‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 243 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les délégués conjurent M. Senard de se faire leur médiateur; ils lui promettent que le faubourg se rendra, qu’il détruira lui-même ses barricades, à la condition que les armes ne seront pas enlevées militairement aux combattants, mais qu’ils les déposeront, après la pacification, dans les mairies.

Ils demandent aussi qu’il ne soit pas fait de prisonniers immédiatement et qu’on n’ôte la liberté qu’aux hommes que la justice devra atteindre, comme coupables d’excitation k la révolte. Ils expriment enfin le désir qu’une proclamation, rédigée par les parlementaires, approuvée par M. Senard, soit portée sur l’heure à l’imprimerie de l’Assemblée et affichée dans le faubourg.

Le président consent à demi ; il supplie à son tour les délégués de rentrer, en enfants soumis et repentants, dans le sein de la Rèpullique. Leur ayant fait servir quelques rafraîchissements, il porte avec eux un toast à la République démocratique et sociale, en donnant de cette formule une explication qui paraît acceptée. Puis, il conduit lui-même les délégués au général Cavaignac.

Ici l’accueil est tout différent. Le général a entendu le rapport du général Perrot; il a causé avec M. Edmond Adam. Dans l’intervalle, il a reçu une dernière dépêche du général Lamoricière qui l’adjure de ne consentir à aucune capitulation. Si l’armée, victorieuse enfin, après trois jours de combats héroïques, n’obtenait pas la reddition du faubourg sans condition, elle serait humiliée, démoralisée à jamais. C’est la conviction du général Lamoricière.

Depuis ses derniers succès au faubourg Saint-Denis, il traite d’insensé, de traitre, quiconque lui parle de capitulation. Il a repoussé à plusieurs reprises des représentants, des officiers de la garde nationale qui sont venus lui parler dans ce sens. Tout à l’heure, il n’a répondu que par une exclamation d’une énergie soldatesque à an officier d’ordonnance du général Perrot, qui vient lui demander s’il faut accepter les propositions des insurgés. Il

! est résolu, dit-il, à se faire tuer plutôt que de I céder. Cette résolution est trop conforme au sentiment du général en chef pour qu’il hésite à l’adopter.

Le général écoute avec froideur les propositions de M. Raymond des Mesnars. D’autres députations qui parlent un langage plus hautain, s’attirent des réponses plus sévères. C’est en vain que M. Raymond des Mesnars insiste pour que les conventions, qui semblaient acceptées par M. Senard, soient maintenues. Le général Cavaignac, au nom de la République, au nom de l’Assemblée nationale, au nom du Peuple lui-même, dont il défend le droit et l’honneur, déclare qu’il ne saurait pactiser avec la révolte. Il parle avec chaleur, avec une éloquence puisée dans une conviction inébranlable. Il s’attache encore à faire comprendre aux insurgés l’étendue de leur faute et ses conséquences funestes; il va jusqu’à leur démontrer l’impossibilité pour eux de résister plus longtemps à l’armée : « Croyezmoi, leur dit-il, je suis soldat, je connais mieux que vous vos ressources et vos chances de succès. Vous êtes cernés de toutes parts; vous ne pouvez plus échapper à la mort, à la ruine; vous ne pourrez plus qu’entraîner avec vous, dans un désastre épouvantable, vos femmes, vos enfants, vos concitoyens et peutêtre la République. »»

Mais à ces exhortations, à ces prières d’un citoyen ému, d’un général victorieux, les délégués ne répondent que par le silence. Ils s’apprêtent à retourner dans le faubourg. Le général, en les suppliant une dernière fois de réfléchir à ce qu’ils vont faire, et pour leur donner le temps de porter ses paroles aux insurgés, accorde que la trêve, dont le terme approche, soit prolongée jusqu’à dix heures.

MM. Larabit, Raymond des Mesnars et les autres délégués repartent pour le faubourg vers six heures et demie. Ils s’arrêtent un moment auprès du général Perrot et lui font connaître les décisions du général en chef. Puis, ils s’avancent seuls sur la place de la Bastille.

