‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 90 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lution de 1848 tombe dans la même faute; mais il faut qu’à Tardent amour de l’humanité et du peuple qui fait battre aujourd’hui tant de cœurs, s’associe une science sociale compréhensive et impartiale, qui aille au fond de tous les problèmes, tienne compte de tous les droits et sache établir entre toutes les classes de travailleurs des relations légitimes et de sincères sympathies. »

Pour aider le gouvernement provisoire à faire face aux dépenses urgentes, les principaux banquiers de Paris prenaient l’initiative d’une souscription. M. de Rothschild faisait acte de confiance et même de zèle en refusant de fuir et en envoyant une somme de cinquante mille francs pour les blessés de février. On voyait en tête des listes de souscription les noms les plus illustres. Les grandes dames légitimistes ou orléanistes, la duchesse de Maillé, la marquise de Lagrange, la comtesse de Chastenay, la comtesse de Biencourt, la comtesse de Lamoignon, etc. , quêtaient en compagnie de mesdames Flocon, Ledru-Rollin, Mafrast, pour les blessés de Février (1).

M. Thiers et les principaux membres de la Chambre des députés, MM. Odilon Barrot, de Malleville, Duvergier de Hauranne, qui croyaient la royauté lien finie (2), envoyaient assurer le gouvernement provisoire qu’ils aideraient sans arrière-pensée à son établissement.

M. de la Rochejacquelein répétait partout que c’en était fait à jamais de la monarchie et faisait afficher sur les murs de Paris une adresse au gouvernement provisoire qu’il terminait par ces mots : Comptez sut moi (3). Les familiers du château, les aides de camp de Louis-Philippe, MM. d’Haubersaërt, Liadière, d’Houdetot, de Berthois, etc., ne se faisaient attendre ni à THôtel-de-Ville ni dans les différents ministères. La famille Bonaparte, le roi Jérôme et son fils Napoléon, Pierre, fils de Lucien,

(1) Voir au Moniteur le numéro du 21 mars et les suivants.

(2) Expression de M. Thiers.

(3) Voir dans la publication intitulée Murailles révolutionnaires, 9* livraison, l’adresse signée de M. de la Rocliejacquelein.

adressaient au gouvernement provisoire des lettres toutes républicaines. Le prince Louis- Napoléon accourait de Texil. Enfin on recevait d’Algérie la soumission du duc d’Aumale et du prince de Joinville.

Assurément un pareil concours de dévouements et d’hommages était de nature à rassurer pleinement le gouvernement provisoire s’il avait conçu quelque doute sur sa légitimité. Et ce ne fut pas l’effervescence d’une première heure. Six semaines plus tard, les mêmes sentiments se manifestaient encore sous une forme plus authentique, plus calme et plus réfléchie, dans les professions de foi des candidats à la représentation nationale ; le 4 mai suivant, à l’heure où l’Assemblée entrait pour la première fois en séance, ils éclatèrent de nouveau par une salve répétée à vingt reprises, par un cri unanime de Vive la Rèpuhlique !

Aujourd’hui que nous connaissons avec certitude, par de cyniques répudiations, combien ces adhésions étaient mensongères, les esprits sévères ont le droit de regretter, jusqu’à un certain point, cette unanimité dans l’expression d’un dévouement qui ne pouvait honorablement exister que dans les âmes républicaines. On a pu sans injustice flétrir cet empressement des amis personnels de la maison d’Orléans, de ces hommes qui tenaient de la royauté leur fortune, leur position, leur existence tout entière. Les consciences honnêtes ont gémi, pour l’honneur du pays, des indignités, des ingratitudes, des sentiments bas de cette société cultivée, faite pour donner l’exemple des bienséances et pour imprimer aux mœurs leur caractère. Mais peut-être a-t-on exagéré un peu la part de la lâcheté dans cette déroute morale. S’il y eut lâcheté, ce qui semble aujourd’hui trop certain, il y eut aussi entraînement, et cet entraînement, bien qu’il se soit renié lui-même, fut sincère. La grandeur du peuple était si manifeste qu’elle attira à lui jusqu’à ses adversaires. Sa magnanimité , sa naïveté touchèrent les cœurs les plus endurcis. Plus d’un qui, depuis

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vingt ans, raillait toute grande pensée, se laissa gagner à l’émotion générale. Ce fut là la véritable surpfise de Février. Cette société froide, calculée, sceptique, parut un moment comme enlevée à elle-même. Elle sentit que ces hommes du peuple, si au-dessous d’elle par la culture, lui étaient supérieurs par la vertu. Elle leur rendit un hommage involontaire en s’engageant d’honneur à servir le gouvernement qu’ils lui imposaient, en reconnaissant hautement qu’il n’y avait plus d’autre état possible en France que l’état républicain fondé sur l’égalité démocratique.

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