LE PEUPLE MAITRE DE PARIS
Pendant que le gouvernement élu à la Chambre prenait avec hésitation les rênes du pouvoir et tâchait' de se maintenir dans une sorte de légalité fictive, le comité de la Réforme s'emparail révolutionnairement des deux positions administratives les plus importantes : la Préfecture de police et la Direction des postes. Après le combat du Châteaud'Eau et l'invasion des Tuileries, M. Etienne Arago, qui se rappelait la révolution de 1830 et qui savait comment se laissent chasser les fonctionnaires des royautés en déroute, se rendit à l'Hôtel des postes. Il trouva la cour encombrée de gardes nationaux ; il leur annonça brièvement la fuite du roi, puis il se présenta dans le cabinet du directeur, M. Dejean. S'étant nommé, il lui déclara qu'il le destituait au nom de la République, et qu'il venait occuper sa place. M. Dejean resta interdit, balbutia, recommanda aux soins de M. Arago une vieille dame, sa parente, qui logeait chez lui, et quitta l'hôtel. M. Arago ne perdit pas une minute ; il rassembla autour de lui les employés et les somma, à leur grande surprise, de pourvoir pour l'heure accoutumée au départ régulier des malles-postes de la République. C'était chose malaisée ; car, entre l'Hôtel des postes et les barrières, il y avait, dans toutes les directions, plus de deux «ents barricades à franchir. Cependant les employés, rivalisant de zèle pour se créer des titres aux faveurs du pou-
voir nouveau, aplanirent toutes les difficultés. Une heure après son entrée en fonctions, M. Arago put écrire à THôtel de ville, au gouvernement quelconque qull supposait devoir y être installé, le billet suivant : « Citoyens gouvernants, le service de la poste pour les d^artements sera fait ce soir comme à l'ordinaire. » Et il tenait parole. A sepl heures précises, toutes les malles-postes brûlaient le pavé des routes, emportant une dépêche laconique qui annonçait à Id France la victoire du peuple et la chute de la dynastie *.
Un autre républicain, également attaché depuis bien des années au journal la Réforme , slnslallait à la môme heure, et à peu près de la môme façon, à la Préfecture de police : c'était M. Marc Caussidière.
Homme d'action, de ruse et de verve révolutionnaire^ propagandiste infatigable, dans les estaminets et dans les^ carrefours, d'une espèce de jacobinisme humoristique, M. Marc Caussidière, grâce à sa stature musculeuse, à sa ligure joviale et sournoise tout à la fois, au geste populaire de son poing robuste, aux saillies de son propos pittoresque, arriva bientôt à une sorte de célébrité bouffonne qui servit merveilleusement ses vues cachées. Épouvantant et rassurant tour à tour, selon l'intérôt de ses ambitions, la bourgeoisie parisienne, il jouera dans la suite de cette histoire un personnage d'une gravité comique, dont les traits ne se retrouvent aussi fortement accentués que chez certains héros de Shakspeare.
Quand, le fusil en main, le pistolet à la ceinture, le sabre
1. M. Bethmont, sur l'ordre du gouvemement provisoire, se rendit, vers dix heures du soir, à la Direction des postes pour en prendre possession et tâcher d'organiser le service du leudcmain. Trouvant la chose faite> il retourna à l'Hôtel de ville, et renonça de très-bonne grâce à ses pouvoirs.
Le relevé suivant des lettres déposées dans les boîtes de l'administration des postes à Paris, pendant les ^3, 24 et 25 février, pourra ne pas paraître^ sans intérêt: 23 février, de 20 à 23,000 lettres. 24 — 8 à iO,000 —
retenu au côté par une grosse corde rouge, affublé d'une redingote crottée, d'une casquette déchirée et d'une paire de bottes hachées en pièces, tant elles avaient de fois, depuis vingt-quatre heures, franchi les barricades, M. Marc Caussidière parut à la Préfecture de police escorté de deux chefs de barricade, MM. Cahaigne et Sobrier *, ce fut une explosion de joie dans la bande populaire, qui, maîtresse déjà de la place, lui en fit les honneurs. Voici ce qui s'était passé avant sa venue.
