PREMIERE PARTIE
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heure critique de plus iiicoiiséquent ni qui trahit mieux le trouble des conseils ; rien n’était plus capable d’exalter l’esprit révolutionnaire. Jeter à la multitude en armes le nom de M. Barrot, c'était lui montrer la royauté aux abois, humiliée, suppliante. Imposer à la garde nationale le commandement du maréchal Bugeaud, d’un liomm.e antipathique aux Parisiens, stigmatisé dans leur mémoire par un des souvenirs les plus ineffaçables de nos guerres civiles, d’un homme enfin dont le nom écartait tout espoir d’accommodement, c’était s’aliéner la force morale qui pouvait, en soutenant le nouveau ministère, produire quelque impression sur le peuple et donner du prixà la concession tardive qu’on se décidait à lui faire.
Il y avait, dans ces deux mesures si opposées, faiblesse et provocation , défaut d’habileté et défaut de franchise. Le plus prudent
des rois et le mieux expérimenté semblait avoir perdu soudain, avec le sentiment de son droit, le sens politique.
Etrange spectacle, que l’iiistoiré ne reproduira peut-être jamais, d’une révolution qui s'accomplit dans la conscience du souverain, brise sa volonté et abat son génie, avant même que la révolution du delioi’s ose se nommer de son nom véritable au peuple qui la fait, comme à celui qui la subit.
Vers une heure du matin, le maréchal Bugeaud, suivi des généraux Rulhières, Bedeau, Lamoricière, de Salles, Saint-Arnault, etc., se rendait à l’état-major des Tuileries, pour y prendre le commandement de la force armée. En le lui remettant, selon la forme exigée par l’étiquette, le duo de Nemours lui recormmanda, par quelques paroles laconiques, les officiers réunis autour de lui , puis il assista
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' passivement aux. dispositions ([ue prit aussitôt le maréchal, avec la promptitude de décision qui lui était propre. Celui-ci, par une allocution vive et brusque, par une certaine verve gasconne et soldatesque, ranima tout d’abord les visages défaits. Il rappela aux ofticiers ju’ésents que celui qui allait les conduire au feu n'avait jamais été battu, ni sur le champ de bataille, ni dans les émeutes, et promit que, cette fois encore , une prompte victoire allait I faire justice d’un tas de rebelles. « Si la garde nationale est avec nous, dit en finissant le maréchal, tant mieux; sinon, eh bien! messieurs, nous nous passerons d’elle. «
Comme il terminait cette courte harangue, qui, dans toute autre bouche que la sienne, n’eùt paru qu'une fanfaronnade, M. Thiers entra d’un air soucieux; sa contenance conj trustait avec les paroles cavalières du duc . . d’Isly ; il reçut tristement les félicitations j qu’on lui adressait, et le maréchal, le pi'essant
j de faire connaître par des proclamations le
changement de cabinet : « Sais-je seulement i si je parviendrai à en former un? « répondit le ministre visiblement découragé. En effet, le programme du nouveau ministère n’avait été arrêté entre MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et de Rémusat, qu’après une discussion longue et épineuse. On ignorait encore si MM. Passy et Dufaure, qui avaient refusé la veille M. IMolé, consenti-
I raient à prendre un portefeuille; on en était j aux pourparlers avec MM. de Lamoricière, j (Jousin et Léon de Malleville. Il y avait loin ■ de là à cette vigueur d’initiative, à cet ensemble de mesures rapides et énergiques ([ue I le nom seul du maréchal Bugeaud , si téinéj' rairement jeté au peuple, devait faire suppoi ser. Les rapports (|ue recevait le maréchal sur 1 état des forces dans Paris n’étaient guère non plus de nature à le satisfaire. Dix mille hommes massés au Carrousel, dix mille hommes exténués, très-mal pourvus de munitions et de Vivres (1), c’est tout ce que le général
(J) Lrs troupes qui garthiienî les Tuileries ii'iivuient (pie six cil) toucluîs pur soliliit, et le pain jminquiiit.
Sébastiani peut mettre à la disposition du maréchal. Le reste de la garnison est disséminé; bien des postes ont été surpris et désarmés ; plusieurs casernes sont cernées par l’émeute; des convois de poudre, arrivant de Vincennes, sont tombés aux mains des insurgés du faubourg Saint- Antoine. A tous ces rapports le duc d’Isly ne répond qu’en prenant la plume pour organiser son plan d’attaque.
