‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 68 sur 81 · On en a évalué le nombre à i,5t · texte numérisé non relu

On en a évalué le nombre à i,5t

2. Vers neuf heures du matin, des coups de fusil furent tirés de la rue de rSelielle sur les fenêtres de l'appartement occupé par les jeunes princes, fils de la duchesse d'Orléans. On se hâta de transporter les pauvres enfants tout étonnés d'un tel réteil, dans le corps de logis du milieu.

au soir, dans une réunion politique, par M. Louis Blanc ^ ; un appel à l'insurrection, émané des bureaux du Courrier Français, courait aussi de barricade en barricade.

Ainsi le mouvement révolutionnaire, loin lie s*apaiser, se propageait, et déjà il était trop tard aussi bien pour les concessions que pour la résistance. Vers huit heures du matià, le peuple s'était emparé, de gré ou de force, de presque toutes les mairies et de cinq casernes, où il s'était approvisionné de munitions. Il occupait la porte Saint- Denis, la place des Victoires, la pointe Saint-Eustache, tous les points stratégiques de l'intérieur. Le général Duhot avait été contraint d'abandonner la place de la Bastille et de se replier surVincennes.

Ignorant ce qui se passait au château, où le roi, qui venait de s'éveiller, se voyait pressé, étourdi de mille avis confus, mais sur lesquels l'opinion de M. Odilon Barrot allait prévaloir, le général Bedeau ', auquel s'était adjoint le général de Salles, exécutait militairement les ordres du commandant en chef '.

Après avoir harangué, sur la place du Carrousel, les troupes qui lui. étaient confiées S il suivit la marche tracée par le maréchal et défit, sur son passage, rues Neuve-des-Pe-. tits-Champs, Vivienne et Feydau, quelques barricades

2. Le général Bedeau, de famille noble, légitimiste, originaire de Nantes, s'était signalé, dans les campagnes d'Afrique, par sa bravoure et ses talents militaires. Très en faveur auprès du duc d'Aumale et du maréchal Bugeaud, il avait eu, en ces derniers temps, un avancement rapide.

3. Le général Sébastian!, parti dès cinq heures^ avait exécuté le mouvement commandé, et franchi tous les obstacles, sans presque trouver de résistance.

4. Quatre compagnies des chasseurs d'Orléans ; Deux bataillons du !«' léger ;

Deux bataillons du XI* de ligne ; Un escadrcm du 8* dragons ; Deux pièces de campagne ; Des sapeurs du génie ; Ensemble environ 2,000 hommes.

ISi HliiTOIHB DE hK RÉVOLUTION DE lUHabandonnées par les insurgés '. Mais, arrivé, vers sept heures et demie, sur le boulevard, à la hauteur du Gymnase, le général se trouva en présence d'une barricade beaucoup plus élevée que les autres, construile selon les régies de l'art et fortement gardée. Une multitude agitée se pressait tout autour. A la vue des Iraupes, une rumeur menaçante s'éleva dans l'air. Alors, du sein de la foule émue, quelques citoyens, s'adressant au général, le supplièrent, an nom de lapopulalion inoffeasive, de ne point commencer l'attaque. Tout aussi désireux que pouvaient l'être ceux qui lui parlaient d'éviter une lutte sanglante, le général harangua le groupe le plus rapproché de lui et lui annonça, comme une bonne nouvelle qui devait mettre fin à toute hostilité, le changement de ministère. Mais la défiance élait grande dans les esprits' et la rumeur ne s'apaisait pas. u Au nom de la population qui nous entoure, dit, en dominant le tumulte, un fabricant'du quartier, permettezvous, général, que je vous adresse quelques questions ? Nous avons été trompés hier, on nous trompe peut-être encore aujourd'hui. Nous avons confiance en votre honneur ; promettez- voua de nous répondre avec sincérité ? »

l^ général fait un signe d'assentiment. .

La foule écoute.

« Général, est-il vrai, est-il certain que H. Guizot aoil

)■ Oui, répond le général Bedeau.

» Qui donc est ministre à cette heure ?

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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. lo5

» MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de former un ministère.

» S'il n'existe pas de ministère, qui donc alors vous envoie ici ?

» Le maréchal Bugeaud. »

A ce nom, les clameurs recommencent.

La foule n'écoute plus.

w Vous voyez, général, combien le nom du maréchal Bugeaud irrite le peuple, de grâce renoncez à engager un combat qui serait terrible.

» J'ai des ordres, répond le général ; je suis soldat, je dois obéir.

