‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 197 sur 266 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

nant des louanges, vantaient surtout son application à l’étude, sa politesse, sa tenue et sa simplicité; mais lui, dans son for intérieur, aspirait à une autre renommée. Tout enfant, il parlait avec une assurance surprenante de son étoile. Simple dans ses manières, modeste pour lui-même, il attachait à son nom un orgueil sans bornes. Depuis la mort de son frère aîné et celle du duc de Reichstadt, il disait ouvertement, sans jamais prononcer le mot empire, qu’il serait un jour le chef de la démocratie française. Ses dédaigneuses prodigalités n’étaient pas d’un riche particulier, mais d’un prince de sang. Bien qu’habituellement réservé, il avait parfois des accents de domination qui le trahissaient. Tacite, Lucain, Machiavel , l’histoire de Cromwell étaient ses lectures favorites. Enfin, celui qui l’aurait alors observé avec attention eût découvert en lui, sous la pâleur de sa physionomie presque immobile, sous l’indolence de son langage, sous un flegme incroyable dans une aussi grande jeunesse, la fixité ardente d’une ambition concentrée.

La reine Hortense excitait ses secrets instincts ; elle lui parlait sans cesse de l’empire, consultait les devins sur son avenir, lui prédisait qu’il régnerait un jour; et comme elle était possédée de cette pensée unique , elle s’attachait à la lui inculquer par tous les moyens en son pouvoir (1). Le hasard la servit en envoyant à son aide un homme d’un esprit singulier qui devait en peu de temps systématiser, répandre au dehors et traduire en faits ce que l’on commença, dès lors, à appeler à Arenenberg Xicléc napoléonienne. .

Vers la fin de Tannée 1834, M. de Persigny, allant en Allemagne, s’arrêta au château d’Arenenberg. On ne Ty connaissait pas. C’était un homme d’une naissance obscure ; son nom était Fialin. Sa famille, sans fortune, et qui habitait un village du département de la Loire,

(1) Dès l'année 1823, du vivant du duc de Reichstadt, elle déclarait que le sang autricLievi serait un motif d’exclusion à l’empire des Français, et que le prince Louis serait appelé à succéder au trône de Napoléon.

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n’ayant pu lui donner aucune éducation, l’avait fait entrer au service comme simple soldat. L’imagination inquiète du jeune Fialin, le désir de se pousser dans le monde le déterminèrent, lorsqu’il eut fait son temps, à quitter le régiment, où il n’avait pu dépasser le grade de brigadier. Il vint à Paris à peu près sans ressources, sans autre introduction dans la société officielle qu’une lettre pour un membre du conseil d’État, M. Bande. Ses prétentions paraissaient plus que mode.stes. Il sollicitait d’entrer, comme simple employé, dans l’administration des douanes. Mais, tout à coup, s’étant introduit dans un salon oii il noua des rapports assez intimes avec des personnes influentes, il changea de langage, quitta son nom de famille, prit le nom de sa commune, se fit appeler de Persigny, et obtint, on ne sait trop comment, du ministre de la guerre, d’être envoyé en Allemagne, afin d’y étudier l’élève et l’amélioration de la race chevaline.

Ce fut à cette occasion qu’il traversa la Suisse et reçut de la reine Hortense une hospitalité qu’il reconnut amplement et de la manière qui devait lui être le plus agréable, en livrant à ses rêves maternels un aliment nouveau. M. de Persigny avait récemment parcouru la Lorraine et l’Alsace. Il raconta au prince Louis et à sa mère qu’il avait trouvé partout, dans les auberges, dans les casernes, dans les cabarets, Timage de l’empereur. « Partout, disait-il, le souvenir de Napoléon est vivant dans l’imagination populaire. Le peuple attache au nom de Bonaparte des souvenirs mêlés de République et d’empire, de gloire et de patriotisme, tandis que les Bourbons de Tune et de Tautre branche signifient pour lui les désastres de 1814, les traités de 1815, la domination des prêtres et des nobles, le règne des avocats et des journalistes, une charte octroyée ou consentie, un parlement anglais, enfin, auquel il ne saurait rien comprendre. »

M. de Persigny ajoutait qu’après avoir beaucoup réfléchi sur cette popularité lente, mais incontestable et universelle du nom de Bona-

parte, il en était arrivé à la conviction qu'en invoquant le principe de la souveraineté du peuple, le neveu, l’héritier de l’Empereur, serait assez puissant pour renverser la quasi-légitimité des princes de la famille d’Orléans.