Vers deux heures de l'après-midi, la nouvelle de l'abdication du roi avait été apportée à M. Delessert par quel-^ ques gardes nationaux. Presque au môme moment, avant qu'il eût eu le temps de prendre un parti, une colonne d'insurgés très-nombreuse et très-menaçante vint assaillir les portes de l'hôtel en demandant des armes *. Les cours étaient occupées par trois cents hommes de la garde municipale à cheval, par des gardes à piçd, par le 70*^ de ligne,, et par une compagnie des chasseurs d'Orléans sous lesordres du général Saint- Arnaud.
Après quelques pourparlers, le préfet, espérant calmer l'émeute, ordonne qu'on passe des fusils à la foule par la porte entre-bâillée ; mais cette concession ne sert qu'à la rendre plus exigeante. Les insurgés veulent absolument pénétrer dans l'hôtel, ils veulent surtout désarmer la garde municipale. Enfin le préfet consent à rendre la place à M. Gaxteret, officier de la garde nationale, et se retire par la cour du Harlay. Il s'agissait de faire sortir les troupes. Les gardes municipaux refusent de livrer leur poste. Le peuple qui attend s'impatiente ; tout à l'heure il consentait à laisser passer les soldats avec les honneurs de la guerre,
1. M. Sobrier commandait à la barricade de la rue Mazagran, où la colonne du général Bedeau s'était arrêtée. Il s'y était signalé par une bravoure d'autant plus frappante, qu'elle contrastait davantage avec sa taille frêle et sa physionomie délicate.
2. Dès la veille, à quatre heures, madame Delessert avait quitté l'hôtel de la préfecture -sur le bruit qu'il allait être attaqué par les insurgés
maintenant il exige qu'ils déposent les armes. En valu les employés supérieurs de l'hôtel les supplient, le général Saint-Arnaud leur ordonne de se soumettre ; les gardes municipaux repoussent avec indignation une capitulation qu'ils estiment déshonorante. Pendant que l'émeute gronde aux portes, une lutte s'engage entre ceux qui consentenlt à capituler et ceux qui veulent mourir les armes à la main. Enfin ces derniers, voyant que tout est perdu, brisent leurs armes, vident leurs gibernes, déchirent leurs cartouches en poussant des cris de rage. Les officiers de la garde nationale exigent du peuple la promesse qu'on laissera sortir la troupe sans l'insulter, et s'engagent à conduire les gardes municipaux à Vincennes. Les portes s'ouvrent. Les cavaliers, la tête nue, passent les premiers à travers les murmures de la foule, puis les fantassins, puis les chasseurs d'Orléans, avec lesquels le peuple fraternise. La garde nationale protège de son mieux la triste colonne qui s'avance vers la place de l'Hôtel de ville. Sur le quai aux Fleurs, une immense barricade lui barre le passage. Une décharge à bout portant renverse plusieurs soldats ; une femme et un garde national sont tués roides. C'est le signal d'une nouvelle lutte ou plutôt d'un effroyable sauvequi-peut. Culbutés, poursuivis, un grand nombre de gardes municipaux sont tués ou blessés mortellement ; le colonel et le chef d'escadron n'échappent que par miracle. Le dévouement de quelques combattants les dérobe à la fureur des autres ; on les cache, on les travestit ; des hommes du peuple les gardent chez eux jusqu'à la nuit tombante, puis ils sont conduits en sûreté à la mairie. Le général Saint-Arnaud, renversé de cheval, entouré par une foule furieuse, est dégagé par quelques gardes nationaux, qui le sauvent en le menant à l'Hôtel de ville.
