La colonne était Tormée
1* De sept ou huit jeunes ouvriers alignés sur un rang et portant un drapeau rouge ;
2* D'un homme, portant l'uniforme d'ofGcier de la garde nationale, qui marchait seul à quelques pas en arrière ;
3* D'un premier rang, où l'on ne voyait que des uniformes de la garde nationale ;
4* D'une masse épaisse, composée d'artisans, de bourgeois, de femmes et d'enfants.
2. Un des côtés barrait le boulevard à la hauteur de la rue Neuve-Saiot- Augustin, les trojipes faisant faee à la Bastille. Le c6té opposé, faisant face à
blis entre les soldats elles promeneurs depuis le commencement de la soirée sont brusquement interrompus. La foule regarde, étonnée, cette manœuvre, mais ne conçoit pas la moindre appréhension.
Arrêtée soudain dans sa marche, la colonne populaire se pousse, se masse. Des pourparlers s'engagent entre les chefs de la bande, le lieutenant- colonel et le commandante Le peuple se met à crier Vive la ligne! et veut fraterniser avec les soldats. M. de Brotonne, ayant sans doute présents à l'esprit les désarmements de la troupe opérés de cette manière pendant la journée, et se déûant des intentions de cette multitude, s'oppose à son passage ; il exige qu'elle descende dans la rue Basse-du- Rempart. On s'y refuse. Pendant cette espèce d'altercation, les soldats sont serrés de si près par les hommes du peuple, que le désordre se fait dans la première ligne. Le commandant, craignant de la voir brisée, s'écrie en toute hâte : « Croisez la baïonnette ! » Pendant le mouvement occasionné par l'exécution de cet ordre, un coup de feu part. Instantanément, sans sommation préalable, sans roulement de tambour, sans que personne puisse se rappeler avoir entendu le commandement, une décharge à bout portant, un feu de file meurtrier frappe la masse populaire. Un cri aigu perce la nuit, et quand le nuage de fumée qui enveloppe ce cri déchirant se dissipe, il découvre un horrible spectacle. Une centaine d'hommes gisent sur le pavé ; les uns sont tués roides, d'autres atteints mortellement. Un grand nombre a été renversé par la commotion; plusieurs se sont jetés le visage contre terre par un mouvement instinctif de salut. Le sang coule à flots. Le gémissement des blessés, le murmure étouffé de ceux qui s'efforcent de se dégager de celte mêlée de morts et de mourants, navrent le cœur du soldat,
la MadeleÎDe, barrait le bduIeTard k l'angle de la rue Neuve-des-Capucines. Ces deux ailes étaient reliées par une longue ligne de soldats faisant Tace à la rue fiassc-du- Rempart. L'espace intérieur, formé par ces trois lignes, demeurait libre ; le lieutenanl-cqlonel Courand et les officiers s'y tenaient. :
auteur innocent de ce massacre, qu'il regarde d'un œil consterné. Bientôt les plus courageux d'entre les hommes du peuple, revenus de la première stupeur, pensent à secourir les blessés. Aidés par les soldats et par des gardes nationaux que le bruit de la décharge a fait accourir, ils relèvent et portent dans leurs bras, jusqu'aux maisons voisines et dans les pharmacies restées ouvertes, les victimes qui respirent encore. Il n'y en a pas moins de trentedeux *. Vingt-trois, dont un soldat, ont déjà rendu le dernier soupir.
