II
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mis pereonnels comme il avait éci-asé les ennemis de l’Assemblée.
La séance se prolongea jusqu’à onze heures du soir sans que personne s’en aperçût, tant l’intérôt en était profond. Tout était grave dans la' disposition des esprits. On se rappelait les transpoils de reconnaissance avec lesquels, au sortir d’un péril immense, on avait salué le sauveur de Paris; on ne regardait pas sans une sorte d’attendrissement ce noble visage pâli par l’indignation, ces traits où la fatigue, la tristesse, l’amertume et le découragement des luttes politiques avaient prématurément marqué leur empreinte.
Quand le vieux Dupont (de l’Eure) panit à la tribune et proposa à l’Assemblée de consacrer une seconde fois, par un vote solennel, sa reconnaissance pour le vainqueur de juin, un applaudissement passionné lui répondit. Les misères de l’esprit de parti se turent un moment encore devant l’évidence et la justice. Cinq cent trois représentants contre trente-quatre ‘ votèrent l’ordre du jour formulé de la manière qui suit par Dupont (de l’Eure) :
« L’Assemblée nationale, persévérant dans le décret du 28 juin, ainsi conçu ; » Le général Cavaignac, chef du pou- « voir exécutif, a bien mérité de la patiic, » passe à l’ordre du jour. »
Mais ce vote mémorable, ce triomphe éclatant, dont l’effet sur Paris fut sensible et put faille croire au gouvernement qu’il allait changer le courant de l’opinion et le résultat de l’élection générale, ne produisit presque aucune impression sur la province et ne modifia en lien l'état des
* Parmi ces Ircnte-quatrc opposants, on remarque :
Le général Bai’aguay-il llilliers.
Tliéodorc Bac.
Victor Hugo.
Lucien Murat.
Pien’e Leroux.
Proudhon.
Eugène Baspail.
esprits. Les calomnies de la presse, suspendues pendant quelques jours, recommencèrent avec achaincment. Le ministre de l’inlérieiir, ayant cru pouvoir retarder de six lieiires le départ des malles-postes, afin de faire connaître aux dèpai-tements le vote de rAssemblêe, fut attaqué comme s’il avait commis un crime d’Éfat. Une liste de récompenses nationales qui avait été faite dans les premiers joui’S de la Révolution servit de texte à de nouvelles attaques contre des ministres qui n’en avaient pas même eu connaissance.
Le congrès de la presse départementale, qui avait décidé de seconder l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, répétait à l’infini les attaques de la presse parisienne.
Pendant ce temps, le candidat iinpéi ial, retiré dans une maison de campagne à Auteuil, pour éviter, disaient ses amis, les ovations populaires, attirait à lui tous les hommes influents, à quelque opinion qu’ils appartinssent. 11 s’entretenait avec tous, à peu prés comme il l’avait fait au temps de sa détention à Ham, parlant avec simplicité et avec un désintéressement apparent de l’avenir de la France. Il ne repoussait ni ne dédaignait pei-sonne. Le socialisme avait semblé d’abord avoir une part sérieuse dans ses préoccupations. Avant son départ de Londres, il avait vu M. Louis Blanc et M. Gabet. Dés son arrivée à Paris, il avait exprimé le désir de connaître M. Proudhon. Mais, après un séjour, de quelques semaines, son appréciation de la force des partis s’étant modifiée, il rechereba plus ouvertement les hommes de la droite, en particulier les légitimistes, M. de Genoude, entre autres, et surtout les ultramontains. 11 ne négligeait pas non plus d’autres moyens de gagnei’ à ses intérêts des pei'sonnages moins importants, mais qui disposaient de quelque publicité ou qui exerçaient quelque influence, fût-elle même subalterne, sur les esprits. Les hommes éminents de l’Assemblée, qui dans l’origine avaient été très-opposés à sa cause et à sa personne, ne luttaient plus contre ces influences, soit qu’ils fussent découragés
par la connaissance qui leur venait du grand mouvement bonapartiste des campagnes, soit qu’ils préférassent courir toute espèce de chances inconnues plutôt que de voir se fonder le gouvernement républicain. L’opinion que les représentants de la droite s’étaient formée de la médiocrité d’esprit du prince Louis Bonaparte contribua beaucoup à la préférence qu’ils lui accordèrent sur le général Cavaignac. Les légitimistes et les orléanistes pensaient également que, pour revenir, ceux-là au gouvernement de la brandie aînée, ceux-ci à la dynastie d’Orléans, la voie la plus sûre et la mieux ménagée serait la présidence temporaire d’un homme dont le nom rappellerait aux populations les formes monarchiques et dont la faiblesse personnelle n'opposerait, le moment venu, aucun obstacle sérieux au renversement du gouvernement républicain.
C’est ainsi que de toutes parts la pusillanimité, l’intérêt, la vanité, les petites ambitions, toutes les passions mauvaises aveuglèrent les hommes de parti et les poussèrent, contre toute raison, contre tout honneur et toute politique, dans un état incomparablement pire pour leur orgueil que celui auquel ils prétendaient se soustraire.
Cependant le dix décembre approche, c’est le jour fixé par l’Assemblée pour l’élection. Déjà le peuple est convoqué ; son droit est reconnu. Quel que soit le nom qu’il fasse sortir de l’iirne, personne désormais n’imagine qu’il serait possible de contester son choix. Le voici maître de ses destinées.
Cette heure et l’acte qu’elle amène avec elle sont plus solennels encore qu’on ne le sent généralement. L’opinion, qui s’inquiète du résultat de l’élection à la présidence comme d’un grave événement politique, ne comprend pas que l’élection en elle-même et dans son principe constitue précisément cette révolution sociale dont on repoussait encore tout à l’heure avec tant d’énergie jusqu’à la plus lointaine pensée, et dont on se persuade avoir triomphé en envoyant sur les pontons quelques milliers de prolétaires.