Les chasseurs d'Orléans, qui s'étaient séparés sur le quai des gardes municipaux et qui se dirigeaient vers les Tuileries, rencontrent sur leur chemin une bande populaire qui en revient. Les insurgés, mis en belle humeur par le
vin qu'Us ODt bu en abondauce et par les libertés de toute sorte qu'ils viennent de prendre dans le palais des rois, s'approchent des soldats et les accostent aux cris de Vive la iigne ! On s'embrasse, on se tutoie, on se donne de vigoureuses poignées de main ; les insurgés offrent aux soldats des jambons, des pâtés, qu'ils ont pris dans les cuisines royales et qu'ils portent en trophée au bout de leurs piques. Pendant que ceux-ci, déconcertés, étourdis, ne savent trop ce qu'ils doivent dire ou faire, on vide lestement leurs gibernes, on s'empare, tout en riant, des fusils, des shakos, puis on s'éloigne au cri de Vive la R^ublique !
Revenons à M. Caussidière. Après avoir harangué la foule et s'être fait reconnaître comme délégué du peuple souverain à la Préfecture de police, il prit immédiatement possession des bureaux, rédigea au courant de la plume et envoya placarder sur tous les murs la proclamation suivante :
» Un gouvernement provisoire vient d'être installé ; il est composé, de par la volonté du peuple, des citoyens F. Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon* Ledru- RoUin, Recurl, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien.
» Pour veiller à l'exécution des mesures qui seront prises par ce gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi pour ses délégués au département de la police les citoyens Caussidière et Sobrier.
« La môme volonté souveraine du peuple a désigné le citoyen Etienne Arago à la direction générale des postes.
•> Comme première exécution des ordres du gouvernement provisoire, il est ordonné à tous les boulangers et fournisseurs de vivres de tenir leurs magasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin.
» Il est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire. Il a été trop souvent trompé par la trahison ; il importe de ne pas laisser de possibilité à d'aussi terribles et d'aussi criminels attentats.
268 UISTOIRE DE LA RÉVOLUTIOiN DE 1848.
» Pour satisfaire au vœu général du peuple souverain, le gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l'aide de la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques ; mais, en même temps, il a conservé dans les prisons, toujours avec Tassistance honorable de la garde nationale, les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.
)> Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits du peuple souverain sont invitées à faire parvenir aussitôt que possible, aux délégués au département de la police, les npms des victimes de leur dévouement à la chose publique, afin qu'il soit pourvu aux besoins les plus pressants.
» Les délégués au département de la police y » Caussidikre, Sobrier. »
Cette proclamation, qui contenait une liste inexacte des inembres du gouvernement provisoire et qui constituait, sans que celui-ci en eût eu connaissance, une autorité indépendante, ne fut point insérée au Moniteur, malgré lesvives réclamations de M. Caussidière *. A partir de ce moment, une lutte secrète s'engagea entre Tadministration révolutionnaire de MM. Caussidière et Sobrier, bientôt divisés entre eux cependant par la jalousie du pouvoir et de la popularité, et le gouvernement officiel de l'Hôtel de ville. Ce refus d'insertion au Moniteur fut le premier indice de l'antagonisme qui devait si violemment éclater, à quelque temps de là, entre les éléments divers de la révolution : ce fut le prélude de la guerre civile.
Pendant que la République prenait ainsi possession de Paris, un seul point isolé^ l'hôtel des Invalides, recueillait
1. Le 25, dans la matinée, M. Caussidière fît chercher par une Tingtaioe d'hommes armés le commissaire du gouvernement auprès du Moniteur, M. Lemansois, pour lai intimer l'ordre de faire insérer sa proclamation; mais celui-ci s'y refusa : la défense du gouvernemont était formelle.