• A Mais, du moins, général, attendez des ordres nouveaux. Qui sait quel changera enta pu se faire aux Tuileries depuis que vous les avez quittées ? Accordez-moi une heure ; faites-moi accompagner par un officier qui m'introduise auprès du maréchal Bugeaud ; je lui exposerai la situation dans laquelle vous vous trouvez, et je suis certain de vous rapporter l'ordre de ne pas tirer. »

Le général avait vu de trop près l'hésitation et la mobilité des conseils, depuis la veille, pour n'être pas frappé de l'idée d'un changement possible dans les résolutions prises aux Tuileries. Il était, d'ailleurs, comme tous les officiers de l'armée, intimement convaincu que la troupe, sans la garde nationale, ne pouvait rien contre une insurrection, et il venait, sur son chemin, d'acquérir la preuve que le concours des légions lui manquerait*. Il consentit donc sans peine à attendre de nouvelles instructions, et demeura à la tête de ses troupes dans un état facile à concevoir, craignant tout à la fois que trop ou trop peu de zèle de la part de ses soldats, tour à tour circonvenus ou provoqués parle peuple, ne le jetât dans une de ces situations déses-

1. Les gardes nationaux demandaient toujours si la réFornie était accordée; et comme le général répondait qu'il l'espérait, mais qu'il ne pouvait le garan. tir, on lui déclarait qu'à ce prix seulement la garde nationale se joindrait à la iroupe.

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pérées où, quel que soit le succès, il ne saurait étouffer le remords. Il comptait les minutes de cette heure d'angoisse qui ne voulait pas finir.

Le fabricant avait cependant franchi tous les obstacles ; et, accompagné de M. Courpon, officier d'état-major de la garde nationale, il arrivait hors d'haleine à Fétatmajor des Tuileries et demandait à parler au maréchal Bugeaud.

Après quelques minutes d'attente,, il fut introduit. Le maréchal écouta son récit avec une visible défiance et donna à plusieurs reprises des marques d'incrédulité ; mais M. le duc de Nemours et M. Thiers, présents à l'entretien, par un silence approbateur, l'encourageaient à continuer. Pénétré, avec toute la bourgeoisie parisienne, de l'unique pensée d'arrêter l'effusion du sang, le fabricant fit au maréchal un tableau animé de la situation déplorable où se trouvait la troupe, aux prises avec une immense masse populaire entraînée parles passions les plus exaltées ',11 lui représenta lliorreurdes massacres qu'il regardait comme certains, si la troupe engageait le combat, et s'efforça de lui démontrer que la conciliation était encore, non-seulement possible, mais assurée, si on laissait agir seule la garde nationale. Puis, se tournant vers M. le duc de Nemours qui paraissait pencher vers cet avis : « Monseigneur, lui dit-il avec animation, joignez-vous à moi pour obtenir la rétraite des troupes. Ne souffrez pas qu'une tache de sang souille le nom de votre

père et le vôtre Rien n'est perdu encore; mais si le

sang est versé, le peuple ne mettra plus de bornes à sa vengeance. » Étonné d'une si vive insistance et de l'impression qu'elle produisait sur le prince et sur le chef du cabinet, le maréchal dit d'un ton sec qu'il allait en délibérer; puis il sortit avec M. le duc de Nemours et M. Thiers K

1. Un an enyiron après la proclamation de la république, le duc d'isly^ apercevant ce même fabricant dans son salon, un soir qu'il avait une récep-

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Cependant le maréchal lui-même commençait à douter de la victoire, si la lutte venait à s'engager sérieusement. En voyant le mauvais état des troupes, l'insuffisance des munitions, la force des positions que les insurgés occupaient au centre de Paris, les sentiments hostiles de la garde nationale, le découragement qui gagnait tout le monde autour de lui, il hésitait à exécuter ce qu'il avait si résolument conçu quelques heures auparavant. Après s'être concerté avec le duc de Nemours, il rentra à l'état-major, et dicta, pour le général Bedeau, l'ordre que voici : « Mon cher général, mes dispositions sont modifiées. Annoncez partout que le feu cesse et que la garde nationale prend le service de la pdlice ; faites entendre des paroles de conciliation.

» Le maréchal duc d'IsLY.