Le moment est solennel. Un silence profond règne de tous côtés. Tout ce peuple en armes reste immobile; tous les yeux suivent les pas des délégués. Ils marchent lentement vers la barricade du faubourg ; ils y montent ; ils prononcent quelques paroles que les insurgés seuls entendent.

Aussitôt, une clameur immense s’élève dans l’air; une sorte de mugissement sourd, plus sinistre que le bruit de la fusillade, gronde pendant quelques minutes, se prolonge d’une extrémité à l’autre du faubourg : « Mort à Cavaignac î crient à la fois plus de six mille voix ; mort au bourreau du peuple ! «

Cette dernière imprc cation d’un désespoir impuissant vient retomber et expirer dans un effrayant silence.

A ce moment, le général Perrot tire sa montre. Elle marque dix heures : « Messieurs, dit-il aux officiers qui l’entourent, il ne faut pas se montrer trop rigoureux ; accordons encore dix minutes de grâce. »

Les dix minutes s’écoulent. Personne ne paraît sur la place. On s’agite derrière la barricade. Le général Perrot donne le signal. Au même moment, on entend le premier coup de canon du général Lamoricière qui a repris, dès la veille, toutes les barricades du boulevard extérieur et qui ouvre le feu par le faubourg du Temple. Les soldats s’élancent en avant. Un jeune homme paraît sur la barricade; il agite en l’air un mouchoir. Il fait signe qu’on veut parlementer. Mais il n’est plus temps. Les soldats sont lancés au pas de course ; il n’y a plus moyen de les retenir. Le bruit des détonations étouffe la voix du parlementaire. Il disparaît dans un nuage de fumée.

Après un quart d’heure de combat, le feu des insurgés s’éteint. La troupe franchit la barricade. M. Edmond Adam y monte un des premiers, au cri retentissant de : Vive la République !

La troupe s’arrête un moment. Les insurgés se retirent avec lenteur, derrière les barricades qu’ils s’apprêtent à défendre. Il n’y

en a pas moins de soixante-cinq depuis la place de la Bastille jusqu’à la barrière du i Trône.

I M. Adam, MM. Ducoux et Lacrosse, représentants du peuple, s’avancent dans le faubourg pour tâcher de prévenir de nouveaux et inutiles combats. Ils s’adressent aux insurgés ; ils les supplient de jeter leurs armes. Ceux-ci ne peuvent encore s’y résoudre. Déjà, cependant, on voit paraître, d’un côté, la tête de Ja colonne du général Perrot; de l’autre, l’avant-garde du général Lebreton qui s’avance par la route de Vincennes.

Les insurgés, qui d’abord ont battu lente- , ment en retraite en brûlant leurs dernières cartouches, comprennent enfin que tout est i perdu et commencent à défaire leurs barrij cades; les femmes qui sentent que c’est un 1 moyen d’éviter les derniers malheurs s’}'- emploient avec eux. Les plus fiers d’entre les I combattants, les plus énergiques, ceux qui ne I sauraient se résigner à cette humiliation, se j dispersent dans la plaine (1).

1 Moins d’une heure après, M. Corbon, viceprésident de l’Assemblée, montait à la tribune et lisait, avec une émotion profonde, la lettre du général Cavaignac, qui annonçait à la représentation nationale son triomphe définitif sur le prolétariat révolté.

« Citoyen président, disait le général, grâce à l’attitude de l’Assemblée nationale, grâce au dévouement de la garde nationale et de l’armée, la révolte est détruite. Il n’y a plus de lutte dans Paris. Aussitôt que j’aurai la certitude que les pouvoirs qui me sont confiés ne j sont plus nécessaires, j’irai les remettre respectueusement entre les mains de l’Assemblée. »

I En même temps, on affichait sur les murs de Paris cette proclamation :

(1) Les communes de la Chapelle et de Belleville furent occupées simultanément; celle de la Villette ne se rendit qu’à sept heures du soir, après la prise d’une dernière barricade, à la barrière des Amandiers, où le général Courtigis fut I blessé. On procéda immédiatement au désarmement de ces I trois communes qui avaient été des centres d’insurrection ' très-ardents.

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