IIISTOIUE DE LA UÉVOLUTiOiN DE 1848. 2i>l>*
encore les débris de la royauté, mais sans pouvoir les défendre. Là, comme au Palais- Bourbon, la duchesse d'Orléans résistait aux conseils timides qui la pressaient de mettre sa vie en sûreté. Il fallut, pour la décider à quitter sa retraite, qu'elle apprit de M. Barrot les tristes résultatsde la tentative faite %n sa faveur à l'Hôtel de ville, et la nouvelle qu'un groupe de peuple se dirigeait sur les Invalides. Alors seulement elle consentit à s'éloigner. M. de* Mornay la conduisit à pied chez une personne dévouée qui demeurait dans le voisinage, madame Anatole de Montes quiou. Le comte de Paris la suivit à quelque distance, entouré d'un groupe d'amis. Il était près de six heures. La princesse monta presque aussitôt dans la voiture de M. de- Montesquiou avec le jeune prince. M. de Mornay et M. Régnier l'accompagnaient. La sortie de Paris fut difficile ; ili fallait traverser des groupes d'insurgés à qui tout fuyard était suspect. Mis en joue à la barrière, le cocher lança hardiment ses chevaux au plus épais de la foule, au risque de fracasser sa voiture sur les pavéà amoncelés ; sa hardiesse réussit. La princesse arriva le soir même au château de Bligny, près d'Arpajon, où le duc de Chartres lui fut amené par madame de Montesquiou. Elle y demeura jusqu'au 26, pendant que M. de Mornay, rentré dans Paris, se procurait un passe-port pour l'Allemagne ^ Le 26, à dix heures du soir, elle gagna en poste le chemin de fer de Lille, où elle attendit, sans quitter sa voiture, le départ du convoi pour la Belgique *. En passant la frontière, la princesse, qui avait montré jusque-là beaucoup de calme et de résignation, fondit en larmes. Elle se rappelait sans doute les acclamations, les fêtes, les transports qui avaient salut*^ naguère sa venue sur cette terre française où l'attendait un trône et où elle ne laissait qu'un tombeau. Son âme, douce
1. M. Odilon Barrot avait conseillé à la duchesse d'Orléans de ne point rejoindre Louis-Philippe.
2. Par le même convoi, M. Antony Tbouret allait, en qualité de commissaire* du gouvernement provisoire, Taire proclamer la République à Lille.
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•et pieuse, s'arrachait d'un eiforl plus cruel encore peulôtre à la tombe qu'au trône ; elle donnait plus de larmes à la patrie de ses douleurs qu'à la patrie de ses prospérités.
Dans le môme temps, le duc de ^temours, qui l'avait quittée aux Invalides, favorisé dans sa fuite par le colonel •de Courtais et M. Dailly, maître de poste de Paris, gagnait les côtes, après être demeuré plusieurs jours caché dans une maison voisine du Luxembourg. Le gouvernement provisoire ignora volontairement sa présence.
Quant à la duchesse de Montpensier, elle ne retrouva les siens qu'après bien des fatigues et bien des angoisses. Son mari lui avait fait dire, chez madame de Lasteyrie, qu'il l'attendrait à Eu ; mais, lorsqu'elle arriva, accompagnée de M. Thierry et de M. Estancelin, à la résidence royale, non- •seulement elle n'y trouva personne, mais encore elle manqua des objets les plus indispensables à son service. Repartie le soir môme pour Bruxelles, sans avoir pu prendre le moindre repos, elle fut forcée de s'arrêter à Abbeville. La fermentation populaire y était extrême. La voiture delà princesse attirait l'attention. M. Thierry jugea prudent de mettre pied à terre pour traverser la ville sans être reconnus. La nuit était sombre et pluvieuse. On s'égara dans les rues. S'étant trompé de route, on erra plusieurs heures sous une pluie glacée, dans les ténèbres, attendant toujours M. Estancelin, qui devait amener hors des portes une voiture. La princesse perdit un de ses souliers dans la boue ; mais sa jeunesse, son heureux naturel, sa précoce expérience des révolutions la soutenaient. « J'aime encore mieux cela que la table ronde, » disait -elle gaiement à M. Thierry, faisant allusion à l'ennui des soirées de famille chez la reine.
Enfin, la voiture de M. Estancelin arriva, et l'on franchit dans la nuit la frontière belge.
Le duc de Wurtemberg quitta Paris, muni de passe-ports pour l'Allemagne que lui envoya M. de Lamartine. Le gouvernement provisoire favorisait toutes ces évasions.