» P,-S. Repliez-vous sur le Carrousel. »

Avec cet ordre, le maréchal remit au fabricant un papier manuscrit, daté de huit heures du matin, et qui, sous le titre d'Avis au public, annonçait au peuple la formation du ministère Thiers-Barrot et sa propre nomination au commandement général de la garde nationale et des troupes. Sous deux heures, cet avis signé du duc d'Isly devait être placardé sur les murs de Paris. Le maréchal recommanda d'en donner lecture dans tous les rassemblements, à toutes les barricades.

Le maréchal pouvait-il encore, à cette heure, se faire quelque illusion sur l'efficacité d'une proclamation semblable, ou se conformait-il, en attendant mieux, aux in-

tion nombreuse, alla droit à lui et le prenant par le bras : « Je tous reconnais^ Ididit-il. Vous nous a^ez bien fait du mal. J'aurais dû, sans tous écouter, tous faire chasser de ma présence ; et, sourd aux lamentations de tos bourgeois de Paris et de Totre garde nationale, trois fois dupe, défendre mon roi dans ses Tuileries, et tous mitrailler tous sans merci. Louis-Philippe serait encore sur son trône et tous me porteriez aux nues à l'heure qu'il est. Mais, que Toulez- Tous ? j'étais harcelé, étourdi par un tas de poltrons et de courtisans. Ils n'aTaient rendu imbécile comme eux ! »

structions des chefs politiques ? On peut croire que, malgré la netteté habituelle de son jugement, le duc d'Isly ne concevait pas bien l'incompatibilité de son nom avec le système de la conciliation. Peu de moments après la scène que je viens de rapporter, il monta à cheval pour aller faire une reconnaissance. Accompagné des généraux de la Rue * et d'Arbouville, il s'avança par la rue de Rivoli, où stationnait un bataillon de la dixième légion auquel il commanda de le suivre. Le bataillon demeura silencieux et n'obéit pas. Le maréchal préoccupé continua sa route sans s'apercevoir qu'il n'était pas suivi, et s'avança, par la place des Pyramides, vers la rue Saint-Honoré, où il voulait haranguer le peuple. Alors, un capitaine d etat-major delà garde nationale accourut vers le général de la Rue, l'avertit que la garde nationale refusait d'obéir au maréchal et qu'il était insensé à lui d'aller ainsi, absolument seul, au-devant de l'émeute. Le maréchal^entendant à demi ce colloque, demanda de quoi il s'agissait; on hésitait à lui répondre; enfin, comme il pressait de questions l'officier : « Eh bien, marécjtial, lui dit celui-ci, j'expliquais à ces messieurs que vous ne pouvez rien faire, parce que la g'arde nationale ne veut pas de vous. » Le maréchal fit une exclamation soldatesque et voulut continuer sa route. Mais le général de la Rue l'ayant engagé à retourner vers la place du Carrousel, , afin d'y chercher un bataillon de la ligne, il céda et rentra, pour n'en plus sortir, dans la cour des Tuileries.

D'un autre côté, M. Barrot, encore bercé d'une confiance puérile dans sa populsu-ité, voulut aussi se montrer aux barricades. A la tête d'un cortège où l'on distinguait MM. Horace Vernet, Quinette, Oscar de Lafayette et le général Lamoricière, il essaya de se frayer un chemin, par les boulevards, jusqu'à l'Hôtel de ville, espérant dissiper sur son

1. Le général de la Rue avait été enyoyé à l'état-major par le général Trézel qui, se mettant à la disposition du maréchal Bugeaud, lui faisait demander s'il pouvait encore se piésenler au château, quoiqu'il ne se considérât plus comme ministre.

passage, par des explications sincères, le malentendu qui, selon lui, prolongeait seul un conflit sans cause réelle, depuis qu'il était en possession du pouvoir.

Triste expérience d'une vanité présomptueuse ! Entouré, dès son arrivée sur les boulevards, par une foule curieuse, mais peu sympathique, qui semblait lui rendre hommage et qui en réalité entravait sa marche *, M. Barrot, monté sur un cheval que l'on tenait par la bride, ne recueillit, pour prix de ses efforts, que des moqueries et des insultes : « A bas les endormeurs ! Nous ne voulons pas des lâches ! plus de Mole ! plus de Thiers ! plus de Barrot ! Le peuple est le maître ! » Tels étaient les propos qui répondaient aux essais de harangue du ministre. Enfin, cruellement déçu, avançant toujours à travers une multitude de plus en plus hostile, M. Barrot, épuisé par ses efforts et par le découragement qui s'emparait de lui, s'arrêta au pied de la barricade du boulevard Bonne-Nouvelle, que le général Bedeau venait de quitter. Là encore, malgré le tumulte, .malgré l'exaltation à laquelle le peuple était en proie, M. Barrot fit une dernière tentative. Monté sur une des assises de la barricade : « Mes amis, dit-il en élevant la voix, nos efforts communs l'ont emporté. Nous avons reconquis la liberté et, ce qui vaut mieux, l'honnêteté. » Des clameurs l'interrompent; un homme du peuple s'avance vers lui et lui impose silence d'un geste menaçant. D'autres le poussent, le renversent. Entraîné par ses amis, M. Barrot retourne sur ses pas, le cœur navré, convaincu enfin, mais trop tard, qu'il a contribué à déchaîner des éléments que ni lui ni personne ne sauraient plus conjurer, et prenant avec luimôme, dans l'amer repentir de son for intérieur, la résolution de tout risquer pour sauver le roi, ou, du moins, si le roi ne peut être sauvé, la dynastie.