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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. Mf>
On ne voit pas que la convocation du peuple en une pareille circonstance, le mode et le but de cette convocation, quel qu'en doive être le résultat politique immédiat, marquent avec une précision rigoureuse la fin de l’ancien état social établi sur la division des pouvoirs et le balancement des droits historiques, et qu’ils fondent l’état nouveau sur le principe opposé d’un droit unique et indivisible : la souve* raineté du peuple.
Mais bientôt l'instinct des masses et le nom de l’homme qu'il choisit avec un prodigieux accord pour lui déléguer la souveraineté viennent révéler aux esprits attentifs la profondeur et l’étendue de cette révolution qui passe inaperçue du vulgaire. Rejetant le nom de Cavaignac et même celui de Ledru-Rollin, qui tous deux représentent à des degrés différents la lutte politique et sous lesquels il sent encore une certaine individualité dont il se méfie, le peuple des campagnes, que l’on voit pour la première fois apporter à l’exercice de son droit un intérêt vif, parce qu’il va créer dans l’État une force véritablement souveraine, donne à cette force un nom qui ne représente pour lui aucun parti, mais qui signifie victoire ; victoire de l’égalité sur le privilège, victoire de la démocratie sur les rois et les nobles, victoire de la Révolution française sur les dynasties européennes.
C’est là ce que, dans l'esprit du peuple, expriment de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon ; c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par l’élection de Louis Bonaparte.
Les masses populaires, encore incultes, à demi barbares et pour ainsi dire inorganisées (le mot même de masse l’indique suffisamment), sont, comme- les sociétés primitives, uniquement inspirées et conduites par le sentiment et l’imagination. Incapables de concevoir des idées abstraites ni d’embrasser l’ensemble, le rapport et la succession des choses, elles personnifient dans un même nom, elles concentrent dans un même moment l’action des forces multr
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pies qni concourent ail progrès social, elles douent ces personnifications d’une puissance surnaturelle et d’une durée légendaire. Napoléon Bonaparte est dans les temps modernes le plus éclatant exemple de ce don de personnification. Tout ce (jne la pensée des philosophes avait conçu avant lui, tout c.e que les assemblées politiques avaient réalisé de progrès, toute la puissance, toute la gloire qu’une suite ininterrompue de grands hommes avait donnée à la nation, le peuple en a investi ce nom prédestiné. L’œuvre des Jean-Jacxjues, des Condorcet, desTurgot, des Mirabeau, des Danton, des Hoche, des Marceau, le peuple injuste et ingrat par ignorance l’attribue à Bonaparte. Renouvelant de nos jours les merveilleuses fictions de la Grèce antique, il concentre sur un seul homme le respect, l’admiration, la reconnaissance que méritaient les inspirations et les travaux d’un grand nombre. Napoléon est pour lui tout à la fois le génie qui crée et la force qui exécute, l’Orphée et l'Hercule de la Révolution française.
Jamais, on peut l’affirmer, l’homme des campagnes n’a cru très-positivement à sa mort, et quand le neveu obscur du grand capitaine vient, après la chute de deux dynasties, revendiquer son droit à gouverner la France, il croit voir apparaître une seconde fois son empei’eur. L’évocation est magique, ridentification complète dans sa pensée; si complète, qu’il ne songe sfiilemeiit pas à demander quelle a été jusque-là l’existence, quelles sont les vertus, quel sera ' le génie de ce nouveau Bonaparte.
Cet instinct de personnification et.de transmission qui est le signe et le caractère d’un état de développement inférieur, devient, au moment dont je paide, la raison du Iriomplie populaire. 11 est dans l’ordre de la nature que ce qui veut devenir ait plus de force d’impulsion que ce qui veut seulement continuer d'être. Le principe de liberté qui a été la forçai des classes bourgeoises tant qu’elles ont eu une révolution politique à faire, s’éclipse momentanément; le priiicipe d’égalité, au nom duquel la ma.sse populaire
vont à son tour accomplir la révolution sociale, l’emporte. Aux (juinze cent mille sii(Tra<fes donnés par les classes cultivées au "énéral Cavaignac, le peuple oppose les cinq millions de voix par lesquelles il proclame Louis-Napoléon Bo* 'napai-te *. La démocratie, que personne n’a voulu ou n’a su comprendre, s’impose doublement par l’écrasante brutalité du nombre et par le choix d’un nom qui personnifie le pouvoir absolu. La loi du talion va peser sur la France. Les classes supérieures ont voulu la liberté pour elles seules; le peuple à son tour veut l’é;:alité à son profit. Pour n’avoir pas accompli par la liberté leur tâche civilisatrice en éle- •vant jusqu’à elles les masses incultes, les classes diri- •^eantes vont se voir arrêtées dans le développement de leurs prospérités ; elles vont être privées de tout mouvement.
r/expéi*ience incomplète et le châtiment si doux du 24 février n’ayant pas suffi, le 10 décembre va les frapper d’un coup plus rude. Pendant qu’elles disputent encore et calculent les chances de leurs prétendants, un prétendant qui n'a cessé de "randir dans l’ombre s’est levé : il se produit tout à coup en pleine lumière et réclame son droit. Ce prétendant oublié ou méconnu, c’est le vieux Jacques devenu, de serf, prolétaire; de prolétaire, possesseur du sol; de possesseur, législateur; c’est Jacques l’oppiimé qui veut opprimer à son tour et qui menace de tout absorber
' On ooflipU', le 10 décembi’e 1848, 7,520.345 votuiils.
Louis-Napoléon obtint 3,4.'74,220 voix.
Cavaig^nac, 1,448 107