A LA CHAMBRE DES PAIRS
Le jour de l'ouverture des Chambres approchait. Il fallait que le ministère prît un parti, qu'il se décidât nettement pour l'une ou l'autre politique : la politique de la résistance ou celle des concessions, celle du progrès libéral ou celle de l'immobilité ^prétendue conservatrice. Se conformer à l'esprit des institutions constitutionnelles en cédant à* l'opinion vraie du pays, ou bien s'en tenir à la lettre du gouvernement parlementaire en s'appuyant sur la légalité factice d'un vote servile, telle était l'alternative qui se posait devant le pouvoir. Elle ne parut pas douteuse aux deux hommes qui dirigeaient les conseils de Louis-Philippe. Tous deux, sans balancer, résolurent de ne prendre en aucune considération un vœu manifeste, et de retenir la France, malgré elle, dans un état de stagnation et de malaise moral dont il lui tardait de sortir. L^s mobiles qui déterminaient M. Guizot et M. Duchâtel à prendre un parti aussi opposé aux doctrines qu'ils avaient professées toute^ leur vie étaient de diverses natures. Fatigué 'd'une lutte ingrate contre la probité publique, pressé de jouir, loin du tracas des affaires, d'une fortune considérable, M. DuchâteU depuis quelque temps, sollicitait du roi d'agréer sa démission; et, retenu à contre-cœur par des instances qui ressembledent à des ordres, s'il inclinait de plus en plus vers une résistance opiniâtre, c'était autant par impatience
d'humeur que par conviction d'esprit. M. Guizot, au contraire, ne pouvait souffrir la pensée de quitter le pouvoir. Son ambition tenace ^ s'irritait, au lieu de se lasser, dans la lutte. Le succès des radicaux pendant la campagne des réformistes, et surtout la combinaison, préparée au sein de l'opposition modérée, . d'un ministère qui devait, selon toute vraisemblance, se concilier bien^ des suffrages *, en blessant son orgueil, Texcitaient au combat. Loin de les contenir, comme c'était son devoir, il ranimait les colères de Lquis-Philippe. Pour se rendre plus nécessaire, il jetait ce vieillard circonspect et temporisateur dans tous les hasards d'une politique provoquante, sans rapport avec son passé, en contradiction avec le caractère* de tout son règne .
Voici le langage que MM. Guizot et Duchâtel firent tenir au roi devant les Chambres réunies, le 27 décembre 1 847 :
1. Cette ambition se payait quelquefois de satisfactions très- puériles. Qui n'eût -pensé qu'il devait être indifférent i un homme d'État en possession d'une prééminence réelle dans les conseils du roi d'en étaler à tous les yeux le signe extérieur ? M . Guizot eut cette faiblesse. Pour obtenir du maréchal SouU qu'il lui cédât la présidence du con&eil, il ne craignit pas d'exposer Louis-Philippe aux railleries du pays tout entier, en lui faisant ressusciter en faveur d'une vieillesse vaniteuse la dignité de maréchal général de France. Ce titre avait été créé pour le duc de Lesdiguières. Louis XIV l'avait renouvelé en faveur de Turenne. Depuis le maréchal de Villars et le maréchal de Saxe, personne ne l'avait porté. Les prérogatives honorifiques auxquelles il donnait droit choquaient à tel point les habitudes d'esprit de la société actuelle qu'un rire général eu accueillit le simple énoncé.
î. Cette combinaison, dont U. de Girardin 8*était fait l'instigateur, aurait •amené au pouvoir, sous la présidence de H. Mole, MM. de Kémusat et Dufaure, qui, par leur refus d'assister aux banquets, avaient attiré l'attention bienveillante du roi. M. de Kémusat dans le conseil était un gage pour M. Thiers, qui, estimant peu viable un ministère dont M. Mole serait 1 ame, consentait à attendre qu'il fût usé, et promettait de ne pas l'attaquer à la Chambre. Déjà plusieurs conférences avaient été ménagées entre M. Thiers et M. de Girardin chex une femme artiste, madame de Mi r bel, qui faisait le portrait de l'un et de l'autre. Le journaliste n'emporta pas de ces entretiens uue très-haute opinion de l'homme d'État. « Quand j'ai causé une heure avec M. Thiers, disait-il un jour, il me prend une irrésistible envie daller serrer la main à M. Guizot. •
« Messieurs les pairs, messieurs les députés,
» Je suis heureux, en me retrouvant au milieu de vous, de n'avoir plus à déplorer les maux que la cherté des subsistances a fait peser sur notre patrie. La France les a supportés avec un courage que je n'ai pu contempler sans une profonde émotion. Jamais, dans de telles circonstances, l'ordre public et la liberté des transactions n'ont été si généralement maintenus. Le zèle inépuisable de la charité privée a secondé nos communs efforts'. Notre commerce, grâce à sa prudente activité, n'a été atteint que faiblement par la crise qui s'est fait sentir dans d'autres États. Nous touchons au 'terine de ces épreuves. Le ciel a béni les travaux des populations, et d'abondantes récoltes rame-, nent partout le bien-être et la sécurité. Je m'en félicite avec vous.
» Je compte sur votre concours pour mener à fin les grands travaux publics qui, ^n étendant à tout le royaume la rapidité et la facilité des communications, doivent ouvrir de nouvelles sources de prospérité. En même temps que des ressources suffisantes continueront d'être affectées à cette œuvre féconde, nous veillerons tous avec une scrupuleuse économie sur le bon empfoi du revenu public, et j'ai la confiance que les recettes couvriront les dépenses dans le budget ordinaire de l'État qui vous sera incessamment présenté. Un projet de loi spécisd vous sera proposé pour réduire le prix du sel et alléger la taxe des lettres dans la mesure compatible avec le bon état de nos finances.
» Des projets de loi sur l'instruction publique, sur le régime des prisons, sur nos tarifs de douanes, sont déjà soumis à vos délibérations. D'autres projets vous seront présentés sur divers sujets importants, notamment sur les biens communaux, sur le régime des hypothèques, sur le mont-de-piété, sur l'application des caisses d'épargne à de nouvelles améliorations dans la condition des classes ouvrières. C'est mon vœu constant que mon gouvernement
travaille, avec votre concours, à développer en môme temps la moralité et le bien-être des populations.
» Mes rapports avec les puissances étrangères me donnent la confiance que la paix du monde est assurée. J'es> père que les progrès de la civilisation générale s'accompliront partout et de concert entre les gouvernements et les peuples, sans altérer l'ordre intérieur et les bonnes relations des États.
» La guerre civile a troublé le bonheur de la Suisse. M^ gouvernement s'était entendu avec les gouvernements d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, pour offrir à ce peuple voisin et ami une médiation bienveillante. La Suisse reconnaîtra, j'espère, que le respect des droits de tous et le maintien des bases de la confédération helvétique peuvent seuh lui assurer les conditions durables de bonheur et de sécurité que FEu^ope a voulu lui garantir par les traités.
» Mon gouvernement, d'accord avec celui de la Grande- Bretagne, vient d'adopter des mesures qui doivent parvenir enfin à rétablir nos relations commerciales sur les rives de la Plata.
» Le chef illustre qui a longtemps et glorieusement com^ mandé en Algérie a désiré se reposer de ses travaux. J'ai confié à mon bien-aimé fils le duc d'Aumale la grande et difficile tâche de gouverner cette terre française* Je me plais à penser que, sous la direction de mon gouvernement, et grâce au courage laborieux de la généreuse armée qui l'entoure, sa vigilance et son dévouement assureront la tranquillité, la bonne administration et la prospérité de notre établissement.
)> Messieurs, plus j'avance dans la vie, plus je consacre avec dévouement au service de la France, au soin de ses intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu de l'agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, c'est
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que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de TÉtat, les moyens les plus assurés de surmonter tous ces obstacles, et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l'ordre social et toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés publiques et tous leurs développements. Nous remettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres. »
Ce langage ne pouvait laisser subsister aucun doute. 11 était bien expliqué, bien entendu, que le ministère ne céderait pas une ligne à l'opposition dynastique. La manifestation des banquets n'avait à ses yeux d'autre cïiractère que celui d'une bravade inconsidérée, presque factieuse; il considérait comme un droit, comme un devoir de la flétrir et de dénoncer à la France les hommes qui n'avaient pas craint de s'y associer, c'est-à-dire une minorité imposante dans la Chambre et une partie notable de la classe la plus influente dans le pays. C'était pousser l'infatuation jusqu'à la démence.
De crainte qu'on ne s'y méprît, M. Guizot avait d'ailleurs le soin de dicter au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes y ses organes quasi-officiels, des commentaires encore plus provoquants que le discours du trône. « Le ministère a relevé publiquement legant qui lui était jeté, disait la Revue du 4«' janvier. Qu'il l'ait fait sous une forme tant soit peu agressive, nous ne lui en ferons pas un reproche ; nous trouvons au contraire merveilleux ceux qui accusent le gouvernement d'avoir fait du roi un chef de parti, comme si le roi n'avait pas, après tout, le droit d'être le chef de son parti.
» Si la question est ainsi posée, à qui la faute, sinon à ceux qui, dans les banquets, ont élevé ou laissé s'élever des partis contre celui du roi et de la Constitution ? Depuis six
mois, nous voyons des caricatures rétablir les autels de Robespierre et de Marat, et y sacrifier les lois en attendant qu'ils puissent y sacrifier autre chose, et le gouvernement n'aurait pas le droit de dire que la royauté a des ennemis ! Depuis six mois, les chefs de l'opposition dynastique laissent impunément traîner la dynastie et la Charte dans la boue républicaine, et dissimulent honteusement leur drapeau devant celui des ennemis delà Constitution, et il ne serait pas permis de leur dire qu'ils sont aveugles ! » Ce jour-là môme le Journal des Débats disait, dans un article très-dédaigneux, en faisant allusion aux menaces du radicalisme : « Marchez sur le fantôme, il s'évanouira ; fuyez, il grandira jusqu'au ciel. »
Cependant le discours du trône faisait baisser la rente. Plusieurs fois, sur son passage et sous ses fenêtres, Louis- Philippe put entendre dans les rangs de la garde nationale les cris de : A bas la corruption ! Vive la liéforme ! Trois élections hostiles ébréchaient la majorité conservatrice. Lahste des candidats présentée au roi pour la nomination d'un maire du deuxième arrondissement portait exclusivement des noms connus dans Topposition, et marquait ainsi, de la manière* la moins équivoque, les dispositions frondeuses de l'un des quartiers les plus considérables de Paris. Enfin, le récit imprimé d'un honteux trafic de place, en entachant . le président du conseil, personnellement épargné jusque-là, venait compléter la série de ces révélations par lesquelles le cabinet se voyait coup sur coup dépouiller du peu qui lui restait encore d'autorité morale *. C'étaient là de mé-
t . Par des motifs ^ui fureat diversement interprétés, M. Petit, receveur particulier à Corbcil, publiait, avec toutes les preuves à l'appui, la scandaleuse histoire d'une convention faite avec M. Guizot, par l'entremise de M. Génie, chef de son cabinet, et de M. Bcrtin, pair de France. Il résultait de ce récit 4)ue deux recettes avaient été échangées contre )a démission d'un conseillermaître à la Cour des comptes, sur la charge duquel le ministre avait jeté les veui pour récompenser une créature. H. Alem-Bousseau et H. Petit' avaient ' négocié cette démission au prix de 15,000 francs d'argent comptant et^d'une penflion viagère .de 600 francs.
diocres sujets de triomphe ; mais les ministres avaient leur arrière-pensée. Ils trouvaient dans la tension même de cette crise, dont chacun s'effrayait, des motifs de s'applaudir, parce que, selon leur conviction intime, à la première tentative d'émeute provoquée par les radicaux, le pays ouvrirait les yeux et retrouverait soudain, par la conscience du danger, le sentiment de l'ordre, c'est-à-dire une soumission absolue à la politique conservatrice. Nous allons voir de quelle manière ces prévisions furent déjouées par l'événement.
A la Chambre des pairs, c'est à peine si Ton put s'apercevoir que la situation du cabinet était empirée. L'adresse rédigée par M. de Barante reproduisait, selon la coutume, avec de légères modifications dans les termes, le discours du trône. Elle se montrait peu favorable à la réduction de l'impôt sur le sel et de la taxe des lettres. Le paragraphe relatif aux affaires de Suisse était d'une insignifiance calculée. Tout faisait présager une discussion sans franchise, engagée pour la forme seulement, afin de demeurer dans la fiction des trois pouvoirs, fiction sans laquelle la philosophie politique de l'école doctrinaire n'admet pjis que l'on puisse gouverner un peuple.
Un conservateur éprouvé, M. Meynard, vint, il est vrai, demander compte au ministère de son inertie pendant la dernière session, en insistant, au nom de la majorité, pour qu'il fût donné satisfaction au besoin légitime de progrés. Les interpellations au sujet de ce que l'on appelait l'eiffaire Petit attirèrent bien aussi à M. Guizot, qui s'excusait en alléguant un usage fâcheux, des démentis de la part de MM. Mole, Passy, d'Argout ; mais c'étaieill là des nuages fugitifs. Quand M. de Boissy exprimait le désir de voir le ministère passer bientôt du banc où il siégeait au banc des accusés, affirmant que, si Von continuait de la sorte. Us populations aviseraient comme elles avaient déjà avisé dans le passé, on s'indignait. Quand une brusque interruption de M. de Béthisy défiait le général Jacqueminot de convoquer
la garde 'nationale, dont celui-ci vantait Tesprit excellent, on dressait Foreille ; mais la Chambre, après ces incideiits importuns, rentrait avec bonheur dans la gravité magistrale sous laquelle elle déguisait sa servilité et son apathie.
11 fallut, pour Yen arracher, une voix vibrante, qui vint tout à coup, sans ménagement ni pitié, jeter sous les vieilles voûtes du Luxembourg un cri d'alarme, et, réveillant à la fois, dans ces âmes engourdies, la haine et la peur, les transportât hors d'elles-mêmes, dans un état d'exaltation qui tenait du délire.
Ce fut au sujet des affaires de Suisse. M. de Broglie les avait présentées sous le jour le plus favorable au ministère, et la Chambre semblait se ranger à son opinion, lorsque M. de Montalembert parut à la tribune. 11 ne s'arrêta point à réfuter l'argumentation des précédents orateurs, ni à examiner dans tous ses détails une négociation plus ou moins habile ; il n'avait dessein ni de soutenir, ni d'attaquer le ministère. Emporté par une passion fougueuse, il laissa loin derrière lui le champ étroit de la polémique. Semblable à un guerrier qui brandit ,'ses armes, plutôt qu'à un législateur qui expose ses idées, M. de Montalembert, signalant à la pairie un ennemi formidable, la ût pâlir au tableau des périls dont elle était menacée. Le radicalisme, suivant M. de Montalembert, était à la veille d'un infernal triomphe : le radicalisme envahissait le monde ; rien ne résistait à ses attaques ; rien ne trouverait grâce devant ses fureurs. Et, d'une lèvre véhémente, le jeune orateur, répandant à des- ^ sein l'effroi dans les esprits, peignait à l'assemblée frissonnante ses biens dévastés, seé droits méconnus, son sanctuaire violé bientôt peut-être par de nouveaux barbares, qui la contraindraient à payer, au prix de son patiimoine, la rançon de ses votes et de ses arrêts ^ Puis, remon-
1. Expressions textuelles du discours de SI. dis Montalembert dans la séancedu 15 janyier 1848.
tant à la cause première de ces maux, de ces désastres, de ces Catastrophes imminentes, il lançait l'ana thème au dixhuitième siècle, à la Révolution française, à Voltaire, à la Convention; il maudissait le génie même des temps modernes *.
