‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 92 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

passés dans les mœurs de la société officielle ont pu seuls accuser d’intolérance révolutionnaire une mesure de prudence et de convenance commune à tous les gouvernements. Ce qu’on peut plus justement reprocher au ministre de l’intérieur, c’est de n’avoir pas porté dans son choix tout le discernement souhaitable. La faiblesse naturelle de son caractère et son tact politique trop peu exercé l’entraînèrent en des erreurs dont l’établissement de la République eut à souffrir. Il se laissa circonvenir par des influences subalternes. Il y eut dans l’ensemble de ses choix peu d’homogénéité, If -idans les instructions qu’il donna peu de précision. Toutefois les fautes des commissaires ne furent ni aussi graves ni aussi nombreuses qu’on l’aurait pu craindre dans une situation où la plus grande hâte et la plus parfaite prudence étaient à la fois commandées. Et l’on devra plutôt s’étonner des erreurs évitées que des erreurs commises, si l’on vient à considérer la multiplicité des charges et la rareté des hommes auxquels il convenait de les confier à ces premières heures décisives de la Répu- I blique.

Le parti républicain, après la mort d’Armand Carrel et de Godefroy Cavaignac, était i assez riche en talents oratoires et littéraires, mais pauvre en capacités politiques. Au premier rang, dans l’estime générale, paraissaient j quelques hommes de cœur dont le sentiment faisait toute la force. C’étaient de ces natures plus généreuses que réfléchies qui croient mener les sociétés par l’enthousiasme et comptent sur l’esprit de sacrifice, comme sur un état ' permanent de l’arae humaine, pour établir î dans le monde le règne de la vertu. Ces patriotes sincères, dont Barbés était le type, ne j connaissaient pas le pays auquel ils se dé- I vouaient ni n’en étaient connus. Exaltés par la , solitude des prisons et par l’acharnement d’un sort toujours contraire, ils vivaient dans le monde des rêves, familiers avec l’idéal imm.uable de la justice abstraite, ignorant les intérêts mobiles et les droits relatifs qui gouvernent les choses humaines.

Dans les rangs plus serrés qui formaient comme le centre de l’armée républicaine, on comptait en grand nombre des avocats, des journalistes, hommes d’improvisation et de critique, que leur profession mettait chaque jour dans la nécessité de parler ou d’écrire sur les affaires publiques en leur ôtant le loisir de les étudier et môme l’occasion de les bien connaître. Pris ensemble, ces écrivains, qui s’étaient pour la plupart groupés autour du National ou de la Réforme et suivaient la fortune de M. Marrast ou celle de M. Ledru- Rollin, avaient apporté dans la guerre offensive un concours efficace; mais, isolément, leurs talents inexpérimentés et leurs personnalités rivales allaient être d’une médiocre assistance pour l’organisation du pouvoir. Enfin, dans les derniers rangs du parti, se pressaient une foule de gens de mœurs basses, de caractère équivoque, tour à tour ouvriers de complots ou limiers de police, qui s’efforcaient de tirer de leur abjection même la popularité d’une heure et de détourner, par le fracas de leurs emportements démagogiques, les soupçons et les répugnances que faisait naître leur existence suspecte. La plupart s’étaient glissés dans les sociétés secrètes et y avaient contracté des intimités dont il était difficile de ne tenir aucun compte. C’est le malheur des partis qui conspirent, quand ils arrivent au pouvoir, d'avoir à récompenser des hommes et des actes qu’il faut désavouer au grand jour de l’opinion publique. Ce fut l’entrave, ce fut la fatalité de M. Ledru-Rollin de ne pas trouver immédiatement sous sa main des hommes de caractère, d’esprit, de mœurs véritablement démocratiques. Mais ceux-là ne se rencontraient pas dans la portion remuante du parti républicain. Ils se tenaient à l’écart, ils agissaient sans bruit; il aurait fallu une volonté active pour les chercher, du temps pour les attendre. Or les minutes étaient comptées et le zèle du ministre se laissait facilement distraire. Assailli par des républicains pleins d’exigences, qui, ne voyant dans la République qu’un coup de fortune favorable à leurs