Il ordonne, pour reposer les soldats, qu'on les fasse dormir par rangs de deux heures en deux heures. Puis il divise les troupes en plusieurs colonnes principales, à peu près d’égale force. La première, commandée par le général Sébastiani, doit aller, au lever du jour, rejoindre, à l’Hôtel de Ville, la colonne qui y stationne sous les ordres du général Tallandier. La deuxième, confiée au général Bedeau, a ordre de gagner les boulevards par les rues Montmartre et Poissonnière, et de se diriger vers la place de la Bastille, occupée par le général Duhot. La troisième, dont le maréchal se réserve le commandement, doit manœuvrer derrière les deux premières, pour empêcher la reconstruction dès barricades, tandis qu’une quatrième, aux ordres du colonel Brunet, se dirigera par les rues des Saints- Pères, de Seine et par la place Saint-Michel, vers le Panthéon, que garde la division Renaut. Un corps de réserve, commandé par le général Rulhières, et la cavalerie, commandée par le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, occupent l’un la place du Carrousel, l’autre la place de la Concorde. Les instructions générales prescrivent d’attaquer sur tous les points^ si la nouvelle de la nomination de MM. Thiers et Barrot ne suffisait pas pour rétablir l’ordre;
Mais, pendant que le maréchal prenait ces dispositions stratégiques, habiles, presque infaillibles au point de vue militaire, les hommes politiques dont il attendait le concours discutaient déjà l’autorité qui venait de lui être remise et détruisaient ainsi tout l'effet qu’on en pouvait espérer.
Réuni chez M. Odilon Barrot, le ministère
PREMIKRK PARTIR
en voie de formation se prononçait contre la reprise des hostilités. IM. Barrot, appuyé par M. Duvergier de îlauranne, déclarait ne vouloir accepter le portefeuille qu'à la condition expresse de faire immédiatement cesser le feu. M. de Rémusat conseillait de remettre le commandement de la garde nationale au général Lamoricière. Seul M. Thiers, tout en accordant que l'on devait tenter la conciliation, ne paraissait pas la croire aussi aisée et soutenait la nomination du maréchal Bugeaud comme une dernière chance de salut, dans le cas où la population trop irritée ne voudrait plus se contenter des concessions possibles et où le combat, désormais à outrance, s’engagerait entre la monarchie et la république.
On n’était pas encore parvenu à s’eiuendre sur ce point capital que le jour paraissait, éclairant de ses froides lueurs la plus étonnante mêlée, la plus inextricable confusion de volontés, de colères, d’espérances et de terreur qui ait peut-être jamais ébranlé une société en proie à des puissances inconnues, dont elle ne sait ni combattre ni diriger l'action fatale.
Paris était hérissé de barricades (1) gardées presque toutes par des chefs républicains; elles s'avancaient menaçantes des faubourgs les plus reculés jusqu’aux abords des Tuileries (2). Les arbres des boulevards étaient abattus; les rues, dépavées, jonchées de fragments de verre et de vaisselle, étaient devenues presque impraticables pour l’artillerie et la cavalerie. Les corps de garde, les bureaux d’octroi, les guérites, les bancs étaient renversés, brûlés, brisés en mille pièces; toutes les boutiques fermées. Des monceaux de cendres, vestiges des feux de bivouacs, ajoutaient encore à la tristesse de ce spectacle. Insurgés, gardes nationaux, jeunes gens des écoles, descendaient tumultuairement sur les places et dans les rues, se communiquant,
(1) On en a évalué le nombre à 1,512.
(2) Vers neuf heures du matin, des coups de fusil furent tirés de la rue de ri'lcliolle sur les fenêtres de l’appartement occupé par les jeunes princes, Hls do la duchesse d’Orléans. On se hâta de transporter les pauvres enfants, tout étonnés d’un tel réveil, dans le corps de logis du milieu.
avec d’égales marques de réprobation, la nouvelle de la nuit, la nomination du maréchal Bugeaud. Ce nom, voué à l'exécration de la population parisienne, effaçait de sou sinistre éclat tous les autres; c'est à peine si, dans les rassemblements, on daignait écouter les voix bien intentionnées qui parlaient d’un ministère conciliateur et croyaient arrêter l’irritation en nommant M. Odilon Barrot. Les proclamations en petit nombre et non signées qu’on tentait de placarder sur les murs étaient aussitôt lacérées et foulées aux pieds. Partout oi'i se réunissait la garde nationale, considérant la nomination du duc d'Isly comme une nouvelle insulte, elle n'avait qu’un cri : « A bas Bugeaud ! à bas l’homme de la rue Transnonain ! >' et elle déclarait unanimement.qu’elle n’obéirait pas à ses ordres.
De leur côté, les journaux démocratiques la Réforme et le National publiaient une protestation rédigée la veille au soir, dans une réunion politique, par M. Louis Blanc; un appel à l'insurrection , émané du Courrier français, courait aussi de barricade en barricade.
Ainsi le mouvement révolutionnaire, loin de s’apaiser, se propageait, et déjà il était trop tard aussi bien pour les concessions que pour la résistance. Vers huit heures du matin, le peuple s’était emparé, de gré ou de force, de presque toutes les mairies et de cinc^ casernes, où il s'était approvisionné de munitions. Il occupait la porte Saint-Denis, la place des Victoires, la pointe Saint-Eustache, tous les points stratégiques de l'intérieur. Le général Duhot avait été contraint d’abandonner la place de la Bastille et de se replier sur Vincennes.