Comment peindre l'effet produit sur la Chambre parce fanatisme du moyen âge? A chaque instant interrompu dans la fougue de sa parole par des acclamations frénétiques, Torateur faillit, en descendant de la tribune, être étouffé dans le transport commun. De tous les bancs on se pressait sur son passage ; le chancelier ne contenait plus son enthousiasme ; sans égard pour des souvenirs de famille, le duc de Nemours, sortant de son caractère et de son rôle^ s'avançait dans l'hémicycle, et venait serrer la main à M. de Montalembert. A partir de cette heure, de ce signal de détresse, la Chambre n'a plus qu'une pensée : écarter au plus vite tous les obstacles qui pourraient entraver le ministère dans sa lutte contre le radicalisme. Elle vote, sans presque les discuter, tous les paragraphes de l'adresse, s'arrôte au paragraphe sur les banquets tout juste assez de temps pour fournir à M. Duchâtel l'occasion de déclarer sa résolution de ne point transiger avec l'opposition, rejette en courant un amendement de M. de Boissy tendant à faire retirer les épithètes d'aveugles et ennemies ; puis elle couronne par un vote de i44 voix contre 43 son œuvre conservatrice.
Depuis si longtemps le pays s'était accoutumé à regarder les décisions de la Chambre des pairs comme de pures for-
1 . Ancien disciple de l'abbé de Lamennais, M. de Montalembert avait conservé longtemps, de cette haute influence subie, la persuasion que les principes et les intérêts bien compris de l'Église catholique étaient dans une alliance étroite avec les principes et les intérêts de la liberté moderne. Biais, soit que r«xpérience et la réflexion eussent à cet égard modifié ses idées, soit que, le fautAmc de 93 lui étant apparu, il eût soudain abjuré au dedans de lut les nouveautés dangereuses du catholicisme libéral, il ne sut trouver en ce jour de colère qu'invectives et sarcasmes pour tout ce qui s'inspirait de . l'esprit démocratique.
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malités, qu'il ne prit pas la peine de censurer ce vote. Les esprits étaient ailleurs ; tous les yeux se tournaient vers la Chambre des députés ; on espérait, on attendait d'elle quelque acte de courage, il semblait commandé par le danger même de la situation ; la prudence le conseillait autant que l'honneur ; le courage, en de telles conjonctures, n'eût été qu'une prudence suprême.
La Chambre des députés était présidée, depuis 1839, par H. Sauzet, avocat de Ljon, qui avait acquis, en 1830, par la dérensc de M. de Chanteluuze, quelque célébrité. Parvenu aux honneurs, M. Sauzet ne s'était pas montré à la hauteur de l'opinion qu'on avait conçue de lui. 11 n'avait su prendre sur la Chambre aucune autorité. 11 la présidait avec mollesse, bien qu'avec une partialité marquée pour le parti conservateur. L'indolence de son esprit et de son caractère se trahissait dans toute sa personne et le rendait très-impropre, surtout dons les moments de crise, à l'importante fonction qui lui était conHée.
• Sur les bancs de la gauche, oiii siégeaient l'opposilion dynastique el quelques républicains, on distinguait MM. Odilon Barrot, Arago, Garnier-Pagès, Dupont (de l'Eure), Carnot, de Courtais, Bethmont, Crémieux, Ledru-Rollin. Malgré l'idée qu'on s'était Taite au Château, aucun de ces hommes, si l'on excepte Al. Ledru-Rollin, n'était dévoré de passions ennemies, ni même animé de l'esprit révolutionnaire. Les uns étaient des hommes réfléchis, trompés une fois déjà par la révolution de 1830, et qui ne croyaient plus guère aux programmes de l'Rôlel de ville. Les autres siégeaient là par tradition de famille, par respect humain. par honneur, pour ne pas mentir à un passé trop engagé, pour ne pas abandonner une cause qui paraissait vaincue. Les vieux souhaitaient de Unir en paix une carrière agitée; les jeunes hésitaient à compromettre irréparablement un
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long avenir. Tous auraient voulu épargner au pays les maUieurs d'une guerre intestine.
C'est de l'autre côté de la Chambre que siègent, bien que moins suspects au pouvoir, les ennemis véritables de la dynastie d'Orléans. C'est là qu'on voit l'abbé de Genoude, sophiste audacieux, d'une persévérance que rien ne détourne, ni ne lasse; M. â& Falloux, ambitieux circonspect, attentif à l'événement, tout prôt à jeter ses idées royalistes dans la forme républicaine et à accommoder ses convictions catholiques aux exigences universitaires; près de lui, l'héritier d'un nom chevaleresque, la Rochejacquelein, qui, sous l'apparence d'une bonhomie Tustique, cache des finesses de courtisan et des habiletés de diplomate ; Benoit, Larcy , Béchard ; et, les effaçant tous de l'éclat de sa renommée, le grand virtuose de la légitimité, l'orateur aux larges poumons, à la parole sonore, au geste éloquent : Berryer.
A leurs côtés, mais non avec eux, Lamartine, calme et froid, reconnaît avec une indifférence apparente les dispositions du champ de bataille, préparé dans son for intérieur à jeter, au moment décisif, sa voix et sa vie dans la mêlée: Non loin de lui, mais seul aussi, dédaigneux, impassible, siège un homme dont le silence semble une menace et l'attitude un reproche : M. de Girardin.
Entre les deux extrémités de la Chambre, se groupent, autoirr de la masse des conservateurs, les fractions dissi-
dentés : M. Duvergier de Hauranne, M. de Rémusat, le plus nonchalant, le plus sceptique, mais le plus bel esprit de France ; MM. Janvier, de Malleville, Billault, Dufaure, le seul orateur de la Chambre, peut-être, chez qui la solidité de l'argumeittation, la précision des faits et la sobriété 'des développements soient parvenues à une perfection si rare qu'elles égalent les dons les plus brillants de Téloquence ; MM. de Tocqueville, Beaumont, Vivien ; M. Dupin, le rude et souple frondeur d'une dynastie qu'il aime. Nouveau venu dans une assemblée politique, on ne sait pas encore quelle
position va prendre le général Lamoricière ; son œil brille d'une ardeur impatiente ; le soleil africain a-t-il mûri dans <:e cerveau des idées politiques ou des talents parlementaires? On n'en sait rien encore : ce que l'on sait du jeune <îhef d'armée, c'est sa bravoure; ce que l'on de\ine, c'est son ambition ; ce que l'on soupçonne, c'est la mobilité de son caractère.
Au haut de ce que l'on appelle le centre droit, dominant toutes ces physionomies agitées et ce mouvement confus de voix et de gestes, la forte stature et la tête énergique du maréchal Bugeaud arrêtent le regard. Le commandement respire dans toute sa personne. Haï de la population parisienne depuis l'insurrection des 5 et 6 juin, le massacreur de la rue Transnonain^, comme elle l'appelle, est également odieux au parti légitimiste qui se souvient de Blave. Le roi redoute son caractère intraitable et lui sait peu de gré de son dévouement à la dynastie ; le ministère se plaint <ie ses façons despotiques, de son mépris des usages parlementaires * ; et cependant le duc d'Isly, aimé du paysan dont il a le bon sens rustique, chéri du soldat qu'il entoure d'une constante sollicitude, grandit chaque jour en importance et en autorité.
1. Cette calomnie de Tesprit de parti ne put jamais être cfffacée de l'imagina* tion populaire. 11 a cependant été mille fuis démontré que le maréchal Bugeaud n'était pour rien dans l'horrible événement qu'on lui impute. Les forces militaires destinées à réprimer l'insurrection avaient été divisées en trois brigades ; le général Bugeaud en commandait une, mais il n'avait aucun ordre à donner dans les deux autres. La rue Transnonaia ne se trouvait pas dans la «irconscriplion de son commandement.
2. M. Tbiers, qui tenait en haute estime cette rare capacité militaire et ce grand bon sens, n'avait cependant pas osé Temployçr pendant son dernier ministère, de peur de réveiller dans l'opposition de trop fortes antipathies.^ M. Guixot fut plus hardi ; mais les différends survenus à roecasion de L'expé- <lition de Kabylie, entreprise par le maréchal malgré une défense formelle du gouvernement, le firent remplacer par le duc d'Aumale. Le duc d'Isly fut mis à même, suivant Texpression de M. Guizot, de venir jouir de sa gloire et de se reposer dans ses terres, où il s'occupait avec passion d'agriculture théorique et pratique.
Au banc des ministres, M. Guîzot, pâle, les traits contractés, parait souifrir avec une égale irritation le concours inintelligent de ses amis et les attaques malhabiles de ses enpemis politiques. M. Duchâtel, soucieux, las, ennuyé, vient s'asseoir auprès de M. de Salvandy, dont la confiance superbe et le zèle retentissant ne semblent pas soupçonner un danger, môme lointain. Près d'eux siègent M. Hébert, la menace à la bouche, le plus détesté des hommes de répression; M. Trézel, que sa probité inattaquable a fait choisir malgré sa capacité médiocre, afin qu'il y ait du moins dans le ministère une administration à l'abri de l'injure; M. de Montebello, disciple de la philosophie éclectique, assez surpris de se voir subitement appelé, d'une ambassade où il a paru inexpérimenté, à un ministère auquel il ne saurait prêter aucune force ; M. Cunin- Gridaine, habile industriel, orateur des plus nuls ; M. Dumon, homme appliqué aux affaires, d'une parole lucide, d'un jugement sain, mais sans initiative; M. Jayr, ignoré du public. Telle est la représentation du pouvoir au sein de l'Assemblée. Il n'y a là que deux talents, deux volontés qui absorbent les autres, et qui elles-mêmes sont absorbées par la volonté royale. Louis-Philippe, trop jaloux de son autorité, trop confiant dans son propre génie, reste à découvert derrière cet appareil mensonger d'un gouvernement dont la France ne respecte plus ni le caractère moral, ni les actes politiques, et dont, tout à l'heure, elle va secouer avec indignation le poids inerte.
Presque chaque jour, pendant les débals de l'adresse, quelqu'un des membres de la famille royale assiste aux séances. Le plus souvent la duchesse d'Orléans, tristement attentive, regarde, écoute, contenant avec effort, sous un sourire bienveillant, son inquiétude secrète. Dans une tribune voisine, on voit deux belles jeunes filles dont le visage se colore de l'émotion du triomphe quand la voix de cet homme puissant, qui est leur père, affronte et réduit au silence les colères de ses ennemis : ce sont les demoi-
selles Guizot, aujourd'hui environnées de tant d'hommages, demain réduites à se cacher, à fuir.
Dans la tribune diplomatique, lord Normanby, ce représentant d'une aristocratie bien assise et versée depuis des siècles dan^ le maniement des grandes affaires, suit d'un œil observateur, et non sans quelque ironie, les hésitations^ les inconséquences, les fautes sans nombre d'une démocratie encore inexpérimentée. Vis-à-vis, et comme pour faire contraste avec l'attitude réservée du corps diplomatique, les journalistes font retentir leur tribune de disputes bruyantes, de querelles, de défis. Là, se rencontrent MM. ChamboUe, Péré'e, Pascal Duprat, Eugène PeUetan. Là, M. Flocon, caractère probe, courageux, homme d'écorce rude, de langage peu choisi, observe d'un œil méfiant M. Marrast, Varistoci^ate du National, que l'on devait bientôt appeler le marquis de la République. Jadis compagnon de captivité de Godefroy Cavaignac, intrépide champion de la cause répubhcaine, M. Marrast, raillant ses illusions de jeunesse, a visiblement renoncé à l'ambition du martyre. Sa verve épigrammatique semble obéir à je ne sais quelle secrète prudence. Tout en attaquant M. Thiers, on dirait qu'il l'envie. Il exprime parfois pour le ministère du 1®' mars une admiration que son parti lui impute à crime.
Hélas ! de tous les côtés, dans tous les rangs, en haut et en bas, à droite et à gauche, dans cette Chambre souveraine, que de scepticisme, d'hypocrisie! quelle confusion morale! Triste spectacle qu'une telle réunion d'hommes chargés des destinées d'une telle nation ! Pour quelques caractères dont rien n'a pu altérer la vertu, combien sont devenus indifférents au bien et au mal, au juste et à l'injuste, n'ont souci que de leur fortune et n'estiment en toutes choses que le succès!
Deux faits honteux, signalés par-l'opposition dynastique, ouvrent de la manière la plus déplorable cette session si courte et qui devait être la dernière. Des fonds provenant d'une souscription de bienfaisance ont été détournés de
leur destination et distribués arbitrairement par un préfet, dans l'intérêt d'un candidat ministériel ^ C'est là un vol positif, sur lequel le débat qui s'engage avec assez de yivacité jette une lumière accablante. Mais la majorité, pressée de montrer au ministère qu'elle lui demeure invariablement fidèle, refuse d'ouvrir les yeux à l'évidence, et vote avec un accord affligeant cette élection plus que suspecte .
Ce vote était de bon augure pour M. Gùizot; par malheur on ne lui laisse pas le temps de s'en réjouir. Dès le lendemain, M. Barrot monte à la tribune et l'interpelle au sujet de la scandaleuse histoire qui, sous le nom ^'affaire Petit , préoccupe et indispose tous les esprits. Les faits sont trop avérés, les dates trop précises, les contrats trop authentiques ; le système des dénégations hautaines n'est plus applicable. Aussi M. Guizot donne-t-il un autre tour à la défense. Dans une confession renouvelée de Tartuffe, il s'accuse, et avec lui toutes les admifiistrations qui Vont précédé depuis trente ans, d'avoir laissé un point de jurisprudence douteuxj d'avoir toléré une pratique 9*egretiable, mais qui s'explique par d'anciennes traditions et par Vempire d'une partie des lois actuelles, « Mais ne croyez pas, ajoute le ministre, pris dans ce qu'il appelle un petit dédale d'accusations et d'insinuations, que j'entende me prévaloir de ce que je rappelle ici pour soutenir et jmt'fier le fait en lui-même. Je ne me paye pas de subtilités^ et je ne me plaindrai jamais de voir se développer les susceptibilités et les exigences morales de la Chambre et du pays. Que la conscience publique devienne chaque jour plus difficile et f lus sévère, répète M. Guizot avec une merveilleuse assurance, /e m'en féliciterai, bien loin de m'en plaindre. » Puis il certifie que, depuis deux ans, les faits de cette nature ont cessé de se produire, et annonce qu'un projet de loi, pt*ésenté par le garde des sceaux et incessamment soumis à la délibération des Chambres, va mettre un terme définitif à cette sorte d'abus.