M. Guizot, qui s'était enfui par les derrières du ministère de rintérieur, avec MM. Duchâtel, de Salvandy, Hébert, au moment où M. Barrot venait en prendre possession *, se réfugia chez madame de Mirbel, et y demeura plusieurs jours. M. de Lamartine et M. Arago facilitèrent sa sortie de France. Par un singulier hasard, le convoi du chemin de fer par lequel M. Guizot gagnait la Belgique emportait, au même moment et sans qu'il le sût, une femme dont Tin- (luence sur lui, vraie ou supposée, avait excité la défiance universelle, une étrangère que l'opinion rendait en partie responsable de l'impopularité sous laquelle il succombait : la princesse de Lieven •.
Louis-Philippe, la reine, madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier, entourés, comme nous l'avons vu, d'une escorte nombreuse, étaient arrivés à Saint-Cloud, entre deux et trois heures. Plusieurs fois, pendant ce rapide trajet, le roi, se parlant à lui-même, avait murmuré le nom de Charles X. Les souvenirs de 1830 et de tristes analogies revenaient en foule à sa mémoire. Cependant il ne manifestait aucune inquiétude; encore moins songeait-il à prendre contre l'insurrection victorieuse des mesures politiques ou militaires. Quand le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély se présenta pour recevoir ses ordres et lui demander s'il devait rassembler les troupes, organiser un plan d'attaque ou de résistance : « Gela ne me concerne plus, répondit le roi, c'est l'afTedre de Nemours. » Étant allé à Trianon, il se mit à une fenêtre, y resta longtemps à regarder le parc, critiqua la disposition de quelques massifs : « M. Neveu s'est trompé, » dit-il ; et, s'étant fait apporter une plume, il rectifia sur le plan ce
1. Ce fut M. Chi^mboUe qui aTertit les miDistres de TarrÎTée de M. Barrot et de ton cortège populaire.
2. La princesse de Lieven, qui sentait cette réprobation peser sur elle, Tut saisie d'un si grand effroi, que ses amis eurent toutes le» peines imaginables à lui persuader de faire quelques pas dans la rue pour allôr réfugier tes terreurs dans un asile inviolable, à l'ambassade d'Autriche.
qu'il considérait comme des erreurs. Mais tout à coup une détonation qui retentit sous. les croisées du château le tira de cette espèce dlnsoudance. La plus vive agitation se trahit sur son visage ; il demanda en toute hâte des chevaux pour Dreux et s*occupa, avec une anxiété visible, de changer de costume, afin de se rendre méconnaissable. D ôta sa perruque, coupa ses favoris, mit d'énormes lunettes vertes, rabattit sur son front un bonnet de soie noire et enveloppa le bas de sa figure dans un cache-nez. C'est travesti de la sorte qu'il prit, à la chute du jour, la route de Dreux, où il arriva vers onze heures. Le maire et le souspréfet, qui ignoraient les événements de la journée, se présentèrent aussitôt pour lui rendre leurs devoirs ; il leur annonça son intention de rester à Dreux trois ou quatre jours pour y attendre la résolution définitive des Chambres. H parla avec prolixité de la sagesse de sa politique, des prospérités de son règne ; il se plaignit de l'ingratitude de certains hommes ; puis, avant d'aller se reposer, il visita aux flambeaux les dernières constructions qu'il avait ordonnées dans la chapelle. Pendant son sommeil, les autorités de Dreux apprirent, par un ami de M. Bethmont, qui venait de Paris, la déchéance de la dynastie et l'installation du gouvernement provisoire. Cette nouvelle, communiquée au roi à son réveil, le décida à quitter la France. On lui conseilla de se séparer de sa famille, afin de gagner plus facilement la côte.