Le lieutenant-colonel, au désespoir, sentant peser sur sa tête une lourde responsabilité et prévoyant les suites d'un pareil événement, se hâte d'envoyer l'un de ses officiers, M. Baillet, au café Tortoni, afin d'y expliquer, en la pré-
1. cinquante-deux, dit M. Elias RegnauU. Trente-cinq morts ; quarante-sept blessés, dit M. Garnier-Pagès. De nombreuses versions ont circulé sur cette catastrophe mystérieuse. Aucune n'a acquis un degré suffisant d'authenticité pour que l'historien se prononce. Selon l'explication de l'officier envoyé par le lieutenant-colonel au café Tortoni, le commandant aurait donné l'ordre de croiser la baïonnette pour repousser l'agression populaire. Dans la précipitation du mouvement, un fusil armé serait parti, et les soldats, prenant ce coup isolé pour le signal habituel du feu de file, auraient fait feu. Selon d'autre» olticiers, un coup de pistolet tiré par les insurgés aurait fracassé le genou du cheval du commandant, et la troupe, se voyant attaquée, aurait usé du droit de légitime défense. Le fait positif, c'est qu'un soldat, du nom de Henri, fut tué par un coup de feu parti on ne sait d'où, et que ce coup de feu fut immédiatement suivi de la décharge. Il est encore une autre version, pendant quelque temps trèi-accréditée, entre autres par M. de Lamartine, dans son récit fantastique. C'est celle qui accuse M. Charles Lagrange d'avoir traîtreusement provoqué la troupe en tirant à bout portant un coup de pistolet sur un soldat. Le silence qu'opposa M. Lagrange à cette accusation et cette circonstance que,, deux jours après, il fut saisi, à l'Hôtel de ville, d'un accès de fièvre chaude, parurent à beaucoup de personnes une présomption très-forte contre lui. Mais le caractère de H. Lagrange, aussi bien que le témoignage de personnes dignes de foi, repousse ces allégations. Tout porte, d'ailleurs, à croire qu'il y eut, dans la catastrophe du boulevard des Capucines, plus de hasard que de préméditation. Un certain nombre de républicains avaient bien, à la vérité, le dessein de recommencer la lutte et de saisir le premier prétexte de réengager le combat, mais, quant au lieu et au moment, ils n'avaient et n* pouvaient avoir aucune détermination précise. •
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. i4i
sentant comme un malentendu, cette décharge qui suscite de toutes parts la vengeance du peuple ; mais les explications sont malvenues quand le sang fume encore. M. Bsdllet est arrêté par la foule devant le café de Paris. Il est menacé, frappé; il va succomber, quand les gardes nationaux delà deuxième légion accourent et le délivrent.
Cependant les fuyards, dispersés en tous sens, hommes, femmes, enfants, pâles, effarés, hagards, plus semblables à des spectres qu'à des humains, d'une voix entrecoupée et faisant des gestes de détresse, appellent au secours ; plusieurs frappent vainement aux portes des maisons pour y chercher un refuge, se croyant poursuivis par des égorgeurs. On se rappelle le massacre de la rue Transnonain ; on entre en effroi, la stupeur paralyse môme la pitié.
Instruit de ce qui vient d'arriver par des gardes nationaux qui croient, comme les hommes du peuple, à une trahison infâme S le maire du deuxième arrondissement fait battre le rappel ; le tocsin sonne. Bientôt on entend le bruit sec des pioches sur les pavés et la chute pesante des arbres du boulevard; c'est le : peuple qui refait ses barri-, cades. Sa colère, un moment apaisée, se ranime avec plus de fureur.
Minuit va sonner. Les boulevards sont faiblement éclairés encore par l'illumination pâlissante. Les portes, les fenêtres des maisons et des boutiques sont closes ; chacun s'est retiré chez soi, le cœur oppressé de tristesse. Le silence des rues semble receler des embûches. Les bons citoyens ne savent ce qu'ils doivent craindre ou souhaiter, mais ils sentent qu'un grand désastre est proche. Dans cette nuit pleine d'appréhensions et d'angoisses, on demeure
1. On répandait le bruit que plusieurs fi^ardes Dationaui étaient tombés victimes du guet-apeos de l'hôtel des Capucines. Accourus à la mairie du deuxième arrondissement, les gardes nationaux exaspérés demandent des cartouches. On leur répond qu'il n'y en a pas, et cette nouvelle marque de défiance les confirme dans la pensée qu'ils sont, tout autant que le peuple, en butte au mauvais vouloir du gouTcmement.
l'oreille au guet, épiant tous tes bruits. On s'épuiae [en conjectures ; le foyer reste allumé, la famille veille.
Tout à coup uii roulement sourd se fait entendre sur le pavé, quelques fenêtres s'eatr'ouvrent avec .précaution. Qu'ont-ils vu, ceuï qui se retirent si précipitamment? Quel spectacle les repousse, les attire de nouveau, les jette en effroi? Quelles sont ces clameurs, ces voix inarticulées? Que signifie ce cortège funèbre, qui semble conduit par les Eumënides populaires?