L'ordre signé du maréchal Bugeaud venait, en effet, d'a-

1. Le général Bedeau y fut trompé. Rencontrant M. Odilon Barrot, à la hauteur du boulevard Italien, il crut à une ovation populaire.

néantir la dernière chance de salut qui restât au gouvernement de Louis-Philippe. Quand le général Bedeau, décidé à se replier sur la place de la Concorde par les boulevards^ fit opérer à sa colonne le mouvement de retraite ^ le peuple remplit l'air de ses acclamations. Vive la ligne! criait-on de toutes parts, avec un élan qui allait au cœur du soldat ; et la multitude, pressant les flancs de la colonne, engageant des colloques, essayant de fraterniser, embarrassait une marche rendue, d'ailleurs, très-pénible par le grand nombre de barricades qui, détruites le matin, avaient été relevées dans Fintervalle. Les soldats, en passant, échangeaient avec les citoyens qui gardaient ces remparts de la liberté des poignées de mains et des félicitations sur Theureuse issue de la guerre civile. La cavalerie et l'artillerie ne traversaient qu'avec une difficulté extrême ces masses de pavés à peine dérangés.

Toutes ces démonstrations, toutes ces entraves allongeaient indéfiniment la colonne. Le général Bedeau, qui marchait en tête, pensif, inquiet, voyait, sans pouvoir Tempôcher, une fraternisation si peu conforme à la discipline. Il touchait à la rue de la Paix, quand l'arrière- garde, commandée par le général de Salles, fut arrêtée à la hauteur de la rue de Choiseul par un encombrement tumultueux. Le peuple ne voulait plus laisser passer les canons et se mettait en devoir de les dételer. Les soldats résistaient faiblement. La foule impatiente se jetait sur les caissons et en commençait le pillage *. « Au nom de la paix, dit au général de Salles le commandant d'un bataillon de la 2« lé-

t . Une compagnie de la garde nationale la précédait pour mieux indiquer l'intention pacifique de ce mouTemcnt.

2. Le général Bedeau était à la hauteur de la rue de la Paix lorsqu'il apprit ce fait. Faisant signe à la personne qui lui atait apporté l'ordre du maréchalr et qui suivait à distance, de s'approcher : « Au nom du ciel, lui dit-il, si tous aiez quelque autorité sur les hommes du peuple, faites-leur comprendre qu'ils déshonorent le soldat en pillant ses munitions. Empêchez cela à tout prix. Le peuple ne peut pas vouloir humilier l'armée. ■ Et, en parlant ainsi, il arait presque les larmes aux yeux.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i848. i61

gion qui débouchait par la rue de la Chaussée-d'Antin, remettez-moi vos canons. Vous voyez qu'ils ne peuvent plus avancer. Le peuple s'exaspère : vos soldats courent les plus grands dangers. Au nom de la paix qui est faite entre le gouvernement et le peuple, en signe de réconciliation, faites mettre la crosse en l'air. »

Cette parole, entendue par les gardes nationaux qui entouraient le commandant, est aussitôt répétée et court de bouche en bouche. La crosse en V air! la crosse en Vairl la 'paix ! la paix! Tel est le cri unanime qui retentit aux oreilles des soldats. Déroutés, démoralisés par cette retraite si étrange, ils obéissent machinalement ; les canons restent entre les mains de la garde nationale.