« En 1830, d’sait encore M. de Persignv, pendant que la b( ur jreoisie de Paris crie ; Vive la Charte! le peuple crie : Vive Napoléon II ! Depuis lors, pas une année ne s’est écoulée sans troubles. Les émeutes du 12 mai, des 5 et 6 juin; la Vendée, Lyon, Grenoble insurgés; les attentats de Fieschi, d’Alibaud, sont autant de signes manifestes de la haine qui couve en France contre la royauté escamotée par la maison d’Orléans. Les partis extrêmes, républicains ou légitimistes, s’entendront ’sur le principe du droit national, le seul qu’il faille ouvertement invoquer; l’armée tressaillira de joie à la vue des aigles impériales... »

Ces discours et d’autres analogues, souvent renouvelés dans les fréquentes visites de M. de Persigny au château d’Arenenberg, ces observations qui ne manquaient pas de justesse, développées d’une façon spécieuse devant des personnes intéressées par leur passion à y donner créance, furent la première origine du complot de Strasbourg.

Le prince Louis Bonaparte s’attacha , en qualité de secrétaire, M. de Persigny, qui rentra en France avec le ferme dessein de se vouer tout entier au triomphe de la cause bonapartiste, et qui prit, dès ce jour, pour devise, ces deux mots significatifs : Je sers. Il s’employa activèment et habilement à nouer, au nom du prince, des relations utiles. Il vit, sous prétexte de leur remettre le Manuel d'arlillerie, tous ceux d’entre les officiers de l’armée que l’on pouvait espérer séduire. Le même prétexte introduisit M. de Persigny auprès d’Armand Carrel.

L’opinion de Carrel, qui conduisait alors le parti républicain, ne lui parut pas défavorable à l'idée napoléonienne. Armand Carrel appartenait, en effet, à la tradition jacobine beaucoup plus qu’à l’école libérale. Dans son Histoire de la contre-révohUion en Angleterre^ il

avait fait l'éloge de Cromwell, de sa violence inévitahle : « Partout et dans tous les temps, avai<'-il écrit, ce sont les besoins qui ont fait les conventions appelées principes, et toujours les principes se sont tus devant les besoins. » Les projets du neveu de l’Empereur n’allaient pas contre ces doctrines. Carrel leur donna, dans une certaine mesure, son approbation. « Le nom qu’il porte, disait-il, en parlant de Louis Bonaparte, est le seul qui puisse exciter fortement les sympathies populaires; s’il sait oublier ses droits de légitimité impériale pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé à jouer un grand rôle. »

Beaucoup de républicains, qui n’espéraient plus voir l’établissement de la République en France, partagèrent l’opinion de Carrel. Les écoles socialistes n’étaient pas non plus hostiles à la pensée d’un dictateur du prolétariat.

De secrètes sympathies dans l’armée se révélèrent également à M. de Persigny; si bien que, d’une donnée générale, on crut pouvoir passer à une application particulière, d’une idée à un complot. On sait comment fut ourdie la conspiration de Strasbourg. Quoique mal conduite et dissipée en quelques heures, dans la journée du 30 octobre 1836, elle ne laissa pas d’inquiéter le gouvernement de Louis-Philippe, car elle avait fait découvrir dans l’armée des pensées dont on ne soupçonnait pas l’existence ; dans le peuple, des souvenirs que l’on croyait effacés ; dans le parti républicain, une disposition à s’allier aux bonapartistes, qui pouvait susciter à la dynastie d’Orléans des embarras nouveaux et sérieux.

Mais LouiS'Philippe n’eut garde de laisser paraître ces impressions. Il suivit une tactique plus habile, plus conforme, d'ailleurs, à son esprit de modération et de clémence. Au lieu de grandir le prétendant impérial par l’éclat d’un procès, le gouvernement prit à tâche d’amoindrir et de ridiculiser sa tentative. Le prince Louis-Napoléon fut enlevé de prison pendant la nuit qui suivit son arrestation, con-

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