‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 88 sur 266 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Droit au travail. — Ministère du progrès. — Adhésion j

générale au gouvernement de la République. '

Cette acclamation unanime dont fut salué i le décret qui, en abolissant la peine capitale j en matière politique, réprouvait indirecte- j ment les excès de 93, révélait un état moral de la population qui devait rendre la révolution de 1848 beaucoup plus facile à arrêter, infiniment plus difficile à conduire que les révolutions précédentes.

En effet, depuis 1830, la classe ouvrière, dans Paris surtout, n’était plus la même. L’enseignement des écoles socialistes pendant le règne de Louis -Philippe, tout en répandant dans le peuple des idées erronées, avait éveillé en lui des sentiments moraux et des curiosités intellectuelles de l’ordre le plus élevé. Ouvert aux idées organisatrices et à des notions supérieures de progrès, l’esprit des masses imposait au gouvernement une tâche moins rude, mais aussi beaucoup plus ■étendue. Les prolétaires étaient Convaincus qu'il existait des moyens pacifiques d’améliorer leur sort. Ils ne doutaient pas que l’Etat, sans violence aucune, sans porter atteinte à l’ordre social, par cela seul qu’il le voudrait sincèrement, ne dût leur procurer l’instruction, le travail, le loisir. Des prédications qui prenaient de jour en jour un caractère plus prophétique, entretenaient au fond de leur cœur l’espoir d’une prochaine et complète satisfaction de tous les intérêts dans un bienêtre commun.

En 1839, M. Louis Blanc avait résumé les différentes questions agitées dans les écoles socialistes sous une formule qui indirjuait nettement la tendance organisatrice du mouvement populaire. Depuis la publication de son livre, le mot Organisation du travail répondait à toutes les aspirations du prolétariat. En adoptant cette formule, l’ouvrier des villes protestait contre toute pensée subversive ou spoliatrice. Il savait très-bien, aussi bien que les plus profonds politiques, que ni l’échafaud ni la persécution ne sont des moyens d’organisation sociale. Il comprenait ,, beaucoup mieux que les classes riches n'ont paru le comprendre plus tard, que la vraie justice exclut la vengeance et que les passions haineuses ne sauraient fonder rien de. durable. Mais si, d’une part, cette formule économique: organisation du travail, aux axiomes

surannés du terrorisme leur prestige et leur puissance, d’autre part, elle posait en trois mots, dans sa généralité la plus vaste, le problème encore insoluble de la civilisation 'moderne. Elle annonçait la fin d’une lutte aussi ancienne que le monde dans l’ordre religieux, politique et moral, niais toute récente et acharnée dans l’ordre industriel : la lutte entre l’autorité et la liberté. Portée par son auteur jusque dans les conseils du gouvernement, cette formule hardie d’une science qui n’existait pas encore, allait tout à coup s’imposer à la société et la jeter dans le plus grand trouble. o-

L’erreur du peuple de Paris fut de croire qu’une réforme de cette nature' pouvait s’improviser par décret et s’opérer par la seule action du gouvernement. La faute du gouvernement fut, tout en s’exagérant la difficulté des améliorations immédiatement réalisables, de consentir à des mesures trompeuses qui perpétuèrent dans les niasses une erreur funeste. Par une inconséquence singulière, ce gouvernement que nous venons de voir repousser avec tant d’opiniâtreté le drapeau rouge, c’est-à-dire la simple promesse de mettre en pratique l’axiome qu'il venait de proclamer ;

« One la révolution faite par le 'peii'ple devait Ure faite polir le peuple^ « eut cette fois la faiblesse de céder à une exigence bien autrement précise et grave. Il s’engagea à des réformes radicales, instantanées, qui n’étaient point de sa compétence. Il promit inconsidérément ce qu’il savait bien ne pouvoir tenir : il garantit V existence de V ouvrier par le travail.

Les choses se pressent de telle sorte dans les temps révolutionnaires, que ce fut le jour même où le gouvernement se flattait d’avoir remporté sur le peuple une victoire signalée, qu’on vit le prolétariat paraître pour la première fois sur la scène politique et faire, par l’organe d’un ouvrier en armes, sa première sommation directe et en quelque sorte officielle à la société constituée.

• Il s’était écoulé une heure à peine depuis que les bandes qui portaient le drapeau rouge avaient disparu, quand la place de Grève, un moment presque vide, reprit tout à coup son aspect tumultuaire. De nouveaux flots de peuple, poussés par une nouvelle tempête, y firent invasion et la remplirent de rumeurs. Le gouvernement comprit qu’il était menacé d’un nouveau danger ; mais à peine avait-il eu le temps de se demander quel il pouvait être, que la porte du conseil s’ouvrit brusquement. Un homme entra, le fusil en main ; son visage était pâle et crispé, sa lèvre tremblait de colère. Il s’avança d’un pas hardi jusqu’à la table des délibérations et, frappant le parquet de la crosse de son fusil, il montra du geste la place de Grève. Une clameur prolongée s’élevait à ce moment du sein de la foule et donnait un sens effrayant à ce geste muet. Chacun se taisait. La physionomie expressive de l’ouvrier, son attitude, le défi hautain empreint dans toute sa personne avaient saisi d’étonnement et d’un certain respect les hommes mêmes à qui sa présence semblait une insulte. Quelques ouvriers, entrés à sa suite, s’étaient groupés derrière lui sans proférer une parole. Cette attente, cette émotion contenue avait quelque chose de solennel. Enfin le prolétaire rompit le silence. D’une voix ferme, avec l’ac¬

cent du commandement, il déclara qu’il venait, au nom du peuple, sommer le gouvernement de reconnaître et de proclamer sur l’heure le droit au travail.

« Citoyens , continua-t-il , depuis vingtquatre heures la révolution est faite, le peuple attend encore les résultats. Il m’envoie vous dire qu’il ne souffrira plus de délai. Il veut le droit au travail; le droit au travail tout de suite. »>

En parlant de la sorte, Marche, c’était le nom de l’orateur populaire, fixait sur M. de Lamartine ses grands yeux brillants d’audace, pour lui faire entendre, sans doute, qu’il le soupçonnait plus encore que les autres de trahir la cause du peuple.

M. de Lamartine le devina. S’avançant vers l’ouvrier, il voulut essayer de le captiver par des caresses oratoires; mais, à peine commençait-il sa harangue, que Marche l’interrompit ; '

« Assez de phrases comme cela, s’écria-t-il ironiquement, assez de poésie ! Le peuple n’en veut plus. Il est le maître, et vous ordonne de décréter sans plus de retard le droit au travail. «

Alors, M. de Lamartine, irrité à son tour et provoqué par une sommation si impérieuse, reprit, d’un ton altier : « Que mes collègues fassent sur ce point ce qu’ils jugeront utile; quant à moi, je le déclare, fussé-je menacé de mille morts, fussé-je conduit par vous en face de ces canons chargés à mitraille qui sont là sous nos fenêtres, jamais je ne signerai un | décret que je ne saurais comprendre. » Puis, ' baissant un peu le ton et radoucissant les inflexions de sa voix, il mit la main sur le bras de l’ouvrier, pour mieux s’emparer de son attention, et, tout en lui accordant que le vœu du peuple était légitime et méritait d’être pris en considération, il tenta de nouveau de le persuader. Il lui peignit, en traits éloquents, la situation critique du gouvernement en proie à mille soucis, obligé de pourvoir à la fois à tous les besoins; il lui montra la République en danger, ses ennemis aux portes; il insista sur ce qu’un aussi grand problème que celui

l’arls. — lni|> . ibi ilu

Page 1