‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 204 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une semblable peine. Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, dans mes opinions, la France n’était l’apanage ni d’un homme, ni d’une famille, ni ! d’un parti? Serait-ce parce que, désirant faire | triompher sans anarchie ni licence le principe de la souveraineté nationale, qui seul pou-'mit mettre un terme à nos dissensions, j’ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé ? Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le gouvernement provisoire, à retourner à l’étranger, après être accouru à Paris au premier bruit de la révolution? Serait-ce pour avoir refusé par désintéressement les candidatures à l’Assemblée qui m’étaient propo-

sées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle constitution serait établie et la République affermie? Les mêmes raisons qui m’ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe, me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l’Assemblée, résultat du suffrage universel. En présence d’un roi élu par deux cents députés, je pouvais me rappeler que j’étais l’héritier d’un empire fondé par l’assentiment de quatre millions de Français. En présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français ; mais ceux-là je les réclamerai sans cesse, avec l’énergie que donne à mon cœur honnête le sentiment de n’avoir jamais démérité de la patrie.

« Votre concitoyen,

« Loüis-Napoléon Bonaparte. »

Cette lecture ramène à la tribune M. Jules Favre pour appuyer de nouveau l’admission L’Assemblée n’hésite plus. Malgré M, Bûchez, qui essaye une dernière fois de prévenir une rupture ouverte avec la commission exécutive ; malgré .M. Degousée, qui propose un amendement modifié, dit-il, par la lettre du citoyen Bonaparte, et demande le maintien

du décret de bannissement seulement jusqu’à la mise à exécution de la constitution, l’admission est prononcée aux deux tiers des voix. A cette nouvelle, qui se propage avec une grande rapidité, les rassemblements se dispersent en proférant de nouveaux cris de : Vive Napoléon l mais sans donner le moindre signe de reconnaissance pour l’Assemblée. Elle ne retira pour sa popularité aucun profit de l’humiliation qu’elle infligeait à la commission exécutive. Louis Bonaparte, plus habile qu’elle, ne se prévalut même pas du vote qui ' lui ouvrait l’enceinte de la représentation nationale ; ses partisans ne jugeaient pas que le moment fût propice. MM. Laity et de Persigny, arrêtés comme excitateurs de troubles, mais relâchés aussitôt par un gouvernement qui répugnait à toutes les rigueurs, étaient partis pour Londres immédiatement après le vote du 1 3 juin, afin de bien exposer au prince quels en étaient le sens et la portée. Ce vote n’était autre chose, à leur avis, qu’un acte d’opposition à la commission exécutive ; on s’abuserait en y voyant l’expression d’une sympathie pour Louis-lNapoléon. La grande majorité de l’Assemblée, disaient ces ardents bonapartistes, était encore très-décidément républicaine. La droite, à la vérité, semblait prête à l’attaque, mais c’était sous l’inspiration de MM. de Falloux, Thiers et Montalembert, dans un intérêt dynastique. Le prince Louis, en entrant dans une assemblée ainsi disposée, n’y aurait qu’une position secondaire. Il y serait toléré comme peu dangereux, négligé par conséquent. Ou bien il engagerait une lutte prématurée et serait vaincu ; ou bien il garderait le silence, resterait confondu dans la foule des représentants et perdrait insensiblement tout son prestige. Chacun de ses votes serait commenté, interprété ; il livrerait à ses ennemis mille prétextes. Louis Bonaparte comprit la justesse de ces avis. Il ne se sentait nul talent oratoire, ni enthousiasme, ni mouvement, rien qui pùt entraîner une assemblée. Il voyait, d’ailleurs, le flot populaire venir à lui et se grossir contre les obstacles ;

tout lui conseillait de temporiser ; en conséquence il adressa au président la lettre suivante, qui fut lue à la tribune, dans la séance du 15 juin :

« Monsieur le président, je partais pour me rendre à mon poste, quand j’apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n’ai pas cherché l’honneur d’être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j’étais l’objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m’imposait des devoirs, je saurais les remplir; mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions que je n’ai pas. Mon nom est un symbole d’ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil. Je suis prêt à tout sacrifier pour le bonheur de la France. «

Cette lettre causa dans l’Assemblée une sensation désagréable. Elle avait dans son renoncement un ton de hauteur singulier. Le général Cavaignac y releva l’omission significative du mot de république. MM. Antony Thouret, Baune, David (d’Angers) signalèrent à l’attention cette phrase étrange : Si le peuple m imposait des devoirs ‘je saurais les remplir. M. Jules Favre, faisant en quelque sorte amende honorable de son discours du 13, demande que la lettre et l'adresse aux électeurs qui l’accompagne soient déposées entre les mains du ministre de la justice, afin qu'il y donne telle suite qiCil avisera. M. Duclerc vient dire que le gouvernement connaît les menées tramées pair Içs bonapartistes, mais qu’il ne veut pas de précipitation, et il propose le renvoi de la discussion à demain. « A demain! s’écrie M. Clément Thomas, à demain, y songez-vous ! remettre à demain, c’est la bataille pour aujourd’hui ! »

L’Assemblée est un moment émue ; le peuple se rassemble de nouveau autour du Palais- Bourbon. Les- représentants, à leur sortie, |

sont accueillis par des huées. Les cris de : Vive V Empereur ! à bas Thiers ! a bas les représentants ! retentissent à leurs oreilles; les physionomies paraissent sombres. Au moment où le président refusait de life l’adresse de Louis Bonaparte aux électeurs, un homme en blouse lui a jeté d'une tribune un billet ainsi conçu : « Si vous ne lisez pas les remercîments de Louis Bonaparte aux électeurs, je vous déclare traître à la patrie. « Ce billet était signée Auguste Blum, ancien élève de l’École polytechnique. Tant d’audace ne serait pas explicable, pensai't-on, si elle ne s’appuyait sur une grande force populaire. On se confirme dans ces soupçons en apprenant que Blum est maintenant délégué des maçons aux conférences du Luxembourg, et qu’il passe pour l’un des principaux agents de M. Louis Blanc. On apprend aussi qu’un attroupement très-nombreux, qui stationne dans les Tuileries, parle de proclamer Bonaparte premier consul ; l’orage gronde dans l’air; on a le pressentiment d’une insurrection prochaine.

Cependant, l’impopularité de M. Clément Thomas, venant s’ajouter à l’impopularité de la commission exécutive, fait encore une fois pencher la balance du côté de Louis Bonaparte. Considéré, le 15 mai, comme un libérateur, M. Clément Thomas a encouru dès le lendemain la disgrâce de la droite en déposant, ainsi que nous l’avons vu, une pétition des officiers de la garde nationale qui demandait qu’on ne fit pas de réaction. La garde nationale elle-même, devenue beaucoup moins républicaine que les officiers quelle a élus en un premier moment d’entraînement, souhaitait un autre chef. Dans une récente discussion soulevée par la proposition de deux représentants bonapartistes et qui tendait à rétablir l’effigie de Napoléon sur la croix de la Légion d’honneur, M. Clément Thomas a blessé le sentiment public en attaquant ces signes de distinctions ridicules, ces hochets de la vanité. Ces expressions qui rappellent l’opposition que fit, en 1802, le conseil d’État

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