1 • M. Ricbond des Brus, député de la Haute-Loire.
Une pompeuse apologie de lui-même, de ses amis, de leur moralité politique, suivie de la menace habituelle de démission si le vote qui va suivre témoignait du moindre affaiblissement dans la confiance de la majonté, accompagne ce nouveau défi jeté à l'honnêteté publique. Mais le défi est relevé aussitôt par MM. Thiers et Dufaure qui repoussent avec indignation, comme l'avaient déjà fait MM. Mole, Passy et d'Argout, la solidarité de ces actes que le président du conseil appelle' de petits faits, mais que M. Dupîn qualifie de stellionat et de simonie poUtiqtie, « Il y a longtemps, :s'écrie M. Barrot dans cette discussion toute brûlante de personnalités, il y a longtemps que je savais que nous ne nous comprenions plus en politique ; mais je croyais que sur les choses de l'honnêteté nous nous comprenions encore. » Meus le parti pris de la majorité conservatrice est inébranlable. Elle rejette obstinément deux ordres du jour proposés par MM. Lherbette et Darblay afin de constater le mé- -contentement de la Chambre. Par l'adoption de l'ordre du jour de M. de Peyramont, elle renouvelle le pacte honteux qui l'asservit aux volontés de M. Guizot; puis on passe à la •discussion de l'adresse ^
Le premier débat s'çngage par un exposé complet de notre situation financière, dont M. Thiers signale les périls avec une clarté et une précision implacables •. Le •chiffre de la dette flottante dépasse de plus de deux cents millions celui que les plus alarmistes avaient osé supposer, •et M. Thiers démontre qu'il est absolument impossible d'en-
1 . La commission composée de neuf députés ministériels, ce qui ne s'était f)as vu depuis le ministère de M. de Villèle, avait choisi M. Vitet pour son rapporteur.
3. Le lendemain, 26 janvier, on lisait dans le National un commentaire ■effrayant du discours de M. Thiers : c Quel héritage, disait-«n en s'adressant au ministère, laisserez-vous au pays? Quel est le dernier terme prochain peut- -être de votre système ? Il faut dire le mot, c'est la banqueroute. Avec la durée •de ce qui est, il n'y a pas d'autre issue : la banqueroute par la paix, la J)anqueroute comme résultat presque infaillible de cette politique d'ordro. »
rayer sur cette pente fatale. Il résume en ces termes la situation : « Un budget ordinaire en déficit soldé tous les ans avec les réserves de Tamortissement qui devaient suffire au budget extraordinaire; un budget extraordinaire soldé avec des réserves futures et en attendant avec la dette flottante; enfin la dette flottante que vous diminuez de temps en temps par un emprunt resté au-dessus des limites raisonnables, au-dessus des limites de la prudence. »
La Chambre, qui prête toujours une attention sérieuse aux paroles de M. Thiers, parait frappée de ce tableau. L'inquiétude sur l'état des finances est la seule émotion dont la majorité soit encore susceptible. Elle se rencontre un instant sur ce point avec la minorité dans un sentiment de défiance pour le cabinet; elle écoute avec incrédulité MM. Dumon et Duchâtel. Ceux-ci d'ailleurs^ aux accusations de M. Thiers, ne peuvent opposer qu'un vague tableau des prospérités du pays, et ne persuadent personne. Les coups de M. Thiers ont porté juste. Les attaques d'un homme qui connaît les afiaires pour les avoir longtemps pratiquées jettent l'alarme dans tous les partis et blessent par le côté le plus vulnérable le cabinet conservateur. A quelques jours de là, on peut s'apercevoir aussi que le vote de la majorité n'est plus suffisant pour absoudre le ministère et que la pression de l'opinion publique s'exerce avec plus de force, car elle oblige les députés à revenir encore sur cette honteuse affaire Petit, que M. Guizot et ses adhérents voudraient à tout prix étouffer. A propos du quatrième paragraphe de l'adresse, qui promet au roi le concours des Chambres pour adoucir le sort de ceux dont le travail est Vunique ressourcCy M. de Tocqueville, après un long tableau de la dégradation des mœurs publiques et privées, accuse de cette dégradation le gouvernement, et en particulier M. Guûot, qui a perdu, dit-il, depuis la révélation des trafics auxquels on se livre sous ses auspices, son prestige d'austère probité .Comme si les paroles de M. de Tocqueville n'eussent
pas été assez explicites, M. Billaull, reprenant le même thème, formule un acte d'accusation en règle et somme le ministre de confesser la part qu'il a dans c£lte affaire, 'ou bien de destituer son chef de cabinet, H. Génie.
H. Janvier répond h cette accusation par une apologie complète, très-hasardêe en pareille circonstance, du ministère. Il vante, au milieu des rires et des interruptions les plus insultantes, l'élévatiou du cai'actère de M. Guizot et déclare que les conservateurs continueront h le soutenir, parce que quelques fautes récmtes ne leur feront point oublier de si longs services rendus.
Ces louanges et ces attestations de moralité sont suivies d'un discours assez ambigu de M. Dufaure, qui adopte l'amendement de M. Billault comme un avertissemept conciliable avec l'estime. Mais M. Duchâtel repousse môme cet avertissement adouci, et la majorité rejette l'amendemenl. Les questions de probité ainsi écarlées, on passe aux questions politiques. '
Les affaires d'Italie sont portées à la tribune par M. de Lamartine. Laplus grande fermenta tion'continuait à régner d'une extrémité à l'autre de l'Italie. L'Autricbe redoublait de rigueur en Lombardie ; les prisons se remplissaient; (les rixes continuelles entre les étudiants et la force armée ensanglantaient Milan et Pavie; les soldats se portaient aux plus graves excès, et les proclamations brutales du maréchal Iladetzkï semblaient les y encourager. Ne pouvant encore se venger par une voie plus directe, la population milanais? essayait de tarir une des sources du revenu de VAu- Iriche en renonçant subitement à l'usage du tabac. Étrange conjuration, sérieuse sous une apparence frivole, qui montrait une unanimité redoutable dans la haine de l'étranger et faisait présager un soulèvement prochain. A Gènes, une émeute contre les jésuites inquiétait le gouvernement de Charles- Albert. Des manifestations du même genre avaient Heu à Rome et fournissaient à la faction des cardinaux des arguments contre la liberté dont l'esprit indécis et le
caractère faible de Pie IX paraissaient très-troublés. Enfin Palerme s'était insurgée, et, après un bombardement de quarante-huit heures, le comte d'Aquila, renonçant à la réduire par la force, retournait auprès de son frère, le roi de Naples, et le décidait k faire des concessions.
€'est sous de tels auspices que s'ouvrait à la Chambre la discussion du paragraphe sur Tltalie. Les sympathies publiques étaient acquises à la cause italienne. M. de Lamartine leur prêta sa voix éloquente. Il accusa le gouvernement de s'être allié à tous les gouvernements absolus depuis sa rupture insensée avec l'Angleterre. « La France, entre vos mains, dit-il, en se tournant vers M. Guizot, devient gibeline à Rome et à Milan, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, et russe à Cracovie. » Puis il développa, avec un grand bonheur d'expressions, celte opinion, qui était au fond l'opinion de la France. La réponse de M. Guizot ne fut point habile. En insistant sur la religieuse observation des traités de 1815, en risquant l'éloge du prince de Metternich, il ranima un moment les susceptibilités nationales de la Chambre, et provoqua sur les bancs de l'opposition de violents murmures. Mais, suivant sa coutume, il attendit avec un tranquille dédain que la rumeur fût calmée et prononça alors ces paroles mémorables ; <x n ne s'agit pas du tout, à l'heure qu'il est, de constitution dans les États italiens. De quoi il s'agira dans dix ans, dans vingt ans, je l'ignore. Je ne suis pas obligé de traiter à cette tribune les questions que mes successeurs y traiteront. »
Le même jour, on apprenait à Paris que l'insurrection de Palerme repoussait toutes les concessions du roi de Naples ; la conséquence de ce refus était la promulgation d'une constitution, non-seulement à Naples, mais bientôt après à Florence, et l'insistance très- énergique des populations à Turin et à Rome pour en obtenir une semblable. Toujours très-revolutionnaire en paroles et dans les choses de l'extérieur, M. Thiers ne manque pas de saisir
une circonstance si favorable pour enlever les applaudissements de la gauche et embarrasser le ministère san trop se compromettre. Il revendique pour la France l'honneur de protéger en Europe les progrès de la liberté. I) rappelle que la nation française a compté dans son sein les plm grands agitateurs de la pensée humaine : Descartes, Pascal, Voltaire, Montesquieu. Mais, tout en flétrissant le» meurtres commis à Milan et le bombardement de Palerme, tout en lançant aux souverains coupables de ces forfaits les épithètes de tyrans et de bouri*eaux, l'ex-ministre reconnaît, en homme qui veut pouvoir rentrer aux affaires, la validité des traités de Vienne et prononce cette sentence, très-peu digne d'un esprit sérieux : Il faut les maintenir, mais en les détestant.
C'était faire beau jeu au cabinet. C'était fournir à M. Guizot une occasion précieuse de mettre à découvert la mauvaise foi ou la puérilité d'une opposition qui jouait sur des mots, et d'une politique réduite à équivoquer misérablement sur les principes. M. Guizot commence sa réplique en déclarant, avec une ironie peu voilée, qu'il est heureux de se trouver aussi parfaitement d'accord avec son adversaire. Ce que M. Thiers dit, le cabinet du 29 octobre l'a fait. Le cabinet a soutenu, comme il le devait, l'indépendance des États italiens ; il a réclamé contre le fait ivrégulier de l'occupation de Ferrare et de Modène par les troupes autrichiennes ; il encourage à Rome et partout les réformes sages, modérées; enfin sa politique est au fond semblable à celle de M. Thiers ; elle n'en diffère que dans la forme, ce qui est suffisamment expliqué par la différence des situations entre un homme qui, en dehors du pouvoir, peut tout dire, et celui auquel des convenances supérieures commandent le silence. M. Guizot n'épargne pas non plus à M. Thiers un persiflage bien mérité sur les qualifications peu parlementaires de bourreaux et de meurtriers appliquées à des personnes royales et sur le merveilleux axiome qui enjoint de détester des traités que l'on trouve utile de
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maintenir. En descendant de la tribune, il peut voir qu'il a touché juste ; les amis de M. Thiers sont visiblement mal à l'aise; quant aux radicaux, un peu surpris d'entendre ainsi solennellement proclamer la parfaite entente des deux hommes d'État, ils sentent renaître leurs scrupules et s'accusent tout bas d'avoir été dupes.
- M. Odilon Barrot tente alors, mais sans succès, d'effacer l'impression que vient de produire le président du conseil. Ses déclamations vagues et froides n'ont pas d'écho ; la majorité se retrouve tout entière pour approuver la conduite du cabinet dans les affaires d'Italie.
Le môme spectacle, à peu de chose près, se reproduit dans la discussion sur les affaires de Suisse, elle recommence par une joute entre MM. Thiers et Guizot. Mais cette fois l'avantage reste au premier, parce que, sentant le besoin, de resserrer avec la gauche des liens qui se détendent, il fait beaucoup plus hardiment résonner la corde révolutionnaire. « Nos adversaires, dit M. Thiers, ne voient dans l'affaire de Suisse que le triomphe du radicalisme, triomphe qu'ils regardent coqime très-dangereux pour rEurop*e. Quant à nous, ce que nous y voyons, c'est la révolution et la contre-révolution en présence. » Des bravos partis de la gauche et de plusieurs tribunes accueillent cette manière franche et nette de poser la question. « Le gouvernement, reprend l'orateur, a épousé la cause de la contre-révolution avec une audace qui m'a confondu. Le droit des gens, l'intérêt, la dignité de la France ont été délaissés. » Et il fait suivre ce début d'un admirable récit historique où il montre^ en Suisse comme en France, depuis cinquante ans, une lutte obstinée entre l'ancien régime et le nouveau. 11 compare le zèle du gouvernement fremçais dans cette cause illibérale à la froideur qu'il montre en Italie, défend avec chaleur le parti révolutionnaire outrageusement ca*lomnié dans l'autre chambre par M. de Montalembert, défie le gouvernement de demander .à la France un seul homme et un seul écu pour marcher sur Berne, et termine par ces
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paroles surprenantes qui trahissent son indestructible instinct de jeunesse persistant à travers tous les changements de l'âge mûr et tous les calculs de l'ambition : « Certes, je ne suis pas radical, mais je suis du parti de la révolution en Europe. Je souhaite que la révolution soit dans la main des modérés ; mais, quand elle passerait dans la main des hommes qui ne sont pas modérés, je ne quitterais jamais pour cela la cause de la révolution, »
Cette fougueuse harangue étonne, indigne, ravit. Les conservateurs restent atterrés*. La gauche, se sentant justifiée et voyant dans ces paroles un gage sérieux d'alliance, applaudit avec passion. Les rédacteurs du National donnent, dans la tribune des journalistes, les signes du plus vif enthousiasme. Le soir, tout Paris retentit de cette popularité reconquise. D'un bout à l'autre de l'Europe, un écho prolongé répète les promesses révolutionnaires, d'un homme qui touche au pouvoir, et qui bientôt, sans aucun doute, va rendre le monde témoin de leur exécution hardie.
Il n'y avait plus moyen cette fois, pour M. Guizot, de se déclarer d'accord avec M. Thiers ; aussi eut-il recours à une autre tactique. Il opposa l'opinion de M. Thiers, député de l'opposition en 1848, à celle de M. Thiers, ministre des affaires étrangères en 1836, et donna lecture de deux dépêches adressées à cette époque à M. de Montebello, ambassadeur en Suisse. « Le parti radical, disait l'une de ces dépêches, est insensé de croire qu'il y ait pour lui possibilité de s'étabhr en Suisse, lorsque partout ailleurs ses adhérents en sont réduits à n'oser lever la tête en présence de la réprobation générale et du sentiment universel de répulsion dont ils sont devenus l'objet. » Et plus loin : « Cette faction se montre d'autant plus entreprenante, qu'en dépit de ses excès et des complications où sa conduite
1. M. MoIé surtout ne pouvait cont/enir son indignation : « Ce sont d'odieux sophismes, » répétait-il le soir dans son salon d*un ton irrité.
pourraif entraîner la Suisse, la France se Irouverait engagée à la défendre contre toute action hostile ou répressive àTétranger; c'est une illusion qu'il importe de détruire. »
(€ Certainement, messieurs, continuait M. Guizot, en reprenant son accent gravemeixl persifleur, je n*ai jamais tenu aux radicaux suisses un langage plus sévère que l'honorable M. Thiers. » Et les centres riaient, charmés de cette malice oratoire; et la majorité frivole et inconstante, sans plus s'inquiéter du fond des choses, s'empressait de voter le paragraphe sur la Suisse, comme elle avait voté le paragraphe sur l'Italie. Rien ne l'arrêtait plus dans son aveugle zèle ; rien n'était plus capable de la détourner de sa voie fatale.
