la cause roj'aliste ?

S'il y avait dans ce fait un indice fâcheux pour la moralité et la dignité des classes élevées de la société, les démocrates, en tant qu’hommes de parti, n’avaient pas à s’en plaindre : tout au contraire.

Laissant à Dieu le soin de scruter les consciences et de sonder les cœurs, ils devaient, en bonne politique, accueillir ces démonstrations et les tenir pour sincères. Ne pouvant d'ailleurs, l’eussent-ils voulu, exclure de l’Assemblée la majorité du pays qui n’était pas républicaine par principes, qu’avaient-ils de mieux à faire que d’engager autant que possible ces républicains du fait accompli, de les envelopper, pour ainsi parler, et de les entraîner dans le mouvement révolutionnaire contre lequel ils n’avaient pas la force de protester?

Par malheur, cette politique si simple ne fut pas comprise par les comités électoraux républicains et par leurs agents. Ils voulurent à toute force révolutionner , réqmblicaniser,

(1) Voir pour plus de facilité toutes ces professions de foi réunies dans le numéro de la Presse du 25 février 1851.

c’était leur expression, un pays si proloiidément démocratique qu’il n’y avait ({u’à le laisser aller à sa pente naturelle et à le préserver de toutes les oppressions, pour que la République fût fondée.

L’immense force jetée tout à coup dans la balance du coté du peuple par le suffrage universel, qui obligeait tous les partis d’entrer en rapport avec lui, c’était là, dans les conditions de temps nécessaire pour toute œuviu naturelle ou humaine, la révolution véritable. Le résultat des premières élections, dùt-ii même ne donner qu’une Assemblée plus mitigée encore et moins républicaine que ne le fut l’Assemblée constituante, le mal était beaucoup moindre pour la démocratie que celui de montrer , comme le firent les meneurs de clubs, le parti républicain en contradiction flagrante avec son propre principe d), le répudiant, le foulant aux pieds, s’etïorçant d'entraîner la démocratie dans des voies où elle n’aurait plus été autre chose qu’une révolte perpétuelle de toutes les minorités contre toutes les majorités, c’est-à-dire une constante anarchie.

Sans doute, le mal était grand de donner au peuple l’exercice d’un droit préalablement à l’éducation qui lui en aurait enseigné le fondement et le but. Il aurait fallu, comme le dit Jean-Jacques, « que l’esprit social, qui doit être l’ouvrage de l’institution, présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils devaient devenir par elles (2). « Mais cela n’était pas, cela ne pouvait pas être. Il avait été démontré, sous le règne de Louis- Philippe, (lue la bourgeoisie n’entendait pas donner au peuple une éducation qui l’émancipât et le fit égal à elle en droit et en capacité. Il était donc de toute nécessité que le peuple conquît révolutionnaire-

(1) Il est remarquable que le langage de la presse réactionnaire et le lan.çage des journaux ultra-radicaux étaient à ce moment le même. Les journaux royalistes protestaient aussi contre ce qu'ils a[)pelaient une fausse représentation natioiiule. (Voir l’Assemblée nationale, numéro du 8 mars 1848 et dos jours suivants.)

(2) Contrai social, vol. I, ch. vil.

ment l’émancipation politique défait, pour pouvoir se donner lui-même, avec le temps, l’émancipation morale et de droit.

De cet ordre fatalement interverti par la faute des classes dirigeantes, ressortait pour le pays tout entier un danger très-grave. Dans un pareil état des esprits, il fallait s’attendre à une expression de la révolution outrée chez quelques-uns, insuffisante chez le plus grand nombre (1).

« Vous avez admis le principe, subissez-en la conséquence ; un échec n’est qu’un retard «, disait avec beaucoup de raison l’un des chefs les plus avancés du socialisme aux hommes de son parti qui songeaient dès ce moment à renverser l’Assemblée nationale (2).

Une Assemblée, même médiocrement révolutionnaire, n’aurait jamais pu faire autant de mal à la République qu’en firent ces prédications et plus tard ces attentats contre la souveraineté du peuple, dont le premier signal partit malheureusement de la presse républicaine.

M. Ledru-Rollin avait commis, ainsi que nous l’avoiis vu, une faute capitale en remettant au cliCb des clubs, dirigé par des hommes dont les uns étaient suspects et les autres sans capacité, le choix des agents envoyés dans les départements pour influencer les élections. Ces agents, inconnus ou trop connus dans les difî’érentes localités où ils parurent, inondèrent les bureaux du ministère de dénonciations extravagantes; ils firent les rapports les plus faux ou les plus exagérés; les révocations qu’ils provoquaient, et les réintégrations qui se firent par suite de l’évidence de leurs erreurs, portèrent une grande perturbation

(1) Beaucoup de paysans, dans les campagnes reculées, s'étonnaient de cette liste de noms imprimés (pi’on leur remctUiit et disaient naïvement : « Mais le gouvernement a déjà choisi, j.oMrquoi mous fait-on voter? »

(2) Kaspail, l’^mï du peuple, avril 1848. M. Louis Blanc , dans les Pages d’histoire, ch. XV, exprime la même pensée, « Ce n’est point à l’intérêt du moment que se doit mesurer l’importance des principes qui régissent hs sociétés; le snlfrage universel repose sur la notion du droit, et rien que dans la reconnaissance solennelle du droit il y a un fait d une portée immense, i»

j dans les affaires. Pensant y remédier, le mij nistre publia, le 8 avril, une nouivelle circulaire; mais, bien loin d’atteindre son but, il ne fît que jeter un trouble plus complet dans les esprits.

De son côté, le ministre de l’instruction publique avait jugé utile de stimuler le zèle des fonctionnaires dépendant de son administration et de leur donner des avis sur le caractère que devait avoir l’élection. Dans une circulaire en date du 6 mars, il disait : « La plus grande erreur contre laquelle il faille prémunir la population de nos campagnes, c’est que, pouf être représentant, il soit nécessaire d’avoir de l’éducation ou de la fortune. Quant à l’éducation, il est manifeste qu’un brave paysan, avec son bon sens et de l’expérience, représentera infiniment mieux à l’Assemblée les intérêts de sa condition qu’un citoyen riche et lettré, étranger à la vie des champs, ou aveuglé par des intérêts différents de ceux de la masse des paysans; quant à la fortune, l’indemnité qui sera allouée à tous les membres de l’Assemblée suffira aux plus pauvres... » — « Des hommes nouveaux, ajoutait le ministre, voilà ce que réclame la France : une révolution ne doit pas seulement renouveler les institutions, il faut qu’elle renouvelle les hommes. «

Cette dernière phrase, en rappelant la ciri culaire de M. Ledru-Rollin, que M. Carnot j avait cependant fortement désapprouvée, parut l’expression d’une exclusion systématique concertée 'dans le gouvernement. Un ministre de l’instruction publique qui venait dire que l’instruction n’était pas nécessaire pour représenter le pays, c’était encore là un grand sujet de scandale pour les partis.

Le ministre, violemment attaqué, insista, comme l’avait fait M. Ledru-Rollin, et, le lu mars, il fit paraître au Moniteur une note

i oii il recommandait encore fiux électeurs de

nommer des paysans, et de ne j>as se laisser \ éblouir imr le prestige de Voimlence et des manières du grand monde. « Le danger que les amis sincères de la République peuvent re-

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