Cependant, le général Bedeau, qui voyait le désordre dans ses rangs et la masse populaire plus orageuse à mesure qu'on approchait de la place de la Concorde, expédie un de ses aides de camp, M. Espivent, pour prévenir la troupe, qu'il arrive escorté de la garde nationale et que le peuple n'a pas d'intention hostile. L'infanterie disséminée, l'arme au pied, sur la place, ne témoignait aucune défiance ; mais les gardes municipaux, au nombre de vingt, qui occupaient, sous le commandement du sergent Fouquet, le poste de l'ambassade ottomane, à l'entrée de l'avenue Gabriel, voyant fondre sur eux le flot populaire et sachant bien qu'ils en avaient tout à craindre, se rangent en bataille, en dehors de la grille du corps de garde, et apprêtent leurs armes. A cette vue, le peuple pousse un cri de mort. Le sergent Fouquet commande le feu. La décharge tue ou blesse plusieurs personnes. Alors le général Bedeau, sa casquette à la main, s'élance au galop entre les combattants, faisant signe aux gardes municipaux dé ne pas faire feu, en même temps qu'il conjure le peuple de se retirer ; mais c'est en vain ; le sort en est jeté. Dans cette mêlée houleuse, aucune voix ne pouvait se faire entendre, aucun commandement ne pouvait être obéi. Une nouvelle décharge retentit. « Trahison ! trahison ! » s'écrie le peuple. La garde

nationale bat la charge. Les chasseurs de Yincennes, se croyant attaqués, tirent à leur tour. La confusion devient terrible ; les gardes municipaux sont assaillis avec fureur. Malgré les efforts du général Bedeau et de ses aides de camp, le peuple se rue sur le corps de garde, il le démolit, le fait écrouler en un clin d'oeil ; il tue, il blesse mortellement, à coups de baïonnette, à coup de sabre, à coup de crosse, ces héroïques et malheureux défenseurs d'une cause perdue*. Le sergent Fouquet, atteint de plusieurs coups de hache, parvient à fuir jusqu'au pont Tournant. Afin de le dégager de ceux qui le poursuivent, le chef du poste commande le feu. Cette décharge malheureuse blesse M. de Calvière, tue M. JoUivet, député, et quelques autres personnes qui cherchaient un refuge dans le jardin des Tuileries *. Alors un officier d'état-major, redoutant un massacre général, court en toute hâte au poste du bord de l'eau, exhorte les gardes municipaux qui l'occupent à ne point braver les colères aveugles de la foule. Il les décide à jeter leurs fusils à la rivière et à se réfugier dans les souterrains de la Chambre des députés.

Cependant, cinq à six cents hommes de gardes nationaux, épars sur la place, s'efforcent de calmer le peuple. Mais le moindre incident pouvait rallumer sa colère, et le temps s'écoulait. Le général Bedeau, dans cette situation périlleuse, ne recevait pas d'ordres •. Lorsque, lassé d'attendre et d'envoyer aux Tuileries ses aides de camp, il fit une der-

1. Le général Bedeau en sauva deux ; un troisième fut massacré entre !es jambes de son cheval.

S. Le corps de M. Jollivet, enfoui à la hâte sous le sable, au bas de la terrasse du bord de Teau, par ordre du général Bedeau, qui craignait que la vue d'un cadavre n'exaspérât le peuple et n'amenât de nouveaux malheurs, fut retrouvé, dans la nuit du 26 au 27, et rendu à sa Tamille le lendemain.

3. Le général de Saint-Jean d'Angely qui commandait les cuirassiers, s'en prenant au général Bedeau de l'inaction des tioupes, l'apostropha avec une vivacité extrême en lui reorochant sa conduite. Cette scène, dont plusieurs officiers furent témoins, répandit et accrédita l'accusation de trahison dont je viens de parler.

nière fois insister avec beaucoup de force auprès du duc de Nemours sur la nécessité de prendre un parti : « Ce n'est plus moi qui commande, » répondit le prince. — « Que le général fasse ce qu'il voudra, » dit le maréchal Bugeaud. Il n'y avait plus de commandement, plus de volonté, tout était confusion, désordre, découragement, déroute.

Depuis le réveil du roi, le cabinet des Tuileries et l'étatmajor avaient été livrés à un flux et reflux incessant de nouvelles, d'avis, de résolutions contradictoires.

Vers neuf heures, le groupe d'hommes politiques qui devaient composer ou soutenir le nouveau cabinet, MM. Duvergier de Hauranne, de Tocqueville, Gustave de Beaumont, de Rémusat, Cousin, Baroche, de Lasteyrie, de Malleville, étaient réunis aux Tuileries. Us insistaient pour obtenir la dissolution de la Chambre, la nomination du général Lamoriciëre au commandement de la garde nationale et la suspension des hostilités. Le roi ne cédait ni ne résistait ; tout demeurait indécis pendant que le peuple, victorieux sur tous les points, s'avançait, en se resserrant et s'organisant de plus en plus, vers les Tuileries où 11 voulait célébrer sa victoire.

