TROISIEME PARTIE
Le général Cavaignac, instruit par des rapports circonstanciés de ces dispositions du peuple, en conçoit de vives appréhensions. Il n a pas fermé l’œil de la nuit. Son organisation très-nerveuse le fait souffrir plus qu’un autre de tout ce qui est incertitude et lenteur. Les hommes auprès desquels, en communiquant librement ses pensées, il trouverait l’appui moral dont il a besoin, les généraux Lamoricière, Bedeau, Damesme sont loin de lui. Il ne voit que des officieux, des importants, des gens troublés par la peur. Il vient d’apprendre, et sa colère n’a pu se contenir, que M. Thiers, dans une délibération de trois cents représentants de la droite, réunis dans l’ancienne Chambre des députés, s’étant levé précisément à la place qu’il occupait naguère, au banc des ministres, y a tenu un long discours pour blâmer les dispositions militaires prises depuis le 23. L’historien de l’Empire a particulièrement désapprouvé l’emploi de la cavalerie dans les rues, et, après avoir démontré à son auditoire l’impossibilité stratégique de résister au peuple, il a offert à M. Senard l’avis, que celui-ci transmet au général Cavaignac, d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans quelque ville de province. On conçoit que de pareils avis et de telles critiques achèvent d’exaspérer le général Cavaignac (1). La situation devient, d’ailleurs, de plus en plus difficile. Les troupes qu’on attend impatiemment ne paraissent pas. Les munitions s’épuisent avec une rapidité effrayante ; au bout de cette première journée, il ne reste presque plus rien d’un approvisionnement de trois cent mille cartouches (2). On est douze heures sans nouvelles du colonel Martimprey, envoyé à Vincennes pour y chercher des munitions et de l’artillerie. Parti la veille, à onze heures et demie du soir, à la tête d'un régiment d’in-
(1) Il est juste de dire que, le lendemain, M. Thiers changeait d’avis. Après avoir passé quelques heures auprès du général Lamoricière, il revint dire à ses collègues que désoraiais il n’éprouvait plus de crainte sur le résultat final de la lutte, le général Lamoricière répondant de tout.
(2) « Les cartouches fondaient comme de la neige, » dit le général Cavaignac dans son discours du 26 novembre.
fanterie et d’un régiment de cuirassiers, le colonel Martimprey n’est arrivé à Vincennes qu’à quatre heures et demie du matin, à cause des détours qu’il lui a fallu faire pour ne pas se laisser surprendre par les insurgés, maîtres de tout le faubourg Saint- Antoine. A onze heures et demie du matin seulement, il ramène à Paris, les canons, les boulets, les bombes, les obus dont on va faire usage pour assiéger en règle et réduire la ville insurgée.
Le 24, à dix heures, le combat recommence partout à la fois. Comme la veille, les principaux engagements ont lieu sur trois points : dans la Cité, dans le haut des faubourgs Saint- Denis et Poissonnière, aux abords du Panthéon.
Dans la Cité, les insurgés ont repris, pendant la nuit du 23 au 24, les positions enlevées par le général Bedeau. Les barricades qu’ils ont construites depuis la rue Planche-Mibray jusqu’aux rues Rambuteau, de la Tixeranderie, Cloche-Perce, etc., n’ont pu être ni ébranlées par le canon, ni emportées à la baïonnette. Deux pièces d’artillerie, mises en batterie sur la place du Châtelet et sur la place Saint-Michel, ont été forcées de reculer. Le général Duvivier, qui a fait avec tant d’éclat la guerre d’Afrique, semble déconcerté par cette guerre des rues. On le voit étudier avec inquiétude le plan de Paris; son commandement est incertain, sa mémoire le trompe ; il fait faire des marches et des contre-marches qui fatiguent la troupe ; on abandonne, par son ordre, des positions faciles à garder. Le vieux colonel Renaut, à la tête du 48® de ligne, reste tout le jour exposé au feu sans gagner de terrain; un moment, les insurgés ne sont plus qu’à soixante pas de l’IIùtel-de-Ville. Les soldats et la garde nationale, sentant l’absence d’une impulsion forte, se découragent ; plusieurs compagnies reculent devant le feu et se débandent. Enfin, M. Marrast croit devoir aller trouver le général Cavaignac pour lui demander de remettre le commandement en d’autres mains. Cavaignac hésite à faire un pareil outrage à l’un des plus brillants géné-
raiix de Tarmée ; cependant, vers six heures, il envoie à l’Hotel-de-Ville le colonel Charras à la tète d’une colonne de renfort, composée d’un bataillon de la garde nationale et de deux pièces de canon. Ce renfort, et surtout la nouvelle certaine que l’état de siège est proclamé, que tous les pouvoirs sont remis au général Cavaignac, raniment les esprits. On reprend confiance; on marche vivement aux barricades de la rue Saint- Antoine ; on attaque avec le canon l’église Saint-Gervais. Vers huit heures, l’Hôtel-de-Ville est dégagé ; on respire ; on rentre à la nuit, plein d’espoir pour la journée du lendemain.