intérêts privés, évaluaient les persécutions subies, fixaient le taux des services rendus, sollicitaient au nom de leur pauvreté ou menaçaient au nom de leur influence sur les masses, le ministre de la République se voyait à leur égard dans une situation assez analogue à celle où s’étaient trouvés les ministres de , la Restauration en présence des vieux émigrés. Une aristocratie d’un nouveau genre, mais aussi exclusive, aussi arrogante qu’aucune autre, s’imposait à lui. Les ultrarépublicains de 1848, infatués à l’égal des ultra-royalistes de 1814, prétendaient, sous prétexte de puritanisme, éloigner des emplois et des places, tout ce qui n’avait pas été éprouvé depuis 1830 dans les complots ou du moins dans les affiliations secrètes. M. Ledru- Rollin n’avait pas une volonté assez bien assise pour résister à de semblables violences. Nous l’avons vu déjà, le ministre de l’intérieur possédait un ensemble d’avantages très-propres à le signaler dans les rangs de la démocratie militante , mais, du moment qu’il fut porté au gouvernement, ces avantages devaient perdre beaucoup de leur valeur par l’absence d’une qualité qui relie et couronne en quelque sorte toutes les autres : M. Ledru-Rollin manquait d’autorité. Ni sa vie privée, qu’il n’avait pas su plier à une règle assez sévère, ni son patriotisme sincère, mais emphatique, ni son caractère ouvert et généreux, mais sans fixité, ni ses connaissances plus apparentes que solides, ni même sa droiture naturelle trop souvent altérée par le désir excessif de la popularité, ne le rendaient propre au commandement. Il avait conscience de cette incapacité et, pour échapper au malaise qu’elle lui causait, il mettait en œuvre un artifice familier aux caractères dont l’ardeur n’est ni soutenue ni tempérée par le jugement. Il outrait son langage, il enflait sa voix; il affectait des allures despotiques. Craignant de ne pouvoir imposer le respect, il voulait imprimer la terreur. Ne se sentant pas assez fort pour conduire la révolution, il la voulait brusquer. Là git tout le secret de ses contradictions et de ses inconsé¬

quences. Dès qu’il eut entrevu le succès de sa tactique, dès qu’il vit l’eflroi s’emparer des imaginations et son nom prononcé avec tremblement, dès qu’il entendit ses flatteurs l’égaler à Danton, il se tint pour assuré d’un pouvoir sans bornes. Plus son langage excédait sa pensée et mentait à la bénignité de son caractère, plus ses paroles étaient -en désaccord avec ses intentions, plus il se croyait profond politique. Il pensa naïvement que le meilleur moyen de prévenir les fureurs de 93, c’était d’en laisser gronder la menace. Il ne comprit pas que cet effet momentané, obtenu par des fanfaronnades, ne pouvait tromper que le vulgaire. Il s’entoura avec complaisance d’un appareil théâtral. Autour de lui on s’affubla de costumes excentriques ; on porta des chapeaux montagnards ^ des gilets d la Robespierre ; on se tutoya sans se connaître; on affecta de choquer les bienséances par des rudesses triviales; on mesura au cynisme des formes l’énergie des vertus républicaines (1). M. Ledru-Rollin encouragea d’abord ce tapage révolutionnaire sans y participer ; mais bientôt il arriva qu’en pensant étourdir le pays, il s’étourdit lui-même. Poussé par les plus extravagants démagogues, il s’imagina qu’il entraînait le peuple à sa suite. Parce qu’il avait autant de flatteurs qu’un roi, il eut les illusions de la royauté. Il se crut le chef de la démocratie, tandis qu’il n’était en réalité que le porte-voix du jacobinisme.

Lorsqu’il se rendit, le 25 dans la matinée, au ministère de l’intérieur, M. Ledru-Rollin le trouva occupé par M. Andryane, jadis prisonnier de l’Autriche dans les cachots du Spielberg. Délégué provisoirement dans les bureaux par M. Garnier-Pagès, M. Andryane s’était hâté d’user de son pouvoir en faveur d’un homme devenu tristement fameux sous |

(1) Une des puérilités de cette vieille école révolutionnaire, ce fut de reprendre avec une affectation outrée l’appellation de citoyen et la formule : salue et fraternité. J. -J. Rousseau, dont l’enthousiasme n'aveuglait pas le bon sens, avait expliqué et condamné cette manie : • Les seuls Français, dit-ifl j dans le Contrat social, prennent tous familièrement ce nom de i citoyen, parce qu’ils n'en ont aucune véritable idée. » t

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