Dans un chariot attelé d'un cheval blanc, que mène par la bride un ouvrier aux bras nus, seize cadavres sont rangés avec une horrible' symétrie, febout sur le brancard, un enfant du peuple, eu teint blËme, l'œil ardent et fixe, le bras tendu, presque immobile, comme on pourrait représenter le génie de la vengeance, éclaire des reflets rougeâtres de sa torche, penchée en arrière, le corps d'une jeune femme dont le cou et la poitrine livides sont maculés dune longue traînée de sang. De temps en temps, un autre ouvrier, placé à l'arrière du chariot, enlace de son bras musculeux ce corps inanimé, le soulève en secouant sa torche, d'où s'échappent des flammèches et des ëlincelles, et s'écrie, en promenant sur la foule des regards farouches : " Vengeance! vengeance! on Égorge le peuple! >i — "Aux armes I » répond la foule; et le cadavre retombe au fond du chariot, qui continue sa route, et tout rentre pour un moment dans le silence. L'Enfer de Dante a seul de ces scènes d'une épouvante muette. Le peuple est un poète éternel, à qui la nature etla passion inspirent spontanément des beautés pathétiques dont l'art ne reproduit qu'à grand'peine les effets grandioses.
Parti du lieu même où les victimes sont tombées', le
la colqio du peuple lï.ient ftit Unir, uii en-iruns du minislère de> ttttirtt
char funèbre s*avance lentement vers la maison de la rue Lepelletieroù, deux heures auparavant, la bande populaire s'est arrêtée pour entendre des paroles de paix et saluer de ses vivat Tun des chefs de la presse démocratique. Cette fois elle s'y arrête encore, et c'est M. Garnier-Pagès qui se charge de la haranguer.
« Le malheur qui nous frappe, dit-il en maîtrisant son émotion, ne peut être attribué qu'à un malentendu. De grâce, rentrez chez vous. Ne troublez pas l'ordre. Sans aucun doute, il y a un coupable ; justice sera faite. Nous obtiendrons que le gouvernement prenne soin des familles des victimes ; mais renoncez à cette démonstration, qui peut amener des malheurs plus grands. » Le peuple reste sourd à ces prières. Il demande à grands cris qu'on le soutienne, qu'on propage l'insurrection. Il veut des chefs armés pour le combat et non des harangueurs de l'ordre. 11 s'éloigne irrité, recruté encore sur son passage des hommes ^solus, qui font serment de mourir pour sa cause, et va chercher des appuis plus sincères à la Réforme ^ cet ardent foyer de la passion républicaine. Là, il trouve réunis des gens décidés à jouer leur vie, qui lui jurent que la journée du lendemain ne se passera point sans que les égorgeurs soient châtiés. Après une courte halte, le cortège
transport des bagages dans les messageries débouchait sur le boulevard par la rae NeuTe-des-Augustins. On l'arrêta, les effets qu'elle contenait furent jetés à terre, et on la chargea d^autant de cadavres qu'elle en pouvait contenir. L'homme du peuple qui conduisait la marche se nommait Sœcas. Un. détachement de dragons, qui stationnait dans la rue Royale, ayant aperçu de loin le convoi, sans rien distinguer dans cette masse mouvante, fit une charge au galop. pour la disperser. Jiespect aux morts I s'écria Soccas, au moment où les tètes des chevaux touchaient la voiture funèbre. L'officier qui comman-^ dait fît faire halte, et, retournant sur leurs pas, les dragons reprirent leur poste, saisis de l'étrange spectacle qu'ils venaient de voir. Un bataillon de la 2* légion, accouru sur le boulevard au bruit de la fusillade, voulut intervenir pour arrêter^ s'il était possible, cet appel à la vengeance populaire. Vivement pressé de donner des ordres, le chef de bataillon hésita, se troubla et finit par décliner la responsabilité d'une initiative qu'il jugeait inutile ou dangereuse.
reprend sa route et s'enfonce dans les faubourgs. Arrivé sur la place de la Bastille, on dépose les cadavres au pied delà colonne de Juillet ; les torches consumées s'éteignent, on se disperse. Les uns courent dans les églises et sonnent le tocsin ; d'autres frappent aux portes des maisons et demandent des armes. On aiguise le fer, on coule du plomb; on fabrique des cartouches. Les barricades se relèvent de toutes parts. Le fantôme de la République se dresse dans ces ombres sinistres ; la royauté chancelle. Les morts ont tué les vivants. Le cadavre d'une femme a plus de puissance, à cette heure, que la plus valeureuse armée du monde.