‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 59 sur 81 · De la politique rationnelle · texte numérisé non relu

De la politique rationnelle

européenne et l'assistance publique. Tels sont les principesqu'il puise" dans le spiritualisme religieux qui fait le fond de sa nature et subsiste invariablement, malgré les inconséquences fréquentes auxquelles il s'est vu entraîné, comme tous les hommes d'imagination quand ils ne donnent point pour lest à leurs opinions spontanées la science réfléchie.

La première marque de sympathie politique fut donnée à M. de Lamartine deux ans après la publication de sa brochure par les électeurs de Berghes (Nord), qui le nommèrent député en 1833. Il reçut cette nouvelle à Jérusalem. Elle abrégea un voyage en Orient entrepris avec sa femme et sa fille unique qu'il perdit à Beyrouth. M. de Lamartine avait voulu voir dans la vivante réalité cette nature grandiose qu'une Bible imagée, donnée par sa mère, avait rendue familière à son enfance. Au sommet du Liban, dans^ l'enceinte crénelée d'un ancien couvent de Druses, sous^ des berceaux d'orangers, de figuiers, de citronniers, la voix d'une moderne sibylle lui avait annoncé de hautes destinées. « Vous êtes l'un de ces hommes de désir et de. bonne volonté dont Dieu a besoin comme d'instruments pour les œuvres merveilleuses qu'il va bientôt accomplir parmi les hommes, » lui avait dit lady Stanhope *. Étrange et poétique rencontre qui, on peut le croire, ne contribua pas faiblement à exalter les ambitions d'un homme si accessible aux séductions de la poésie.

1. On sait que lady Esther Stanhope était la nièce de M. Pitt. Longtempsinitiée aux secrets de sa politique, elle n'avait pu supporter, après sa mort,, l'ennui d'une existeuce devenue trop inoccupée pour sou imagination ardente, et elle était -venue demander à l'Orient d'autres émotions, d'autres grandeurs.- La rare perspicacité de suu esprit, surexcitée par la solitude, lui faisait voir les choses à venir avec une lucidité qui semblait uu don prophétique. ■ L'a^ ristocratie, bientôt effacée du monde, disait-elle un jour à un voyajfeur frauçaic, M. de Marcellus, qui ne partageait point cette opinion, y donne sa place à une bourgeoisie mesquine et éphémère, sans germe ni vigueur. Le peuple seul, mais le peuple qui laboure, garde encore un caractère et quelques vertu. Tremblez ! s'il connaît jamais sa force. »

En arrivant à la Chambre, M. de Lamartine s'assit aux bancs dc3 conservateurs. Depuis 1834 jusqu'en 1843, il jugea les hommes el les choses d'un point de vue très-peu juste, qui lui faisait considérer les formes politiques comme d'importance médiocre pour le progrès social- C'est à cette erreur qu'il faut attribuer en majeure partie le peu d'accord de ses votes entre' eux. Tantôt, trouvant le pouvoir trop faible et ne comprenant pas encore qu'il manquait de force parce qu'il n'émanait pas du sein même de la nation, il appuvait la loi contre les associations et soutenait, avec le ministère MoIé, la prérogative royale ; tantôt il combattait les lois de septembre, la dotation et les fortifications de Paris. Ces oscillations produites par la mobilité naturelle de son esprit, parles espérances et les désappointements de son ambition personnelle, mais aussi par un vrai désir de conciliation entre les pouvoirs anciens et la liberté mo- derne, s'arrêtèrent subitement et se fixèrent dans le discours du 27 janvier 1843. 11 y motivait son vote contre l'adresse par ces paroles sévères, inattendues dans sa bouche ; « Convaincu que le gouvernement s'égare de plus en plus, que la pensée du règne tout entier se trompe; convaincu que le gouvernement s'éloigne de jour en jour, depuis 183^, de son principe et des conséquences qui devaient en découler pour le bien-être intérieur et la force extérieure de mon pays ; convaincu que tous les pas que la Trince a faits depuis huit ans sont des pas en arrière et non des pas en avant; convaincu que l'heure des complaisances est passée, qu'elles seraient funestes, j'apporte ici mon vole consciencieux contre l'adresse, contre l'esprit qui l'a rédigée, contre l'esprit du gouvernement qui l'ac- ■:cpte, et que je combatlrai avec douleur, mais avec fermeté .latis le passé, dans le présent et peut-être dans l'avenir. » Jusqne-là, nourri dans la tradition catholique et rojalisle', M. de Lamartine s'en était éloigné k regret, et pour

1. C'eil à cette Irudiiion qu'il (aul rappurter lei loluliont inégal plilei de

y revenir de loin à loin; en ce jour, la séparation fut complète et parut devoir être définitive*. « Lamartine est une comète dont on n*a pas encore calculé Torbite, » disait, au sortir de la séance du 27 janvier, un savant illustre*. Les applaudissements unanimes de la presse démocratique saluèrent cette conversion. Le parti conservateur, qui avait toujours raillé M. de Lamartine comme un rêveur sans consistance, mesura d'un œil chagrin l'étendue de sa perte.

Elle était grande, en effet ; à la tribune, M. de Lamartine compte peu de rivaux. Son improvisation abondante et colorée, éclatante jusqu'à l'éblouissement ; la mélopée sonore de sa diction, qu'accompagnent un geste et un air de tète pleins de noblesse; l'enroulement de ses périodes, qui se déploient et retentissent, dans leur majestueuse monotonie, comme les vagues sur la falaise, font de lui un orateur aux proportions grandioses. Rarement il se passionne, plus rarement encore il descend au ton familier. Ni la vivacité de la repartie, ni le droit de représailles, ne lui ont arraché jamais une personnalité, une parole amère, ou seulement un sarcasme . Sa pensée habite les régions sereines. La nature de son esprit est étrangère à l'ironie*. On pourrait même dire que le sens critique n'existe pas chez lui, et qu'il éprouve à un très-faible degré le besoin de

H. de Lamartine à plusieurs questions essentielles de la vie moderne. Son système de charité sociale, entre autres, cette organisation de l'aumône, ne peut s'expliquer autrement,

i. Le voyage en Orient eut, à cet égard, une influence sensible sur l'âme de M. de Lamartine. Il en rapporta et laissa depuis lors percer dans tous ses écrits un sentiment de Tague panthéisme, très-conforme à son génie. Le christianisme, même tel qu'il l'avait conçu, dépouillé de tout dogme et de toute logique, était encore beaucoup trop précis daus sa morale et dans ses solutions pour cette nature essentiellement ondoyante.

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