M, de Girardin, qui venait de parcourir une grande partie de la ville et qui s'était rendu compte de la démoralisation de la troupe de ligne, de l'opiniâtre aveuglement de la garde nationale et de la force de l'insurrection, se présenta et demanda à pai'ler au roi pour essayer de lui ouvrir les yeux. Le duc de Nemours, pressé par ses instances et par celles de M. Thiers, tenta un nouvel effort auprès de Louis- Philippe, qui consentit enfin à la dissolution de la Chambre. M. de Rémusat rédigea à la hâte une proclamation conçue en ces termes :

« Citoyens de Paris 1

» L'ordre est donné de suspendre le feu. Nous venons d'être chargés, par le roi, de composer un ministère. La Chambre va être dissoute. Un appel est fait au pays. Le

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général Lamoricière est nommé commandant en chef de la garde nationale. MM. Odilon Barrot, Thiers, Lamoricière, Duvergier de Hauranne sont ministres.

» Liberté, Ordre, Réforme.

» Signé : Odilon Baîiiiot, Thiers. »

Des copies de cette proclamation furent immédiatement portées aux imprimeries de la Presse, du Constitutionnel et du National, par MM. de Girardin, Merruau et de Reims. Une heure après, on essayait de la placarder sur les murs; mais rien ne pouvait plus arrêter le peuple. Les républicains épiaient, d'ailleurs, et déjouaient toutes les concessions du gouvernement. La proclamation du ministère Barrot fut partout déchirée et l'on mit à la place, au même instant, ce placard laconique rédigé par M. Flocon et composé à l'imprimerie de la Réforme par M. Proudhon, ancien ouvrier typographe :

« Louis-Philippe vous fait assassiner comme Charles X ; qu'il aille rejoindre Charles X! »

Il n'y avait pas à s'y tromper : le parti républicain levait la tête et s'emparait du mouvement. De son centre d'action, le bureau de la Réforme, une impulsion unique, transmise par des hommes audacieux, se communiquait de proche en proche, de barricade en barricade, à toute l'armée insurrectionnelle. MM. Flocon, Baune, Marc Caussidière, Lagrange, Etienne Arago, Sobrier, Ribeyrolles, Fargin-FayoUe, Tisserandot, etc., excitaient les combattants, envoyaient les mots d'ordre, distribuaient les munitions, fanatisaient la multitude en faisant courir, dans ses rangs, des bruits sinistres, des imprécations, des anathèmes contre le roi; en hasardant, quoique avec précaution encore, le mot de République,

A vrai dire, le peuple n'avait rencontré nulle part de résistance bien sérieuse. Presque partout la garde nationale, s'interposant entre les combattants, avait jeté l'hésitation dans la troupe. Quelques décharges isolées sur le boulevard

du Temple, et principalement dans le faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille, avaient tué ou blessé de part et d'autre un petit nombre d'hommes. Mais ces engagements partiels avaient tous fini par le désarmement des soldats et par une fraternisation au cri de Vive la ligne ^ ! Cette armée si brave, et qui n'en était pas à faire ses preuves, subissait, depuis vingt-quatre heures, tous les contre-coups d'une politique vacillante. En dernier lieu, l'ordre de suspendre le feu, expédié à tous les chefs de corps, avec la singulière injonction de garder leurs positions, acheva de déconcerter officiers et soldats. Au point de vue miU taire, ces deux ordres simultanés et contradictoires trahissaient une telle impéritie, qu'ils furent le signal d'une entière défection morale. Abandonnée du pouvoir, l'armée s'abandonna elle-même et livra le champ de bataille au peuple. Bientôt il n'y eut plus, dans tout Paris, qu'un seul point qui défendît encore les abords des Tuileries : c'était le poste du Château-d'Eau, sur la place dii Palais-Royal. Le peuple s'y précipita.

1. Le chiffre des soldats et des citoyens tués pendant les journées de féYrier a été exagéré. D'après un relevé de la situation au 1*' mars 1848, il y aurait eu 2i2 gardes municipaux, 46 soldats et sous-officiers, 4 officiers tués.

Total pour Tarnoiée 72 morts.

Les registres de l'état civil constatent la mort de 275 hommes et de 14 femmes.

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