Dans le faubourg Poissonnière, où le général Lebreton a pris le commandement, la troupe, qui avait poussé la veille jusque près des ateliers du mécanicien Cavé, a rétrogradé pour se concentrer autour de la prison Saint- Lazare. Tout est à recommencer. Les insurgés, pendant les quelques heures de répit qu’on leur a laissées, ont achevé de se fortifier. Ils ont crénelé et percé de meurtrières le mur d’octroi. La plupart des maisons sont à eux. Ils y ont pratiqué des communications au moyen desquelles ils se portent rapidement, à l’abri du feu, d’un point à un autre. Des hauteurs du clos Saint-Lazare, ils plongent sur toutes les rues qui descendent au boulevard. Les constructions inachevées de l’hospice de la République leur servent de retranchement. Les immenses blocs de pierre de taille, épars sur le sol inégal, et les palissades en planches qui les entourent, protègent leurs tirailleurs. Ils sont barricadés, dans l’octroi, dans les abattoirs, dans le prolongement de l’embarcadère du chemin de fer de Strasbourg. Il semble y avoir sur ce point tout un ensemble de dispositions stratégiques qui dénotent un commandement militaire. On dit, en effet, que les insurgés ont mis à leur tête des soldats remplaçants de l’armée d’Afrique, d’anciens sousofficiers de l’Empire, et que leurs mouvements bien combinés convergent, de ces hauteurs j dont ils sont maîtres, vers le centre de Paris, j Ménagers de leurs munitions, il leur est or- |
I donné de viser principalement les officiers supérieurs de l’armée; ils restent silencieux; un seul mot court à voix basse dans leurs rangs : « A l’Hôtel-de-Ville ! à l’Hôtel-de- Ville! «
Il n’est pas difficile à l’insurrection, avec de pareils avantages, de tenir tête à la troupe pendant toute cette journée et toute la journée suivante. La seule barricade du faubourg Poissonnière résiste aux assaillants, depuis deux heures l’après-midi jusqu’à six heures du soir. La garde nationale de la 2® légion y essuie le feu, pendant très-longtemps, avec le courage singulier qu’inspire à des pères de famille, à des chefs d’industrie, à des hommes riches et considérables, la persuasion qu’il s’agit pour eux, dans cette guerre sociale, de risquer le tout pour le tout, et que, s’ils se laissent désarmer, s’ils sont vaincus, c’en est fait, non-seulement de leurs richesses actuelles qu’ils verront livrées au pillage, mais encore du droit héréditaire de leurs enfants à ces richesses. Assurément ce courage, un peu égoïste, est moins héroïque que le point d’honneur du soldat qui défend le territoire ; il est moins noble que le dévouement du sectaire ou du patriote à une cause religieuse ou politique , mais il n’en surmonte pas moins l’instinct naturel et produit, dans l’occasion, des actes tout à fait extraordinaires. « La crainte de perdre, dit Machiavel, engendre les mêmes passions que le désir d’acquérir(l).>»
Les officiers de l’armée s’étonnent de voir des hommes déjà sur le retour de l’àge, étrangers à la guerre, ou tout au moins déshabitués des armes, se porter sans tactique, sans discipline et sans enthousiasme, il est vrai, mais de parti pris et délibérément sur des points si exposés que les plus intrépides soldats hésitent à s’y tenir.
Le feu était terrible à la barricade Poissonnière. On ne voyait pas les insurgés qui tiraient par les meurtrières du mur d’octroi
(1) « La paum de pevdere geuera le inedesime voglie che sono in qnolli clie desiderano acquistare. »
(Machiavelli, Discorai, lib I, cap. v.)