Interpellé dans le débat relatif à la Pologne sur deux mesures récentes qui paraissent peu d'accord avec les assurances de sympathies renouvelées dans l'adresse : l'interdiction d'un banquet d'anniversaire chez le prince Czartoriski, et l'expulsion de M. Bakounine, au lendemain d'un discours hostile à l'empereur Nicolas, prononcé dans la réunion annuelle des Polonais, M. Guizot s'excuse sur des motifs graves qu'il ne peut sans inconvénient communiquer. Il use de la même réserve à l'endroit des affaires de la Plata, où, suivant les accusations de MM. Drouin de Lhuys, Lacrosse et ChamboUc, notre gouvernement trahit, depuis sept ans que les négociations sont entamées, une faiblesse et une hésitation funestes aux intérêts français engagés à Montevideo. On passe ensuite à la discussion sur l'Algérie.
Une diatribe de M. Lherbette dénonce au pays les empiétements rapides du gouvernement personnel. L'orateur montre tous les grands commandements envahis par les princes, la faveur décidant seule de tous les avancements dans l'armée de terre et de mer ; il accuse M. Guizot de souffrir, contrairement au principe du gouvernement représentatif, la présence du roi au conseil. Cette accusation éveille chez le ministre une susceptibilité honorable. Il ré-
•6't HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.
pond avec une animation singulière, et rectifie l'erreur où •est tombé M. Lherbette en avançant que la présence du roi au conseil est contraire aux usages de l'Angleterre ; puis, repoussant, dans un beau mouvement d'éloquence, ridée honteuse, indigne de notre temps, que Ton ne saurait approcher des princes sans se soumettre h leurs caprices, il fait avec passion, avec vigueur, avec éclat, une profession de foi monarchique que la grande majorité de la Chambre >€t des tribunes est entraînée à applaudir. Le soir même, les ducs de Nemours et de Montpensier venaient exprimer ^u ministre leur gratitude. On est si sensible en France au prestige de la parole, qu'il semble, à la suite de ce beau niorceau d'éloquence, que la dynastie vient d'acquérir une .force nouvelle.
Après 'un long discours du maréchal Bugeaud sur la nécessité de conserver en Algérie des forces imposantes et •sur le danger d'y développer prématurément des institutions civiles, M. Guizot est interpellé par M. de la Rochejac- ^uelein sur la conduite qu'il compte tenir relativement à Abd-el-Kader.
Le ministère avait compté sur la nouvelle de la soumis- -sion de l'émir pour éblouir la Chambre et déconcerter l'opposition. Mais il s'abusait encore. Cet événement, si longtemps espéré en vain, et qui, en d'autres circonstances, «eût excité des transports de joie, ne détourna pas l'attention publique des scandales de l'administration ; il ne fit pas taire un murmure, et suscita même au gouvernement •de graves. embarras.
C'était le !«' janvier, le jour des félicitations et des vœux, <que le télégraphe avait annoncé cette heureuse issue de la •campagne conduite par le général Lamoricière. Cette preuve, ajoutée à tant d'autres, de l'étonnante fortune du roi, et l'éclat que ce succès faisait rejaillir sur l'un de ses fils furent salués parles courtisans comme le présage d'autres victoires, non moins souhaitables, sur les ennemis inférieurs ; mais bientôt, le rapport du duc d'Aumale et celui
du général Lamoricière fournirent à la presse de l'opposition dynastique et radicale de nouvelles armes contre le gouvernement. Pour échapper aux forces marocaines, l'émir s'était, il est vrai, rendu à l'armée française, mais sous la condition qu'il serait transporté, lui et sa famille, à Saint-Jean d'Aore ou bien à Alexandrie. Arrivé à Toulon sui: une de nos frégates à vapeur, il réclamait avec insistance Fexécution du traité.
Cependant, envoyer Abd-el-Kader en Egypte, d'où il pouvait si aisément, sous l'influence et avec l'appui de l'Angleterre, agir contre nous, c'eût été le comble de l'imprudence : le ministère le sentait bien ; mais que faire ? Désavjouer le duc d'Aumale qui avait ratifié les conventions signées par le général Lamoricière? cela semblait impossible; manquer de parole à un si noble ennemi? que dirait l'Europe? Pour se donner le temps de réfléchir, et malgré les réclamations éloquentes qu' Abd-el-Kader adressait au maréchal Bugeaud et au roi lui-môme, M. Guizot, au mépris d'une parole sacrée, 1% fit enfermer provisoirement, disait-il, au fort Lamalgue.
La nomination d'un fils du roi au gouvernement de l'Algérie, attaquée depuis longtemps dans les journaux, le fut à cette occasion à la Chambre des pairs. M. Guizot répondit, comme de coutume, par des atermoiements. Au sujet d'Abd-el-Kader, il dit que le gouvernement n'avait pas pensé que la parole d'un chef militaire dût l'engager politiquement, et que, d'ailleurs, on espérait trouver un moyen de concilier la parole donnée avec la sécurité de la France. La môme réponse fut faite aux interpellations de M. de la Aochejacquelein et trouva la môme dociliCé dans la Chambre des députés. Les questions les plus épineuses ainsi écartées, le ministère, triomphant sur tous les points, s'apprêtait à la dernière. lutte avec un redoublement de confiance dans ses forces, et s'applaudissait à l'avance d'un succès qui serait sans doute disputé, mais qui lui semblait infaillible. On touchait enfin au paragraphe qui al-
116 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DB 1848lait floulever la question du droit de réunion et des ban- Un incident, dont le caractère révolutionnaire n'échappa point aux esprits attentifs, était survenu pendant la discussion des précédents 'paragraphes. Par une de ces inconséquences si fréquentes dans la vie des hommes politiques de ce siècle, H, Guizot, qui avùt dû une grande partie de sa popularité, sous la Bestauration, aux persécutions d'un ministre illibéral, usait à son lour du pouvoir pour interdire la parole à trois professeurs illustres : MM. Miçkiewicz, Quinet etMichelet. Leur enseignement à tous trois n'avait pas, il est vrai, la régularité des programmes académiques; un esprit supérieur animait leur parole et fiaisait sa puissance. Miçkiewicz, le poète- prophète, cherchait dans les origines de la race slave ses droits à la grandeur; il relevait les abattements de la captivité, consolait, ennoblissait l'exil. Évoquant l'ombre de Napoléon, il ravivait l'amour de la France pour la Pologne, et promettait à l'union des deux peuples les plus sympathiques du mSude moderne je ne sais quel avenir religieux et guerrier. Dans un langage plein de feu, qui empruntait ses beautés au double génie des langues slave et latine, il prêchait une croisade énigmatique contre l'esprit du mal, annonçant la délivrance de l'humanité, arrachée enfin aux puissances ,cle l'abîme. L'Italie, ce foyer des lumières et de la liberté modernes, aujourd'hui étoutTé sous les cendres, inspirait à Quinet des regrets pathétiques, mêlés de malédictions et d'anathèmes. Il menait le deuil de ses grandeurs perdues ; il lui suscitait des libérateurs. Quant à Michelet, il interrogeait l'histoire, pour rappeler il une jeunesse amollie les traditions d'honneur, de patriotisme et de liberté.
Tous trois, il le faut avouer, étaient de grands révolationnaires, à une époque et sous un. pouvoir qui n'aspiraient qu'au repos dans le bien-être, car ils réveillaient les nobles curiosités, agitaient les consciences et remuaient les cœurs. Ils osaient enseigner à la génération nouvelle la
haihe de Finjustice et stimuler en elle le sentiment de Tindépendance; ils lui parlaient de Dieu, de patrie, de vérité : apostolat dangereux et qu'il importait d'interdire, sous un gouvernement dont un matérialisme grossier faisait toute la force.'
Depuis six mois déjà, les cours de M. Miçkiewicz et de M. Quinet étaient suspendus sous prétexte que les professeurs s'étaient écartés de leur programme. On n'avait point encore osé attaquer celui de M. Michelet, parce que, mieux sur ses gardes, l'illustre historien s'était tenu plus étroitement au sujet annoncé de ses leçons ; mais on épiait une occasion, et l'on trouva moyen de la faire naître. Le jour de l'ouverture au Collège de France, les étudiants, qui, en attendant l'arrivée du professeur, se livraient d'ordinaire à des passe-temps où la bienséance n'était pas toujours strictement observée, prirent pour thème de leurs joyeusetés le discours du roi aux Chambres ; ils en firent une lecture ironique, accompagnée de gestes moqueurs. Aussitôt des agents de police parurent dans la salle et la firent évacuer. Le lendemain, une affiche annonça que le cours d'histoire de France était suspendu. La colère des jeunes gens fut extrême. Le soir même, ils se rendirent en très-grand nombre devant la maison de leur professeur pour lui faire une ovation. Ne l'ayant pas trouvé, ils allèrent à l'Institut en poussant des cris frénétiques de : Vive Michelet ! Le lendemain, les journaux de l'opposition donnèrent le discours qu'ils avaient voulu prononcer, et dans lequel ils protestaient avec véhémence contre les actes despotiques d'un pouvoir renégat issu des barricades, M. Michelet se plaignit, par la voie de la presse, d'une mesure qui le rendait responsable de faits arrivés en son absence ; k quelques jours de là, n'ayant point obtenu de réparation *, il publia ses adietix à ses élèves, adieux éloquents, dernières
1. Les journaux ministériels se félicitaient au contraire de ce que le Collège de France avait enfia cessé d'être une école de scandale, de sédition et d'impiété.
«8 HISTOIRE Dli LA RÉVOLUTION DE i848.*
paroles recueillies avec amour, qui exhortaient la jeunesse à se rapprocher du peuple, à imiter ses vertus, à plaindre «es maux, à se sacrifier au besoin pour lui.
Depuis ce jour, la fermentation avait été croissant dans les écoles; le 3 janvier, elle se produisit au dehors d'une manière qui importuna singulièrement les conservateurs. Trois mille étudiants environ, ayant rédigé une pétition aux députés, se rendirent à la Chambre pour demander justice au nom de la liberté violée et de l'indépendance de l'enseignement supérieur, atteint dans les personnes de MM. Miçkiewicz, Quinet et Michelet. Après avoir déposé leur pétition entre les mains de M. Crémieux, ils allèrent successivement en bon ordre, mais avec une contenance fière et résolue, aux bureaux du Nationalj de la Réforme, de ia Démocratie pacifique. Là, MM. Thomas, Flocon, Cantagrel, rédacteurs de ces différents journaux, les félicitèrent de leur ardeur à défendre la liberté de la pensée et les grandes idées de la Révolution ; ils annoncèrent l'heure prochaine d'un réveil formidable de l'opinion publique. Puis les étudiants se dispersèrent, sans avoir occasionné aucun désordre ; mais l'impression n'en était pas moins produite sur la population parisienne. Une alliance tacite était conclue au nom des droits les plus saints. L'air se chargeait d'électricité.
SUITE ET FIN DE LA DISCUSSION DE l'ADRESSE.
Tous les esprits étaient tendus vers cette lutte suprême. Il s'agissait d'un grand principe à maintenir, d'un droit sacré à défendre; mais, on ne l'ignorait pas, de ce devoir courageusement accompli pouvait naître inopinément un péril pour la monarchie, car, derrière l'opposition légale et parlementaire, on sentait quelque chose de redoutable s'agiter. Par delà le bruit qui se faisait à la tribune, on entendait un silence plein de menaces. Le pavé des rues était brûlant, le travail taciturne ; les entretiens étaient mystérieux, les visages sombres. Les souvenirs de nos révolutions, si longtemps effacés, reparaissaient dans leur sinistre éclat; une ombre importune s'asseyait à toutes les tables. On pensait involontairement qu'il y avait dans Paris un peuple fort, spontané, capricieux, qui prenait son temps et ses heures pour visiter les Tuileries et pour coiffer ses rois du bonnet rouge.
Les banquets réformistes, radicaux et même communistes, s'étaient continués dans les départements, malgré la consigne de l'opposition dynastique, qui les avait déclarés sans objet du moment que la session était ouverte. Le ministère fermait les yeux sur ces agitations lointaines, accoutumé qu'on est à Paris à tenir peu de compte des opinions de la province. Mais l'annonce d'un banquet dans le douzième arrondissement parut une menace sérieuse, et le préfet de police répondit à Tavis qui lui en fut donné.
conformément à la loi, par une défense formelle. A ce refus, la commission du banquet, composée de MM. Marie, Crémieux, Pagnerre, Garnier-Pagès, et qui avait pour président M. Boissel, député, pour vice-président M. Poupinel, lieutenant-colonel de la douzième légion, répondit à son tour par la déclaration suivante :
« Vu la sommation de M. le préfet de police ;
>» La commission du banquet réformiste du douzième arrondissement s'est réunie, et considérant que, en fait, nulle autorisation n'a été sollicitée, que M. le préfet a bien voulu confondre une déclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet avec une demande en autorisation, qu'on n'avait ni à demander ni à refuser ; s'appuyant sur les lois de 1831 et 1834, qui ne prohibent point les réunions accidentelles, sur les déclarations formelles de l'orateur du gouvernement dans la discussion de ces lois, sur le récent arrêt de la Cour de cassation et sur la pratique constante du gouvernement ;
» La commission décide à l'unanimité qu'elle regarde la sommation de M. le préfet de police comme un acte de pur arbitraire et de nul effet. »
La question se posait ainsi de la manière la plus explicite entre le pays légal et le gouvernement. Il n'y avait plus d équivoque ni de temporisation possible. Aussi, à la Chambre des pairs, M. d'Alton-Shée ayant, dans la séance du 18, sommé le cabinet de dire si c'était avec l'autorisation du gouvernement qu'avait agi le préfet de police, M. Duchâtel répondit fièrement par l'affirmative. Il se fondait sur la loi de 1790, soutenait le droit du ministère d'autoriser ou de refuser, selon les circonstances, une réunion politique, déclarait que le pouvoir ne céderait point dans un moment où une telle réunion présentait des inconvénients graves, et qu'il la ferait disperser par la force, si l'on avait la folie de braver une interdiction parfaitement légale.
De son côté, la commission du banquet publiait, le 24, une nouvelle déclaration qui dénonçait au pays les préten-
Uons illégales du ministère, et persistait dans Tin ten lion de donner le banquet. On vit cependant déjà quelque hésitation dans sa tactique, car eUe ajoutait que, sur la demande de plusieurs députés retenus à la Chambre par la discussion de Vadresse, elle retardait la manifestation et qu'elle en ferait connaître ultérieuremenl le lieu et l'heure.
Dans Torigine, le lieu du rendez-vous, fixé au 19 janvier, était la rue Pascal, située au centre du douzième arrondissement, et dont la population effervescente paraissait très à craindre à tous ceux qui voulaient maintenir au banquet un caractère pacifique. C'était donc un premier symptôme de prudence dans les vues de la commission que de laisser indécis le lieu de réunion. Ceci n'échappa point au cabinet, et il se fortifia dans la pensée que, en demeurant inébranlable, il enlèverait le vote de la Chambre et verrait aussitôt s'évanouir, devant ce vote, des menaces d'enfants, d'autant plus bruyantes qu'elles partaient de cœurs moins affermis. Telle était la mésestime que le roi et ses ministres avaient au fond pour le pays légal. Une démarche du parti pro- . grossiste vint encore les cohfirmerdans leur sécurité dédaigneuse.