M. le duc de Montpensier était resté dans Paris; il y demeura quinze jours, pendant lesquels il communiqua constamment avec M. de Rémusat, espérant encore un retour des événements. Sur ces entrefaites, le roi et la reine arrivaient dans une maison isolée appartenant à M. de Perthuis, aide de camp du roi, près la chapelle Notre-Dame-de-Grâce, sur le mont Joly, à peu de distance d'Honfleur. Le général Dumas dépêcha immédiatement un exprès au fils de M. de Perthuis, qui commandait un gardecôte, afin qu'il disposât tout pour l'embarquement de la
HISTOIRE DE LA KÉVOLUTIOiN DE 1848. 273
famille royale. Dans la nuit du 26 au 27, Louis-Philippe, Marie-Amélie, le général de Rumigny et M. Paulignes, officier d'ordonnance, arrivèrent, suivis de deux domestiques, dans la maison de M. de Perlhuis. Le vent soufflait avec violence sur toute la côte. Le petit bâtiment de M. de Perthuis manqua vingt fois de chavirer dans le long détour qu'il lui fallut faire pour gagner Honfleur. Il était impossible de songer à se mettre en mer. Cependant la fermentation qui agitait déjà les populations qu'on venait de traverser était trop inquiétante pour que le roi pût, sans imprudence, prolonger son séjour dans un lieu si peu caché»; il fut convenu qu'on tâcherait de s'embarquer à Trouville. Le 28, à deux heures du matin, M. de Perthuis s'y rendît avec M. de Rumigny et M. Besson, ancien officier de marine, afin de fréter, s'il était possible, une barque de pèche. Le roi, qui avait pris le nom de Lebrun, les rejoignit vers dix heures avec Thuret, son valet de chambre. On passa la journée dans la maison d'un médecin, "M. Biard. La tempête, loin de se calmer, redoublait de fureur. Les plus hardis pilotes déclaraient la mer impraticable ; néanmoins, on comptait à tous risques s'embarquer le lendemain, mais, le 29 au matin, les mariniers vinrent dire à M. de Perlhuis que la marée ne donnait pas assez d'eau pour prendre le large, et qu'avant trois ou quatre jours aucune barque de poche ne pourrait sortir. Au môme moment, on apprenait que la population de Trouville commençait à s'émouvoir; le bruit courait dans la ville que M. Guizot s'y cachait. Il devenait périlleux pour Louis-Philippe d'y rester. Le {*' mars, en effet, vers dix heures du soir, la maison de M. Biard est subitement entourée par les gendarmes. On dit que ce n'estpas le ministre, mais le roi lui-même qui s'y trouve. Toute la population est sur pied* Le commissaire de police se présente pour faire une perquisition. Pendant que M. de Perthuis le reçoit avec une présence d'esprit qui trompe tout le monde, le roi s'évade à pied par les derrières de la maison et se jette dans la campagne, A Touques,
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on lui procure une voiture pour Honfleur, oit il arrive le- 2 mars, à cinq heures du malin. La reine, qui s'y est rendue avec le général Dumas, l'attend depuis deux jours, en proie aux transes les plus vives. Le consul britannique a mis à la disposition du roi le paquebot PExpress, qui chauffe dansle porl du Havre. Le soir, on s'embarque sur un bac el on arrive au Havre. Louis -Phi lippe et la reine se rendent séparément sur le paquebot anglais ; peu après Ih étaient hor» de danger, loin des côtes de France.
Mais retournons pour un moment sur nos pas. L'heure élait avancée ; peu à peu la foule lassée abandonnait l'Hôtel de ville; les salles et les galeries se vidaient. Après le repasque j'ai décrit plus haut, le gouvernement provisoire s'était remis au travail. Il rendait à la h&te décret sur décret pour assurer rapprovislonnemenl de la population et pour protéger Paris du mieux qu'il était possible, soit contre une attaque des troupes royales, soit contre les excès de la multitude. De lui-màme, le peuple gardait ses barricades. Sa victoire lui était cbère ; il ne la voulait ni abandon- . ner ni déshonorer. Des patrouilles de volontaires circulaient dans les rues ; des sentinelles en guenilles veillaient & la sûreté du riche, qui tremblait pour sa vie et pour ses biens.
L'histoire le dira à l'étei'uel honneur de ce peuple, pasun acte de violence sur les personnes ne fut commis, pasune propriété particulière ne fut même menacée, pendant le long espace de temps qui s'écoula entre la chute du pou- 1 oir monarchique et la constitution du pouvoir républicain. Malgré ce qui se rencontre toujours de ferments impur» dans le soulèvement des masses, la générosité, la douceur, un naïf enthousiasme de fraternité, un fier désintéressement, une courtoisie délicate, furent la vengeance de ce peuple, si justement ulcéré, sur ceux qui avaient oublié ou calomnié sa nfisére.