Ignorant ce qui se passait au château, où le roi, qui venait de s’éveiller, se voyait pressé, étourdi de mille avis confus, mais sur lesquels l'opinion de M. Odilon Barrot allait prévaloir, le général Bedeau (I), auquel s'était adjoint
(l) Le générnl Redear., de famille noble, légitimiste, oidgiiiaire de Nantes, s’était signalé, dans les campagnes d’Afriqne, par sa bravoure et ses talents militaires, l’rès en fa-
le général de Salles, exécutait militairement les ordres du général en chef (1).
Après avoir harangué, sur la place du Carrousel, les troupes qui lui étaient confiées (2), il suivit la marche tracée’par le maréclial et iléfit, sur son pa^^sage, rues Neuve-des-Petits- Champs, Vivienne et Feydeau, quelques barricades abandonnées par les insurgés (3). Mais, arrivé, vers sept heures et demie, sur le boulevard, à la hauteur du Gymnase, le général se trouva en présence d'une barricade beaucoup plus élevée que les autres, construite selon les règles de l'art et fortement gardée. Une multitude agitée se pressait tout autour. A la vue des troupes, une rumeur menaçante s’éleva dans l'air. Alors, du sein de la hmle émue, quelques citoyens, s'adressant au général, le supplièrent, au nom de la population inoffensive, de ne point commencer l’attaque. Tout aussi désireux que pouvaient l'ètre ceux qui lui parlaient d'éviter une lutte sanglante, le général harangua le groupe le plus rapproché de lui et lui annonça, comme une bonne nouvelle qui devait mettre fin à toute hostilité, le changement de ministère. Mais la défiance était grande dans les esprits (4) et la rumeur ne s’apaisait pas. « Au nom de la population qui nous entoure, dit en dominant le tumulte un fabricant du quartier, permettez-vous, gé-
vcur aupivs du due d’Aumale et du maréchal Bugeaud, il avait eu, en ces derniers temps, un avancement rapide.
(1} Le général Schastiani, parti dès cinq heures, avait exécuté le mouvement commandé, et franchi tous les obstacles, sans presque trouver de résistance.
(2) Quatre compagnies des chasseurs d’Orléans ;
Deux bataillons du 1“'' léger;
Deux bataillons du 2D de ligue;
l'n escadron du 8'^ dragon;
Deux pièces de campagne;
Des sapeurs du génie ;
Ensemble environ 2,000 hommes.
(3) Le peloton d’avant-garde reçut le fui des insurgés qui gardaient la barricade construite aux extrémités de la rue jMontmartre et du faubourg. Le peloton ri])osta, la barricade fut enlevée. Deux soldats furent blessés.
(1) Le peuple et même un grand nombre d’officiers de la garde nationale étaient persuades que l'événement du boulevard des Capucines avait été prémédité par le gouvernement; qu’on avait tromqié la po])nhuion par le faux bruit d’un changement de ministère; qu’on voulait une Saint-Barthélemy des démocrates, etc. Les gardes nationaux jirotestaient qu’ils défendraient le peuple contre une si infâme trahison.
néral, que je vous adresse quolque.s questions? Nous avons été trompés liier, on nous trompe peut-être encore aujourd'hui. Nous avons confiance en votre honneur; promettez-vous de nous répondre avec sincérité? ”
Le général fait un signe d'assentiment.
La foule écoute.
« Général, est-il vrai, est-il certain que M. Guizot soit renvoyé?
— Oui, répond le général Bedeau.
— Qui donc est ministre à cette heure?
— MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de former un ministère.
— S’il n'existe pas de ministère, qui donc alors vous envoie ici ?
— Le maréchal Bugeaud. ^
A ce nom, les clameurs recommencent.
La foule n’écoute plus.
« Vous voyez, général, combien le nom du maréchal Bugeaud irrite le peuple, de grâce renoncez à engager un combat qui serait terrible.
— .l’ai des ordres, répond le général; je suis soldat, je dois obéir.
— Allais du moins, géné’cal, attendez des ordres nouveaux. Qui sait quel changement a pu se faire aux Tuileries, depuis que vous les avez quittées? .\ccordez-moi une heure; faitesmoi accompagner par un officier qui m’introduise auprès du maréchal Bugeaud ; je lui exposerai la situation dans laquelle vous vous trouvez, et je suis certain de vous rapporter l’ordre de ne pas tirer. «
Le géné.ffial avait vu de trop près l'hésitation et la mobilité des conseils, depuis la veille, pour n’ètre pas frappé de l'idée d’un changement possible dans les résolutions prises aux Tuileries. Il était, d’ailleurs, comme tous les officiers de l’armée, intimement convaincu que la troupe, sans la garde nationale, ne pouvait rien contre une insurrection, et il venait, sur son chemin, d’acquérir la preuve que le concours des légions lui manquerait (1). Il
(1) Les gardes nationaux demandaient toujours si la réforme é:ait accordée; et comme le général répondait qu’il