Une quarantaine de députés environ, appeurtenant à ce parti, ou plutôt à cette coterie, s'étaient constitués en comité, afin de mieux s'entendre sur la conduite à tenir dans la situation qu'allait créer à leur opposition ambiguë la discussion du paragraphe relatif au banquet. Une attitude franche et une résolution courageuse, pour, des esprits de cette trempe, c'était une impossibilité de nature. Reconnaître le droit d'un côté ou de l'autre pour se ranger à sa défense n'était pas le sujet de leur perplexité. Il s'agissait pour eux simplement de tirer avantage des embarras du ministère et de mettre à bon prix leur concours.
Aussi, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, le 6 février, les progressistes députèrent à MM. Guizot et Duchâtel des commissaires chargés d'une proposition de transaction. Ils offraient de faire rejeter un amendement de
H. Sallandrouzc, qui eût entraîné la chulc du cabinet, ai l'on consentait à accepter un sous-amendement dont la forme bienveillante impliquerait néanmoins, pour le poU' voir, l'engagement d'une réforme parlementaire. A leur grande confusion, les émissaires progressistes furent congédiés par un refus catégorique. Au point où en étaient venues les choses, répondirent d'un commun accord MM. Guizot et Duchàtel, il n'j avait plus de transaction possible. Plus lard, après la session, on verrait, on s'occuperait de chercher une combinaison propre à tout coTicilier. Sur ces paroles ironiques, le comité progressiste se sépara, et personne ne mit en doute, tant l'opinion s'était peu abusée sur les secrets mobiles de son opposition, qu'il ne dût voter avec le ministère.
La discussion, ouverte le 7 février, vint mettre en lumière la mauvaise foi politique de M. Guizot ; car ses adversaires tirèrent un de leurs meilleurs arguments des paroles qu'il avait prononcées en 1840. « Les citoyens ont le droit, avait dit alors H. Guizot, de se réunir pour causer entre eux des affaires publiques, et il est bon qu'ils le fassent. Jamais je n'essayerai d'atténuer les sentiments ginireux qui poitssent les citoyens à se réunir, à se communiquer leurs sympathiques opinions. « Et aujourd'hui, après avoir implicitement reconnu ce droit pendant les sin mois qui venaient de .s'écouler, après avoir souffert dans les dépar- Icments, en l'ubaence des Chambres, des manifestations violentes, on prétendait supprimer tout d'un coup une riiunion légale, présidée par un député, à laquelle devaient assister les personnes les plus notables du pays.
M Duvergier de Hauranne n'eut pas de peine à faire ressortir J'énormité d'une semblable prétention. InsligaleiiF principal des banquets, il en avait fait un point d'hon- TiGur personnel; son discours le marquait assez. Un. orateuj du parti radical n'aurait pas été plus implacable et n'aurait certes pas porté de pareils coups ; les amitiés infidèles ont seules de ces armes perfides et empoisonnées.
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« Le ministère veut metlre la minorité en jugement, dit M. Duvergier de Hauranne, en faisant allusion à la phrase sur les passions aveugles et ennemies, mais qu'importe ! La majorité ministérielle est libre de faire ce qui lui plaira, la minorité ne s'en préoccupe plus. Ce ne sera qu'une pièce de plus dans le grand procès qui se débat au sein de la Chambre, viais dont le juge est ailleurs. » Selon M. Duvergier de Hauranne, la loi ne donne aucun moyen, aucun prétexte au gouvernement de s'opposer à une manifestation de cette nature. Si Ton osait le tenter, il s'associerait sans hésiter à la résistance.
Expliquant ensuite l'omission du toast au roi dans plusieurs banquets : « Si c'est un avertissement, dit-il, il faut s'en prendre au cabinet, qui fait du souverain un chef de parti, dénature le gouvernement représentatif, abaisse et corrompt les mœurs, travaille à faire contre l'indépendance des peuples une nouvelle sainte alliance. Vous nous accusez d'être mus par des passions aveugles et ennemies, s'écrie l'orateur; nous, nous vous accusons de fonder sur les passions basses et cupides tout l'espoir de votre domination. Vous nous accusez de troubler, d'agiter le pays dans UQ misérable intérêt d'ambition ou de vanité ; nous, nous vous accusons de le corrompre pour l'asservir. » Et il termine par un défi : u Comme M. Guizot l'a dit si souvent, au delà, au-dessus de la Chambre, il y a le pays, près duquel la minorité est toujours en droit de se pourvoir. C'est ce que nous avons fait et c'est ce que nous continuons à faire. Que cela soit donc bien compris, bien entendu : nous ne venons pas ici plaider devant la majorité contre le ministère, nous venons plaider devant le pays contre le ministère et contre la majorité. »
Le radicalisme, perpétuellement accusé dans la presse ministérielle de travailler à détruire la famille et la propriété, et de vouloir établir en Europe le règne de la terreur, fut brillamment défendu à la tribune par M. Marie. « S'il existait une fermentation dangereuse dans certaines J. 5
couches de la société, dit Forateur, c'était la faute du cabinet, qui avait brisé Talliance intime, formée par la révolution de 1830, entre le gouvernement et le peuple, en écartant de la vie politique la masse de la nation, en se refusant à toutes les réformes. » Et il disait vrai. Si le pouvoir rencontre toujours en France une disposition frondeuse et un esprit railleur, c'est dans la classe privilégiée. Les classes laborieuses des campagnes et des villes, le peuple enfin, malgré une certaine verve moqueuse à la surface, est, au fond, porté à l'amour pour ceux qui le gouvernent. Son instinct est juste, sa patience presque inépuisable ; il sait se confier, attendre, pardonner beaucoup à ceux dont il se croit aimé.
Un débat vide d'idées, rempli de personnalités mesquines, recommence, après le discours de M. Duvergier de Hauranne, entre MM. Léon de Malleville et Ducbâtel. Signalant les prétentions exorbitantes du cabinet, le premier invite les citoyens à n'en pas tenir compte, puis il reproche au ministre les injures qu'il adresse à un parti jadis caressé, flatté. « Si le temps des dangers revenait, dit-il d'un accent qui trahit la vanité blessée et l'espoir secret des représailles prochaines, je sais bien à quels dévouements on s'adresserait encore au besoin. Il n'est donc pas prudent d'insulter ceux dont la popularité serait d'un si grand prix aux jours de péril. »
. A ces petitesses de l'esprit de parti, M. Ducbâtel répond par d'autres petitesses. 11 rappelle à son accusateur des lettres adressées, en 1840, du ministère de l'intérieur aux préfets, par lesquelles on interdisait formellement certains banquets politiques, u M. de Malleville étant à cette époque sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, il est à supposer, dit M. Ducbâtel, qu'il approuvait ces lettres. Du reste, le gouvernement ne répondra pas à un défi par un autre défi, ajoute M. Ducbâtel; mais il ne cédera pas non plus d'une ligne dans cette question où non-seulement la loi, mais tous les précédents administratifs lui donnent
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raison ; » et le ministre conclut en justifiant complètement les expressions de l'adresse. « On ne pouvait pas, dit-il, passer sous silence un fait aussi considérable ; on pouvait moins encore ne pas signaler au pays comme hostiles les vœux antimonarchiqueâ et antisociaux exprimés dans plusieurs banquets, ne pas qualifier d'entraînement aveugle la conduite de certains amis du gouvernement qui, non contents de s'asseoir à côté de ses ennemis déclarés, consentent encore, par une inexcusable faiblesse, à supprimer le toast au roi. »
A ce discours, fréquemment interrompu par les murmures de la gauche^ M. Odilon Barrot répond en revendiquant le droit de réunion comme un droit essentiel à l'usage de toutes les libertés, et que la Restauration même, si défiante et si portée aux mesures de rigueur, n'a pas osé attaquer.
M. Boissel vient ensuite réclamer contre l'injure faite au douzième arrondissement en lui interdisant ce- qu'on a permis dans toute la France. Le garde des sceaux explique cette apparente inconséquence du ministère. Il dit que les lois politiques doivent être appliquées avec ménagement ; que, pour être utiles, les lois répressives doivent être appelées par. l'opinion. 11 établit, p£u: des citations empruntées aux toasts des derniers banquets, qu'on a abusé de la tolérance du gouvernement, et finit en déclarant que celle tolérance ne peut plus se prolonger sans péril. 11 espère d'ailleurs que l'opposition ne donnera pas suite à ce défi imprudent; mais si, contrairement à cette espérance, elle persévère, le gouvernement fera son devoir. Ces dernières paroles sont le signal d'un tumulte. Des huées, des rires accueillent le ministre, qui descend de la tribune et retourne à sa place en jetant à la gauche un regard irrité.
Les députés du centre, intimidés par le tour violent qu'ont pris les débats, peu confiants dans leur droit et blâmant au fond les expressions de l'adresse qu'ils sont obligés de soutenir, laissent voir sur leur physionomie et dans
leur contenance un malaise qui redouble Taudace de leurs adversaires. Enfin un peu de calme se rétablit ; M. Ledru- RoUin monte à la tribune. Pour la première fois, peut-être, depuis qu'il siège à la Chambre, on l'écoute avec une attention sérieuse; pour la première fols aussi il s'élève à la hauteur des orateurs de nos grandes assemblées. Son argumentation est d'une logique serrée, son débit passionné, mais contenu. Son éloquence emprunte à la cause qu'elle défend une force virile. « La faculté de se réunir est un droit naturel, imprescriptible, dit l'orateur; il ne saurait ôtre entravé que par une défense catégorique, expresse. Or, non-seulement cette défense ne se rencontre nulle part dans nos lois, mais encore la Constitution de 91 garantit aux citoyens la liberté de s'assembler paisiblement et sans armes. On objecle que la Charte de 1830 est demeurée silencieuse, ajoute M. Ledru-Rollin, et qu'en dehors de ceux qu'elle octroie, il n'y a pas de droits. C'est là une bien triste et bien pauvre doctrine, sans élévation, sans grandeur, mais sans vérité surtout, et contre laquelle protestent la dignité de l'homme et la conscience humaine. » Puis, en comparant les textes, l'orateur s'attache à montrer que la Charte de i 830 n'a été qu'une série de découpures faites dans celle de 1814, qui n'était elle-même qu'un octroi jaloux, parcimonieux^ de provenance étram/ère. « 11 est tout simple, dit- il, qu'elle ne parle pas du droit de réunion. Mais la loi qui permet aux citoyens de se réunir publiquement date de la Constitution de 1791, et le droit de s'associer, du soir même de la prise de la Bastillfi. » Après avoir fait sentir le vice de l'argumentation ministérielle : « Voyez où vous marchez, s'écrie M. Ledru-Rollin. De sophisme en sophisme, vous arrivez à nier toute espèce de droit en dehors des droits* écrits, c'est-à-dire que vous portez atteinte à ce qu'il y a de plus vivace dans la moralité humaine, à ce qui seul ne peut pas se prescrire : le droit. Vous ébranlez ce qui est le plus profondément enraciné dans le cœur de l'homme, car il n'y aurait pas eu de sociétés si les
droits naturels n'avaient vécu d'eux-mêmes. Et c'est vous qui osez parler de principes antisociaux ! »
Cette parole forte et pleine excite dans l'Assemblée un mouvement extraordinaire. L'émotion augmente quand M. Ledru-Rollin proteste, en son nom et au nom de ses amis, contre les conséquences possibles de l'opiniâtreté du ministre qui peut amener l'effusion du sang, et que, s'adressant à toutes les nuances de la gauche, il s'écrie : <( Le gouvernement s'attaque à la plus vitale de nos libertés. Attachons-nous à elle par d'unanimes étreintes ; environnons-la de nos bras comme un dernier autel qu'il faut maintenir debout. Tous, nous irons jusqu'au bout, el, si nous sommes brisés dans la lutte, que le pays alors, comme en i829, forme une vaste association pour le refus de l'impôt. »
La réponse du garde des sceaux soulève de nouvelles tempêtes. « Jamais, s'écrie M. Odilon Barrot en faisant un geste menaçant, ni Polignac ni Peyronnet n'ont parlé ainsi. »
A ces mots, un grand nombre de députés se lèvent et quittent leurs bancs. On se lance des apostrophes injurieuses, on se menace du geste et du regard, on crie, on trépigne, on vocifère. M. Hébert, les bras croisés, dans l'attitude d'un homme préparé à tout, regarde fixement M. BaiTOt comme pour lui reprocher d'avoir donné le signal d'un tel désordre. Étourdi par le tumulte, troublé par la peur, le président quitte précipitamment son fauteuil sans songer à lever la séance. On le ramène au bureau; il prononce d'une voix éteinte la formule officielle et disparait.
Depuis la Convention, on n'avait pas mémoire d'une séance pareille. Paris révolutionnaire en frémit de joie; les salons sont consternés. L'opposition demeure confondue devant son œuvre.
Le lendemain, 10 février, la discussion, terminée sur l'ensemble du paragraphe, reprend sur les amendements.
M. de Genoude propose de remplacer la phrase ministérielle par une phrase qui demande, pour calmer les esprits et raffermir Védifice politiquej le concours universel des ci" loyens à la nomination des députés. Mais il ne parvient pas à se faire entendre ; la Chambre est impatiente de passer à la discussion sur l'amendement de M. Darblay. On pense que, s'il y a encore une conciliation possible, elle doit résulter de l'acceptation d'un amendement conçu en termes mixtes, de nature à rallier de part et d'autre les hommes prudents, avertis enfin par des signes manifestes que l'ouragan se rapproche.
« Si les agitations réformistes ont produit en quelques endroits des démonstrations hostiles à nos institutions et à nos lois, dit l'amendement de M. Darblay, elles ont aussi prouvé que l'immense majorité du pays, môme dans les opinions dissidentes, leur est inviolablement attachée. »
Le parti conservateur attendait avec anxiété ce qu'allait faire l'opposition ; il espérait qu'elle saisirait cette occasion ou ce prétexte pour abandonner une lutte pleine de périls. Mais, soit que M. Odilon Barrot n'aperçût point encore tout le danger, soit que, vivement poussé parla presse radicale, il crût ne pouvoir reculer sans déshonneur, il déclare à la tribune que ni lui ni ses amis ne peuvent accepter l'amendement, parce qu'il consacre un principe que l'opposition repousse : le droit de la majorité à porter un jugement sur la minorité.
M. Blanqui paraît alors à la tribune. Au nom de son père le conventionnel, rappelant la cruelle et impolilique proscription des girondins par les montagnards, il conjure la majorité de ne pas abuser de la puissance du nombre en flétrissant une minorité dont le seul tort est de comprendre autrement qu'elle le dévouement envers la dynastie.
Le ministre des finances ayant essayé d'expliquer que les banquets devaient être considérés comme une attaque à la royauté et aux institutions monarchiques : <( C'est vous, s'écrie M. Barrot avec feu, c'est vous qui êtes hostiles à
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nos institutions et aveugles aux dangers de Tayenir ! » Ces personnalités ramènent M. Guizot à la tribune pour rétablir la question de droit, et M. Guizot, à son tour, y ramène M. Thiers. Ce dernier déclare qu'il se croit d'autant plus obligé, par devoir et par honneur, de défendre les banquets, qu'il n'y a point assisté et se trouve conséquemment dégagé de toute solidarité personnelle avec ses amis en cette circonstance. Mais en dépit de ses efforts, soutenus jusqu'au dernier moment par M. de la Rochejacquelein à la tribune, et par M. de Girardin dans la Presse, la majorité, avec une opiniâtreté sans exemple et sans excuse, rejette l'amendement. Elle marchait rapidement, tête baissée, avec une incroyable hâte, à sa perte.
Enfin, le ii février, une dernière voie de salut lui est offerte par un amendement de M. Desmousseaux de Givré, qui retranche purement et simplement de l'adresse les épîthètes offensantes pour la minorité. C'est le moment décisif, M. de Lamartine monte à la tribune. Un silence imposant succède aux cris et aux vociférations qui jusqu'alors ont étouffé la voix des orateurs. On écoute ; on est dans l'attente de quelque chose d'imprévu. M. de Lamar. tine n'a point assisté aux banquets *. Que va-t-il dire? Est-ce l'historien révolutionnaire des girondins qui va parler ? Estce le légitimiste ou le conservateur que'l'on va entendre ?
L'incertitude n'est pas de longue durée. Des circonstances accidentelles, s'il faut en croire M. de Lamartine, qui ne veut pas confesser qu'il a suivi la politique expectante de M. Thiers, l'ont empêché de prendre part aux banquets ; mais il les approuve complètement. L'agitation qu'ils ont causée dans le pays a été une agitation honnête, salutaire, expression vraie d'un sentiment national, que l'opposition a contenu bien plutôt qu'elle ne l'a excité. La France, longtemps patiente, a voulu protester enfin contre les scandales
1. Le banquet de Mâcon, qui ayait ua caractère plutôt intime que poiitiqjc, était le seu', en effet, auquel M. de Lamartine eût assisté. Il rerusa, 9oai divers prétextes, toutes les invitations qui lui furent ensuite adressées.
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de la corruption, contre l'immolation de l'intérêt national à un inlËrét de famille, contre l'abandon de ses alliances naturelles. <> En dehors de la royauté, de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés, dit l'orateur, il existe, dans les ceis extrêmes, un juge, un arbitre souverain qui est le pays, et voilà ce que vous accuset, ce que vous menacez sans loi, ou, du moins, avec des lois équivoques. Vous voulez mettre la main de la police sur la bouche du pays. ■
Un immense applaudissement interrompt cette parole si frappante dans son image hardie. <> Supposez, continue M. de Lamartine après quelques minutes d'une agitation qui couvre sa voix, supposez qu'une partie de vos collègues persiste h penser que la loi qu'on leur impose est .une loi dérisoire et qu'ils persistent glorieusement à défendre leurs droits... — Nous persisterons, s'écrie-t-on avec entraînement. — Souvenez-vous du Jeu de Paume. — Allons donc ! murmurent dédaigneusement les centres. — Le Jeu de Paume, messieurs, reprend l'orateur avec un calme qui ajoute encore à l'effet de ses paroles et en accentuant fortement la voix, c'est un lieu de réunion fermé par l'autoriU, rouvert par la nation. »
La Chambre est profondément remuée ; l'anxiété se lit sur tous les visages. Le nombre des votants est de 413. Une première épreuve reste douteuse. Au banc des ministres, on n'est pas sans crainte. Enfin, au scrutin de division, une majorilé de ^i8 voix contre 185 maintient les paroles fatales. Le cabinet triomphe; il n'a plus rien k redouter en effet ; plus rien que la conscience du pays, la justice du peuple et la condamnation de l'histoire.
Le lendemain 1 2, H. Sallandrouze, riche fabricant appartenant à la fiaction des conservateurs progressistes, apporte à la tribune le vœu d'une réforme parlementaire. C'était bien peu demander après des débats aussi orageux et de si vives attaques; mais c'était trop encore pour l'orgueil poussé à bout de H. Guizot. Après avoir annoncé dans un
solennel exorde qu'il va faire connaître à la Chambre la pensée tout entière du gouvernement, le président du conseil développe, non sans habileté, son thème habituel : que décréter immédiatement la réforme parlementaire, c*étail rendre indispensable la dissolution de la Chambre, acie imprudent au suprême degré dans les circonstances présentes. Prendre un engagement pour l'avenir serait plus imprudent encore, car ce serait détruire moralement ce qui existait sans le remplacer. M. Guizot établit ensuite qu'un gouvernement doit accomplir les réformes lorsqu'elles sont devenues nécessaires, mais qu'il ne les doit jamais annoncer à l'avance. Le cabinet, ajoute-t-il, tient compte de la disposition des esprits ; il examinera à fond, avant la fin de la législature, ce qu'il y a à faire pour maintenir l'unité et la force du parti conservateur, règle de conduite invariable, idée fixe du ministère. Il fera ses efforts pour maintenir l'accord entre les diverses nuances ; mais, si la transaction nécessaire à cet effet paraissait impossible, il laisserait à d'autres le soin de présider à la désorganisation du parti conservateur et à la ruine de sa politique.
Ce discours captieux, cette demi-promesse enveloppée de menaces, a pour résultat le rejet de l'amendement de M. Sallandrouze à la majorité de 222 voix contre 189. Puis on vote sur l'ensemble de l'adresse. L'opposition s'abstient; 3 voix seulement protestent contre 241.
Désormais, le combat en dehors des pouvoirs légaux devient inévitable. Il parait imminent. Il ne s'agit plus d'établir de quel côté se trouve le droit, mais de constater de quel côté sera la force.
Le rejet de tous les amendements conciliateurs, le maintien intégral, dans l'adresse, des paroles repoussées comme injurieuses par l'opposition jetaient H. Barrot et son parti dans de grandes perplexités.
A l'ouverture de la session, l'opposition dynastique, satisfaite de la dernière revue qu'elle avait passée de ses forces au banquet de Rouen, et craignant que le radicalisme ne prit l'avantage si l'on prolongeait la campagne, avait décidé qu'on s'en tiendrait \k, l'agitation réformiste n'ayant plus, dtsaii-elie, sa raison d'être pendant les débats de la Chambre- Mais le tour irritant de la discussion, l'altitude hautaine du ministère et le persiflage du Château, piquant au vif les amours-propres, provoquèrent au combat. Une fois le combat engagé, il ne fut plus au pouvoir de personne d'en diriger l'élan ni d'en prévenir l'issue.
Dès le 8 février, M. de Girardin, dont le journal devenait de plus en plus menaçant et annonçait hautement une dise prochaine, adressait <i M. Odilon Barrot une lettre pleine à ta fois de raison et de courage pour l'engager à donner sa démission dans le cas où le paragraphe injurieux serait voté. <' 11 est impossible, disait le rédacteur de la Pi-Ksse, si vous donnez votre démission (et comment tous abstenir de faire ce qu'a fait M. Berryer en 1841 ?), que
lopposition tout entière ne suive pas votre exemple. Je iren excepte ni M. Thiers, ni M. de Rémusat ni M. Dufaure*. » En effet, aussitôt après le vote, cette question fut débattue dans la réunion des députés réformistes. En appellerait-K)n de la majorité parlementaire à la majorité électorale ? Forcerait-on le pouvoir, par une démission en masse, de convoquer plus de cent collèges électoraux, et susciterait-on de la sorte dans le pays une agitation nouvelle infiniment plus sérieuse, plus profonde, d'un caractère plus révolutionnaire que ne l'avait été l'agitation des banquets ? C'était l'avis des tempéraments irascibles, et particulièrement de ceux d'entre les députés dont la réélection était certaine. On en compta quinze sur cent quatre-vingts. L'avis contraire prévalut, et, le i4 février, M. de Girardin fut seul à donner sa démission en ces termes :
« Monsieur le président,
» Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n'y a pas de place pour qui ne comprend pas : • » Le pouvoir sans l'inilialive et le progrès, l'opposition sans la vigueur et la logique. Je donne donc ma démission.
» J'attendrai les élections générales.
» Emile de Girardin. »
Pour se relever à ses propres yeux de cette première défaillance, l'opposition arrêta que nul d'entre ses memBres
i.lAPresse publiait, le lendemain du rejet de ramendement de M. de Givré, un excellent article dans lequel elle insistait sur la question de légalité resiée douteuse aux yeuî d'anciens ministres, de conseillers à la Cour de cassation, d'anciens bâtonniers de Tordre des avocats et de cent quatre-vingts députés sur quatre cents. Elle conseillait au cabinet de saisir les pouvoirs législatifs d'un projet de loi qui déterminerait dans quelles circonstances et sous quelles résjrves le droit de s'assembler pourrait être exercé ou serait interdit. (La Presse du 12 février.) C'était encore là, pour le ministère, une manière loyale et prudente de sortir du conflit; mais le cabinet, par un rare privilège, manquait presque également de prudence et de loyauté.
n'accepterait plus aucune invitation, ni chez le président de la Chambre, qui avait voté avec le parti conservateur, ni même aux Tuileries, et que, si le sort en désignait quelques-uns pour la députation< chargée de présenter au roi l'adresse, ils s.'abstiendraient. Puéril effort d'héroïsme, néanmoins encore au-dessus du courage civique de ces austères législateurs, car, au jour de l'exécution du serment, sur trois députés dont les noms étaient sortis de l'urne, un seul demeura fidèle à la résolution prise*, et le roi, en recevant la députation, put se féliciter tout haut de la trouver plus nombreuse qu'il ne l'avait vue depuis bien des années. La plupart des conservateurs s'y étaient joints en effets malgré leur mécontentement et leurs murmures. Ils auraient souhaité que le ministre, si gravement atteint par la discussion de l'adresse, donnât sa démission pour leur épargner l'embarras d'une fidélité devenue très-compromettante. « Le cabinet, disaient-ils, durait depuis trop longtemps. » Leurs regards se tournaient vers M. Mole. Celui-ci prenait entre l'opposition radicale et le ministère une attitude également sévère pour l'une et pour l'autre, et se ménageait avec MM. de Rémusat, Billault, Dui^ure, des intelligences qui devaient le mettre à môme de composer un cabinet de conciliation tout à la fois agréable au pays (du moins il le pensait ainsi) et moins blessant pour le roi que ne le serait l'entrée -de M, Thiers aux affaires. Mais, en attendant que cette combinaison ftXi arrivée à maturité, les conservateurs voulaient garder les apparences et faire acte de soumission au Château.
En renonçant à l'agitation électorale, en décidant de rester à son poste, l'opposition se voyait engagée d'honneur envers les électeurs parisiens, la garde nationale et les écoles, dont les intentions devenaient de jour en jour
1. J'entre dans ce détail parce qu'il me paraît caractériser, mieux que bien d'autres plus importants en apparence, l'ostentation d'indépendance et la faiblesse réelle de l'opposition dynastique. Combien le roi et les ministres n'a- Taient-ils pas raison de tenir en grand dédain de pareiUes brarades I
moins douteases, à poursuivre, par tous les moyens légaux, l'exercice du droit de réunion. Gonséquemment il fut décidé que les députés flétris assisteraient en corps au banquet ; mais ils se réservèrent d'en fixer à loisir, après mûre réflexion, le jour, le lieu, l'heure, le mode, le cérémonial et l'étiquette. 11 régnait à cet égard très-peu d'accord parmi les réformistes. La crainte d'en faire trop ou trop peu. en les agitant diversement, les tenait en incertitude. Les jeunes gens des écoles, qui avaient dû organiser un banquet particulier, y avaient renoncé, afin de ne pas faire de diversion, et, non contents d'offrir, c'est-à-dire d'imposer à M. Barrot leur concours dans la grande manifestation que préparait l'opposition dynastique, ils demandaieut à la commission des cartes d'admission pour un certain nombre d'ouvriers. Cette demande fut mal accueillie; mais, appuyés par le comité de la Dé/orme, les étudiants arrachèrent aux répugnances des chefs réformistes vingt cartes pour eux et douze pour les ouvriers. Sans s'arrôler à ce premier succès, la Réforme, toujours dans les mêmes vues, insistait pour qu'on se réunît, selon le premier projet, dans le douzième arrondissement, au faubourg Saint- Marceau, au sein d.'une masse populaire en ébullition qui ne pouvait manquer d'entraîner la manifestation bien au delà des voies légales. L'intention était évidente. Aussi la réunion des députés écarta-t-elle tout d'abord cette proposition. On se mit à délibérer sur différents autres projets dont aucun ne paraissait offrir toutes les convenances désirables. Il s'en fallait bien, d'ailleurs, que la réunion fût aussi unanime que l'opinion publique. Tantôt M. Duvergier de Hauranne, tantôt M. Thiers, tantôt des avis un peu moins timides l'emportaient dans les conseils de M. Barrot, et, pendant ces oscillations, le temps s'écoulait. Les Parisiens, toujours amateurs de spectacles et d'émotions, s'impatientaient; les républicains semaient le soupçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de M. Barrot comme un jeu combiné avec la cour, comme une
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trahison. Chaque soir oo voyait se former dans les rues des groupes animés. Au Théâtre-Historique, où l'on jouait le Chevalier de Malson-Rouge, drame de M. Alexandre Dumas, le chœur des Girondins {Xourir pour la patrie), devenu populaire, était redemandé à grands cris. Au théâtre de l'Odèon, fréquenté par les étudiants, retentissaient chaque soir des chants patriotiques; elle matin, en rapportant les débals scandaleux d'un procès de viol suivi d'assassinat, intenté au frère LÊotade, les journauji démocratiques rarivaient dans le peuple le mépris du clergé et de tout ce qui pouvait, à un degré quelconque, être suspect d'arisbcralie'. Chaque heure perdue par l'opposition réformisle était une heure gagnée par ia révolution.
Cependant, malgré les dédains vrais ou affectés avec lesquels on parlait au ChAteau du banquet et des Iranguetintes, comme, en dépit des prévisions, on touchait à. une rupture ouverte, peut-être à une lutte armée, tout en plaisantant et en raillant M. Barrot et ses amis, ni la cour, ni le cabinet ne négligeaient leâ négociations el les entremises. M. Thiers s'y employait de tout son esprit; mais la difâculté n'était pas petite. Chaque jour rendait une retraite de l'opposition plus malaisée. Les adresses de féUcitations, les i.'\hortation3 k persévérer arrivaient en masse des déparlements. Les écoles se prononçaient, et l'on commençait i\ sentir, dans Paris, celte fermentation à laquelle se rel'onnalt l'approche des grands soulèvements populaires. Le Jiiumal des Débats baissait de tôt). 11 n'insultait plus et promettait que la question de rêfurme serait discutée à fund et di'titdtivement résolue dans le cours de lu législature actuelle. Il ajoutait, dans un langage énigmatique, que cette ques-
tion désormais ne dépendait plus des ministres, mais de la Providence.
Enfin, le 17, après bien des tergiversations, le National, autorisé par la réunion des députés réformistes, annonçait qu'on s'était entendu sur le choix d*un local privé où le banquet aurait lieu le dimanche suivant. Ce local était un terrain vague, appartenant à M. Nitot et situé dans les Champs-Elysées. Un nombre considérable d'anciens députés de l'opposition, parmi lesquels on comptait MM. de Cormenin, Martin de Strasbourg, Taschereau, etc., et trois pairs de France, MM. le duc d'Harcourt, de Boissy, d'Alton- Shée, faisaient connaître en môme temps leiir intention formelle d'assister au banquet. Le bruit courait que les commandants supérieurs de la garde nationale, inquiets de ces dispositions, tenaient prêts des billets de service en blanc, au moyen desquels on improviserait une garde na^ tionale de choix, une fausse garde nationale, disaient les journaux radicaux K On affirmait aussi que M. le duc de Montpensier avait donné l'ordre, à Vincennes, où l'on travaillait nuit et jour à confectionner des munitions, d'expédier sur l'École militaire deux batteries d'artillerie de campagne, vingt caissons d'infanterie, des boites à mitraille,
1. Ces bruils prirent si bien consistance, que le chef d'état-major de la garde nationale, H. Carbonel, crut devoir réclamer dans les journaux contre cette calomnie. Voici les réflexions dont le Corutitutiùnnel accompagnait la lettre du général :
« Nous avons publié hier le procès-verbal d'une réuaion extraordinaire des officiers et délégués de la 3* compagnie du 4* batailloa 10* légion, duquel il résulte que le serfçent-major de la compagnie, chargé de composer un pique t de douze hommes pour une éventualité, a remis directement à i'état-major ds la 10* légion douse billets de garde sans date et portant les noms de douse chasseurs qu'il est convenu avoir choisis sur le contrôle de la compagnie, salis observer, ainsi que c'était son strict devoir, l'ordre naturel des tours de service, et sans en avoir informé le capitaine.
a A propos de cette publication, M. Carbonel nous somme de reproduire la lettre suivante qu'il a adressée au National,
a Après avoir lu cette lettre, on s'apercevra aisément qu'elle ne détruit pas les assertions contenues dans le document que nous venons de rappeler, et
des pétards et des flambeaux pour le service de nuit. Tout semblait donc hâter le conflit, mais ce n'était là qu'une apparence. Pendant qu'on amusait le public par des démonstrations extérieures, par des menaces, par des grands airs de courroux, les dispositions pacifiques du comité réformiste prenaient le dessus dans l'intimité des conseils; elles éclataient dans le choix même du lieu de réunion pour le banquet. Comment un mouvement populaire auraitil pu prendre quelque consistance et résister au moindre déploiement de troupes, dans les larges avenues des Champs-Elysées, sur un terrain ouvert de toutes parts ? Lu pensée n'en pouvait venir à personne. Mais ce n'était pas tout. A force de pourparlers et d'intrigues, M. Thiers, secondé par MM. Vitet et de Morny, avait fait accepter de part et d'autre des conventions qui achevaient de rendre
qu'elle ne justifie point les irrégularités signalées dans les mesures prises par le sergent-major.
c GiaDB ITÀTIOirÀLB DU DKriETBIlBlTT DB LÀ SBI5B.
» Paris, le 18 février 1848.
V Monsieur le Rédacteur,
> Vous avez supposé que les lettres de service préparées dans la 10* légion, conformément aux précédents qui y étaient établis, l'avaient été par suite des instructions données par l'état-major général. J'affirme, au contraire, qu'aucun ordre semblable n'a été envoyé aux chefs de légion. Le colonel de la 10* a été seulement prévenu qu'en cas de troubles, le premier ordre qu'il recevrait serait de réunir le plus promptement possible, au chef-lieu de l'arrondissement, un piquet de réserve de cent gardes nationaux. Il a cru devoir, dans un esprit de justice, faire peser ce service dans toutes les compagnies de la 10* légion, si cette prise d'armes a lieu. Les gardes nationaux qui sont commandés seront certainement fort surpris de se trouver classés, par le Noiionalf comme des hommes dépendants et d'une obéissance obligée,
> De semblables choix fausseraient gravement en effet l'institution de la garde nationale. Us ne seraient assurément autorisés ni par le commandant supérieur, ni par son chef d'état-major.
> Recevei, etc.
» Le maréchal de campf chef de V état-major générai,
a ClEBOirBL. •
la manifestation dérisoire. MM. Duyergier de Hauranne, de Malleville, Berger, Vitel et de Momy, représentant l'opposition et le parti ministériel, se réunirent dans un des bureaux de la Chambre. Voici, en substance, ce qui fut dit et convenu des deux parts : entre le gouvernement, qui prétend qu'une manifestation pareille est un délit prévu et défini par des lois existantes, et l'opposition, qui soutient que le fait ne tombe sous la juridiction d'aucune loi, il n'est qu'un moyen de décider qui a tort et qui a raison : que l'opposition commette le délit prétendu, que le gouvernement le laisse commettre, les deux partis en appelant ainsi à la décision du tribunal. En conséquence, l'opposition se rendra au lieu indiqué pour le banquet. Elle trouvera sur le seuil un commissaire qui ne l'empêchera pas d'entrer, le gouvernement garantit ce point, car enfin, si le commissaire barrait la porte, il faudrait la forcer, ce qui serait un bien autre délit que celui qu'on se propose de commettre, ou bien il faudrait quitter la place, ce qui serait pis encore, puisqu'il n'y aurait de délit d'aucune espèce. Le commissaire avertira l'opposition qu'elle commet un délit. L'opposition passera outre. Elle en fera tout juste assez pour que le commissaire puisse verbaliser. Alors le commissaire menacera de la force armée. M. Barrot déclarera qu'il ne cède qu'à la force. 11 engagera les membres de la réunion à se retirer. En sortant, les députés annonceront à la foule qu'ils ont parfaitement atteint leur but. L'opposition s'en-' gage à ne pas prononcer de discours, à empocher autant que possible l'intervention irritante des journaux, à ne convoquer aucune réunion d'aucune sorte jusqu'à la décision du tribunal. — Se couvrir de ridicule, tromper le pays, renier des principes soutenus depuis dix-sept ans avec une autorité de paroles, et, en dernier lieu, avec une véhémence de menaces qu'on allait qualifier de fanfaronnades, tel était le résultat certain de cette mise en scène.
Les réunions présidées par M. Barrot devenaient chaque
jour plus confuses. Le parti de la prudence y était le plus nombreux, et, ne cherchant que des expédients dilatoires, ce parti faisait ajourner, quand il ne pouvait faire repousser, les résolutions honorables. Ainsi, dès le lendemain du jour où le National avait annoncé le banquet pour le dimanche suivant, on lui faisEiit imprimer la note que voici : « Plusieurs renseignements inexacts ont été publiés par la presse quotidienne sur l'organisation du banquet du douzième arrondissement. Le changement de local, que lïmportance de la manifestation a rendu nécessaire, en a seul retardé la réalisation.
» Le banquet aura lieu irrévocablement dans les premiers jours de la semaine prochaine.
» La commission du douzième arrondissement fera connuitre l'heure et le lieu, dès que toutes les dispositions matérielles auront été définitivement arrêtées entre elle, le comité central et les membres des deux Chambres qui se sont engagés à prendre part à cette protestation essentiellement légale et pacifique. »
La vérité est que M. Thiers, qui prévoyait tout, redoutait une trop grande affluence d'ouvriers le dimanche, à cause de la suspension du travail. Il gagnait, d'ailleurs, quarantehuit heures à ce retard ; et, pour cet esprit fertile en combinaisons, gagner un peu de temps, c'était s'ouvrir mille chances nouvelles, mille éventualités favorables. Ignorant jusqu'à quel point la population parisienne était exaspérée, M. Thiers se complaisait dans d'infiniment petites ruses, aussi vaines que puériles. 11 ne devinait pas, il avait oublié ce que peut, à certaines heures, l'élan d'une forte passion pour un grand droit.
Le National s'étonnait et disait : a Nous publions cette note telle qu'on nous l'envoie : nous ne déguisons pas qu'elle est fort loin de nous satisfaire. On aurait dû expliquer au moins par quelle suite d'incidents étranges et de malentendus répétés un local, trouvé la veille, échappait le lendemain, parce qu'on négligeait de prendre immédiate-
ment les précautions légales qui devaient rendre inutiles toutes les inQuences en donnant aux promesses la validité d'un contrat.
» Nous regretterions plus vivement encore qu'on fût forcé de renoncer à faire le banquet un dimanche. C'était le vœu formel de la grande commission, et ce parti n'avait pas été pris à la légère et sans quelque motif sérieux. 11 ne faut donc pas moins qu'un obstacle matériel et insurmontable pour déterminer à changer le jour de la manifestation. Selon nous cet ajournement serait très-fâcheux. Comme on n'en peut imputer la faute à personne, nous nous contenterons d'en gémir. »
Le 19, il publiait une nouvelle note conçue en ces termes : « La commission générale chargée de l'organisation du banquet du douzième arrondissement a décidé que la manifestation aurait lieu irrévocablement mardi prochain , 22 février, à midi.
» On indiquera plus tard le lieu de là réunion. »
On comprend combien le cabinet devait s'enhardir en touchant ainsi du doigt les faiblesses de l'opposition ^ Après
1 . Cependant le Constitutionnel du 20 février parlait encore avec une certaine résolution ; mais ce n'était qu'une retraite bien masquée. Voici comment il s'eiprimait .
R Les députés de l'opposition se sont réunis de nouTeau ce matin, afin de délibérer sur la part qu'ils doivent prendre à la manifestation qui se prépare pour le maintien du droit de réunion contesté et violé par le ministère. Après avoir entendu le rapport de sa commission, l'assemblée a reconnu, à l'unanimité, qu'il était plus que jamais nécessaire de protester par un grand acte de résistance légale contre une mesure contraire au principe de la constitution comme au texte de la loi. En conséquence, il a été résolu que, mardi prochain, on se rendrait en corps au lieu de la réuuion.
V Une telle résolution est le plus bel hommagic que les députés puissent rendra à l'intelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la population parisienne. Les députés ne sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qu'un peuple dont on méconnaît les droits soit condamné à choisir entre l'obéissance seryile et la violence. Ils en soat donc certains d'avance, la population tout entière comprendra qu'unu manifestation pour le droit contre l'arbitraire manquerait son but, si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des efforts héroïques, de grandes révolutions. Il est appelé
n HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 184S.
les avis pusillanimes, les dérectioDS étaient venues, et M. Duchàtel se crut assez Tort pour jeter bas toute espèce de masque. 11 était las de ces négociations interminables ; il lui lardait d'en ânir. Le manifeste du comité du banquet, publié, le 21 au matin, dans tous les journaux, lui en fournit l'occasion. 11 la saisit.
La rédaction de ce manifeste avait été conRée à M. Marrast. M. Barrot entendait que ce fût un simple programme de la cérémonie. H. Marrast en ùt un véritable appel au peuple. Voici comment il s'exprimait ;
" Comme il est naturel de prévoir que cette protestation publique peut attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles & leur devise de Liberté, Ch-dre public, voudront en cette circonstance accomplir ce double devoir; qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la manifeslalion, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur présence; que, dans la prévision d'une réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble ou de tumulte :
i> La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans un quartier de la capitale où ia largeur des rues et des places permît à la population de s'aggliomêrer sans qu'il en résult&t d'encombrement.
«Bjmird'hni à donne
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» A cet effet, les députés, Jes pairs de France et les autres personnes invitées au banquet s'assembleront, mardi prochain, èi onze heures, au lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la Madeleine, n° 2.
)> Les souscripteurs du banquet qui font parti« de la garde nationale sont priés de se réunir devant l'église de la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.
» Le cortège aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la manifestatron ;
» Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d'officiers de la garde nationale ;
» Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonne suivant le numéro des légions;
» Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens des écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux ;
» Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans l'ordre désigné plus haut.
» Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place de la Concorde et les Champs-Elysées, vers le lieu du banquet.
» La commission, convaincue que cette manifestation sera d'autant plus efficace qu'elle sera plus calme., d'autant plus imposante qu'elle évitera même tout prétexte de conflit, invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau ni signe extérieur ; elle invite les gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter sans armes ; il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme et tranquille des citoyens.
» La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre ; elle se confie à la présence des gardes nationaux ; elle se confie aux sentiments
Si mSTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.
de la population parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'autorité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légilimes par l'expression légale et calme de son opinion. »
Grande fut la stupeur dans les rangs du parti conservateur et de l'opposition constitutionnelle à la lecture de ce manifeste. Presque aussitôt le ministère y répondit en faisant afilcher sur les murs :
i" Une proclamation aux habitants de Paris pour les inviter à s'abstenir de toute manifestation ;
2° Un arrêté qui invoquait la loi de 1790 et interdisait le banquet;
3° Une ordonnance contre les attroupements;
4" Une proclamation du général Jacqueminot, qui rappelait les articles 234 et 258 du Code pénal aux gardes nationaux agissant comme tels sans convocation légale.
Puis M. Duchatel accourut pi la Chambre des députés, déterminé à renvoyer sans plus de ménagements à l'opposition menace pour menace. M. Bairot s'y rendait de son côté, mais d'un pas irrésolu, avec une volonté chancelante, triste, soucieux, en proie i mille perplexités. De ce qu'il allait faire, d'une parole qu'il aUait dire, dépendait ou la honte de sou parli avec sa propre confusion, ou la terrible inconnue d un soulèvement populaire. En cas de défaite, du sang versé, des prisons, des exils, la confiscation de toutes nos libertés peut-être. En cas de victoire... Mais t.'f,f.ll^ ce qu'il n'osait envisager de sang-froid. H. Barrot s'éveillait en sursaut d'un long rêve agréable à son âme paisible. Il avait, pendant dix-sept ans, caressé la chimère d'une monarchie enimrée d'institutions républicaines. Son esprit sans vigueur et le vague habituel à sa pensée lui avaient fait adopter avec complaisance celte combinaison Hottante de deux principes destinés à se neutraliser quel-
que temps l'un par Tautre, sans pouvoir jamais s'unir. 11 n'avait pas compris que, le droit divin enlevé, le principe monarchique restait sans base, isolé de ses appuis naturels, l'aristocratie et le sacerdoce, et qu'il ne pouvait plus opposer à la vigueur du principe démocratique une résistance égale à l'attaque.
Plus droite mais bien plus bornée que celle de M. Guizot, son intelligence portée au bien rejetait, par intégrité de nature, les moyens frauduleux dont celui-x;i usait sans scrupule pour maintenir l'équilibre politique. Pas plus que M. Guizot, il ne songeait à l'avènement du peuple, et, s'il y avait songé, c'eût été avec effroi. La puissance et l'étendue du mouvement philosophique qui transformait la société échappaient aux prises étroites et molles de son esprit. Au delà des horizons parlementaires rien ne sollicitait sa pensée ; une honnête inconséquence entraînait et paralysait tour à tour son cœur.
Arrivé au palais législatif, M. Barrot trouva la Chambre occupée à la discussion d'un projet de loi sur la banque >de Bordeaux. Il entra, pour délibérer une dernière fois avec les siens, dans un bureau où le suivirent les députés de la gauche et M. Thiers. La consternation était sur toutes les physionomies ; mais un certain respect humain retenait encore les paroles. Seul M. Thiers eut le courage de son opinion ; seul il osa, sans aucune ambiguïté, soutenir que, le ministère persistant dans l'interdiction du banquet, y renoncer devenait un devoir impérieux. On l'écouta sans l'interrompre ni l'applaudir *. Chacun comprenait bien que le péril était proche, mais personne n'osait encore s'avouer à soi-même et surtout avouer à autrui qu'il n'avait pas la force de l'affronter.
Vers quatre heures, M. Barrot parut dans la salle des dé-
1 . Quelques jours auparavant, une Temme avait montré plus de courage. Élevant la voix dans une réunion de ces hommes irrésolus, madame Odilon fiarrot les avait fait rougir de leur prudence excessive et avait reproché avec véhémence, à M. Thiers, son influence funeste à l'honneur du parti.
m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DB 1848.
libérations, el, visiblement troublé, il demanda la parole. Un pro rond silence se fit aussitôt. Après un résumé succinct de la marche suivie par l'opposition à l'occasion du débat sur le droit de réunion soulevé par l'adresse : " Je suis, quant à moi, convaincu, dit l'orateur d'une Toi\ émue qu'il cherchait à raffermir, que, si la question eûl été posée, les tribunaux auraient prononcé en noire faveur, qu'ils auraient délerminé le sens des lois existantes, fait cesser un doute grave, et qu'en même temps les amis sérieux de la liljerté dans ce pays auraient eu à constater un immense progrès dans nos mœurs politiques.
» n parait, je n'ai pas vu les actes de l'autorité, qu'à des conseils de sagesse et de prudence ont succédé d'autres inspirations ; que des actes de l'autorité s'interposenl, sous prétexte d'un trouble qu'ils veulent apaiser et qu'ils s'exposent à faire naître... >< Ici, malgré une violente interruption et les rumeurs prolongées du centre, M. Barrot exposa les malheurs que l'inlerdictioii du banquet pouvait entraîner à sa suite. « 11 n'y a pas de ministère, dit-il, il n'y a pas de système administratif qui vaille une goutte de sang versé. » Puis il conclut en rejetant tout entière sur le cabinet la responsabilité des événements.
M. Duchâtel se hftta de retourner l'argumentation contre H. Bsrrot et de le rendre responsable, lui et ses amis, des juulheurs qu'il annonçait. I.e cabinet, assura H. Duchdtel, avait été disposé, il l'était encore la veille, d laisser arriver les choses au point oit, une coniracention pouvant être constatée, un débal judiciaire aurait pu s'engager. Mais le manifesle du comité rendait la chose impossible ; car ce mauiEeste était la proclamation d'un gouvernement illégal voulant se placer à côté du gouvernement régulier, pariant aux citoyens, convoquant en son propre nom les gardes nationaux, pi'cvoquant des attroupements au mépris des lois. Cela ae pouvait pas être supporté, et le minisire concluait en répétant de nouveau que la manifestation du banquet n» serait pas tolérée.
M. Barrot remontar à la tribune, et ce fut pour y bâlbulier des paroles bien peu dignes d'un chef de parti en des conjonctures aussi graves. « J'avoue hautement l'intention du manifeste, dit M. Barrot, mais j'en désavoue les expressions. » De violents murmures couvrirent sa voix. Alors il reprit son argumentation précédente et rejeta de nouveau la responsabilité sur le ministère. « S'il me fallait des preuves pour justifier la conduite du gouvernement, s'écria M. Duchâtel, à qui le chef de l'opposition venait de faire si beau jeu, je lès trouverais dans les paroles mômes de l'honorable M. Odilon Barrot. » Ce manifeste que M. Barrot n*avoue 7ii ne désavoue, est-ce un sujet de sécurité pour nous ? dit le ministre ; et, après un court développement de ce qu'il avait déjà soutenu à la tribune, il persiste dans ses conclusions.
Trop agitée pour reprendre la discussion sur la banque de Bordeaux, la Chambre s'ajourne au lendemain.
Le soir, une réunion eut lieu chez M. Odilon Barrot. Les députés réformistes, les membres du comité central et les journalistes de l'opposition s'y rendirent. M. Barrot leur déclara, au nom de ses collègues, que l'opposition dynastique, décidée à éviter l'effusion du sang, ne se rendrait pas au banquet. M Marrast répondit qu'on s'était avancé trop loin pour reculer. « Vous voulez rejeter sur le ministre la responsabiUté des. émotions que vous avez créées, dit M. Marrast. Qui donc a convoqué le peuple pour demain sur la place publique, si ce n'est vous et nous? Vous redoutez la guerre civile ? Eh bien ! votre présence seule peut l'empêcher, votre absence doit la provoquer, et plus vous fuirez la responsabilité, plus elle retombera lourdement sur vous. »
M. Barrot et la plupart de ses collègues restèrent inébranlables dans leur projet de s'abstenir.
Sur cent membres inscrits pour assister au banquet, dixsept seulement persistèrent dans leur première résolution, et sur ce nombre encore dix déclarèrent que, malgré leur
opinion personnelle, ite cro^faient devoir se ranger à l'avis de la majorité. Les autres, pour essayer de se disculper à leurs propres yeux et aux yeux du pays, convinrent d'une scène de parade pour le jour suivant. M. Odilon Barrot fut chargé de déposer sur le bureau de la Chambre un acte (Taccusation du ministère : démonstration frivole, indigne d'hommes sérieux, et qui ne pouvait plus abuser personne, pas môme ceux qui en assumaient le ridicule. Les sept membres persistants de la réunion de M. Odilon Barrot cherchèrent à s'entendre sur ce qu'il y aurait à faire le lendemain pour que la manifestation n'avortât pas trop misérablement.
MM. d'Alton-Shée, d'Harcourt, Lherbette, allèrent chez M. de Lamartine, qu'ils trouvèrent résolu à se rendre, en dépit de tout, aurendez-vous assigné place de la Madeleine.
La veille, au sein d'une réunion de l'opposition modérée, . où le débat avait été embarrassé, traînant, peu sincère, M. de Lamartine, répondant à M. Berryer, qui s'était prononcé pour l'abstention, avait dit ces paroles : « Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et le périL Voilà le -mot vrai de la circonstance ! Je le reconnais, et votre assentiment me prouve que j'ai touché juste : nous nous sommes placés entre la honte et le péril.
» La honte, messieurs, peut-être serions-nous assez généreux, assez grands, assez dévoués pour l'accepter pour nous-mêmes. Oui, je sens que, pour ma part, je l'accepterais. J'accepterais mon millième ou mon cent-millième de honte, je l'accepterais en rougissant, mais glorieusement, pour éviter à ce prix qu'une commotion universelle n'ébran lât le sol de ma patrie et qu'une goutte de ce généreux sang d'un citoyen français ne tachât seulement un pavé de Paris.
» Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de ce sacrifice! Oui, notre honte plutôt qu'une goutte de sang du peuple ou des troupes sur notre responsabilité !
» Mais la honte de notre pays, messieurs ! mais la honte àe la cause de la liberté constitutionnelle, mais la honte du caractère et du droit de la nation ! Non, non, non, nous ne le pouvons pas, nous ne devons pas, ni en honneur ni en conscience, l'accepter! Le caractère, le droit, l'honneur de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français! Nous n'avons pas droit de transiger sur ce qui ne noils appartient pas !
» Messieurs, parlons de sang-froid, le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardi à la France. Est-ce une sédition ? Non. Est-ce une révolution? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays 1 Qu'est-ce donc ? Un acte de foi et de volonté nationale dans la toute-puissance du droit légal d'un grand pays I La France, messieurs, a fait souvent, trop souvent, trop impétueusement peut-être, depuis cinquante ans, des actes révolutionnaires. Elle n'a pas fait encore un grand acte national de citoyens. C'est un acte de citoyens que nous voulons accomplir pour elle, un acte de résistance légale à ces actes arbitraires dont elle n'a pas su se défendre assez jusqu'ici par des moyens constitutionnels et sans armes autres que son attitude et sa volonté.
» Des dangers ? n'en parlez pas tant^ vous nous ôteriez le sang-froid nécessaire pour les prévenir, vous nous donneriez la tentation de les braver 1 il ne dépendra pas de nous de les écarter de cette manifestation par toutes les modérations, les réserves, les prudences d'actions et de paroles recommandées p§ir votre comité. Le reste n'est plus dans nos mains, messieurs, le reste est dans les mains de Dieu ! Lui seul peut inspirer l'esprit d'ordre et de paix à ce peuple qui se pressera en foule pour assister à la manifestation pacifique et conservatrice de ses institutions! Prions-le de donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste entre les citoyens en armes et les citoyens désarmés.
Espérons, conjurons tous les citoyens qu'il en soit ainsi. Abandonnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernement, qui provoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes ; je le crois, je l'espère. Mais si les baïonnettes viennent à déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c'est que nous défendrons, de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l'avenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. »
Jamais M. de Lamartine n'avait été plus éloquent, parce que jamais il ne s'était senti mieux en rapport avec le sentiment général. L'atmosphère orageuse des révolutions exaltait, d'ailleurs, son âme de poëte, le péril l'attirait, l'héroïsme lui était naturel. Les hasards d'une fortune virile le tentaient pour lui-môme et pour la France.
Ce soir-là, vers minuit, lorsqu'on vint lui annoncer que tout était fini, que le comité renonçait à la manifestation et que les commissaires faisaient disparaître les préparatifs du banquet : « Ëh bien, dit-il avec le calme d'une résolution inébranlable, la place de la Concorde dût-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi *. »
n savait bien qu'il ne serait pas seul; derrière lui il y
1. M. de Lamartine a cru, en un jour de déraillance politique, deyoir faire amende honorable de l'acte le plus irréprochable de sa vie. Il s'est accusé de légèreté et d'avoir obéi aux suggestions d'une jalousie inférieure. Soyons plus juste envers lui que lui-même. Les résolutions des hommes sont complexes, mais on n'est pas téméraire d*afQrmer que le poëte qui avait si profondément senti et exprimé l'ennui d'une nation dont on enchaînait le génie, était tourmenté, lui aussi, d'un dégoût mortel, et qu'il osait préférer, pour la France, les hasards d'une révolution à l'iguoblc bien-èlre d'une existence sans grandeur et sans vertu. < E perché nelle azioni nostre l'indugia arrcca tedio e la » fretta pericolo, si volse per fuggire il tedio a teatare il pericolo, » dit Machiavel.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. lOf
avait à cette heure toutes les forces vives de la France. Il y avait l'honneur national, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi faut-il que toutes ces choses sacrées, par l'incorrigible impéritie de nos gouvernements, s'appellent, depuis près d'un siècle, révolution !
En sortant de chez M. Barrot, M. Marrast et les membres de l'opposition avancée se réunirent dans les bureaux du Siècle. Là fut agitée la question de savoir si, dans le cas où le rappel serait battu le lendemain pour la garde nationale, on y répondrait. Après une discussion animée, on décida de sortir en armes, au premier appel, et d'appuyer, par des manifestations significatives, les mouvements populaires.
Aux mêmes heures, le comité électoral du deuxième arrondissement rédigeait une note qui parut le lendemain dans les journaux pour exprimer, au nom du peuple, son étonnement de la décision prise et demander la démission en masse des députés, seule mesure capable de donner en ce moment satisfaction à l'opinion pubUque. Le parti républicain délibérait dans les bureaux de la Réforme, Là, deux avis s'ouvraient et se combattaient. L'occasion était une des plus favorables qui se fussent offertes depuis longtemps; il fallait la saisir et tenter une prise d'armes, disaient les uns. C'était l'opinion de MM. Ledru-RoUin, Etienne Arago, Caussidiëre, Lagrange, Baune, Grandménil, Thoré. Les autres, ^ MMr Louis Blanc et Flocon, redoutaient le conflit, jugeant les chances trop inégales. On se sépara sans avoir rien conclu. Les plus déterminés se rendirent dans les faubourgs et au milieu des sociétés secrètes pour s'assurer, par des communications directes, de la disposition du peuple.
Pendant ce temps, oth était plein de joie au Château. Aux pressants avertissements que Louis-Philippe avait reçus il n'avait opposé que le sarcasme. « Vendez-vous bien vos tapis?» avait-il dit à M. Sallandrouze, qui attendait que le roi lui parlât de son amendement. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, qui lui communiquait des rapports alarmants,
était ajourné à une semaine pour confesser en toute confusion, disait le roi, qu'il s'était abandonné à des terreurs d'enfant. Le marécha! Gérard' et H. Delessert recevaient un semblable accueil.
Peu après, et comme pour lui donner raison, des personnes bien ÎLiformées de ce qui se passait dans tes conciliabules de l'opposition faisaient connaître au roi que, dans la crainte de compromettre le gouvernement djnastique, U. Odilon Barrot et ses amis renonçaient an banquet. En apprenant cette nouvelle, MH. Duchâtel, Trezel, Delessert, Sébastian!, Jacqueminot, réunis au ministère de l'intérieur, décident que le déploiement de la force armée devient inutile et se chargent de donner le contre-ordre. Dire l'effet que cette nouvelle produisit aux Tuileries ne serait pas chose facile. Les courtisans se pâmaient d'aise. La reine était transportée. Le roi ne se contenait plus ; il serrait la main de ses ministres avec une etTusion inaccoutumée. Il complimentait surtout H. Duch&tel. Depuis longtemps il n'avait montré tant d'esprit, tant de jovialité, tant de verve, n ne s'oubliait pas lui-même dans les louanges qu'il adressait à son gouvernement. Il l'avait toujours pensé, toujours dit : cette opposition si pleine de jactance ne se composait que de beaux parleurs, de poltrons. Sa faconde à ce siget était intarissable.
Quelques personnes essayaient bien de parler de l'agitation des ruas; mais c'était peu de chose, ce n'était rien, disaient les courtisans : une vingtaiue de gamins, portant des chandelles, lisaient ironiquement les affiches contre les attroupements et le banquet. Les passants s'airetaient, ne sachant ce que cela voulait dire, mais les groupes se dispersaient aussitôt après avoir lu'.
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On se réjouissait donc aux Tuileries sans la moindre arrière-pensée. Jamais on n'avait eu si fort sujet de s'applaudir. On estimait que, grâce à la ferfneté et à Thabileté d'une politique supérieure, tout était fini ; on se renvoyait avec modestie les félicitations et les louanges.
Si, dans les quartiers habités par la bourgeoisie, les groupes qui se formaient autour des affiches ne présentaient rien de menaçant, il n'en était pas de même dans les faubourgs. L'attitude, la physionomie, le morne silence des ouvriers qui lisaient les affiches, sous les yeux des sergents de yille, trahissaient l'ardeur concentrée d'une indignation et d'une haine profondes. Les ouyriers chargés de dresser les tables destinées au banquet, n'ayant point été préTeous^ traTaillèrent aux flambeaux jusqu'à une heure du matin.