El pourtant il avait été excité pendant le combat par des fanatiques, par des conspirateurs, par des hommes fami-
liarisés avec la théorie de l'assassinat politique. Plus d'u» Marat subalterne lui soufflait déjà dans l'ombre ses inspirations sanguinaires; mais le délire même de ce peuple en armes, abandonné à son propre génie, dans l'ivresse de la> victoire, ne trahit que le secret de sa grandeur. L'idéal delà République, longtemps caché, enfoui dans son sein,, avec une passion jalouse, en sortit pur. Les premières paroles qu'un poëte adressa, au nom du peuple républicain, à la France et au monde, furent des paroles de paix et deconcorde.
Le gouvernement provisoire prenait en main la plusbelle, la plus religieuse tâche qui soit jamais peut-être échue à des hommes : un peuple fier, courageux, intelligent, soulevé pour défendre le droit, l'honneur, la moralité politique, lui confiait spontanément le soin de ses destinées. Victorieux, il abdiquait sur l'heure même de sa» victoire et remettait à des hommes, qu'il jugeait plus capables que lui d'en user avec discernement, un pouvoir qu'il voulait bienfaisant, conciliateur et juste. Ce peuple magnanime n'exigeait. qu'une seule chose, mais il î'exigeail avec passion : il voulait que, répudiant un règne antinational, on reprît sincèrement la tradition de liberté expansive et d'unité qui, depuis les premières origines de notr& histoire jusqu'à la révolution de 93, avait de plus en plu» cimenté la puissance de la nation française en étendstnt sa gloire. Il voulait que l'on rendît au pays sa vigueur énervée par de pernicieux enseignements et par des pratiques détestables. Une voix sortie de ses entrailles, une voî». qui éveillait des échos jusqu'aux confins du monde, appelait les élus de l'Hôtel de ville à une entreprise signalée.
£t tout paraissait conspirer à la leur rendre facile. Pav un concours extraordinaire de circonstances heureuses, le gouvernement provisoire, bien qu'issu d'une insurrectionet investi du pouvoir par une élection tumultuaire, représentait avec éclat toutes les forces légitimes que la raison-
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reconnaît et qu'honore la conscience publique. M. Dupont (de TEure) y apportait l'autorité d'une longue vie éprouvée et d'un caraclère incorruptible ; MM. Arago et de Lamartine, l'illustration de la science et de l'art, la noblesse du langage, la délicatesse des mœurs, et cette tempérance des opinions éclairées qui devait, en rassurant les vaincus, aplanir les voies à la réconciliation ; MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, avec l'initiative révolutionnaire, la confiance . plus intime du peuple. Aucune résistance sérieuse n'était à redouter au dedans, aucune entreprise à craindre du dehors.
Dans la nuit môme de son installation, le gouvernement provisoire recevait, par la boubhe des maréchaux et des généraux les plus illustres, Thommage de l'armée. La garde civique, compromise avec le peuple, se voyait en quelque sorte contrainte d'accepter comme sienne une révolution précipitée par son imprudence. Sur un signe du télégraphe, les départements allaient tous passer, en un •clin d'oeil, de la monarchie à la République. L'empressement sans pudeur des serviteurs de la dynastie à venir saluer cette République qu'ils déclaraient, la veille, plus impossible encore que haïssable, ne découvrait que trop, dans le pays légal, ce néant des convictions au sein duquel se prépare la décadence et se consomme la ruine des pouvoirs caducs. La vieille société quittait la place. La société nouvelle s'inclinait devant ses législateurs.
Considérer à ce point de vue la révolution de février et l'institution de la République, c'est, je ne l'ignore pas, entrer en contradiction complète avec l'opinion commune, qui ne veut plus voir aujourd'hui dans cette révolution que l'habile manœuvre d'une faction, qu'un acte de violence et -de traîtrise. Suivant le nombreux parti humilié en février, un ordre donné à propos, un mouvement de troupes mieux •exécuté, un prince de plus à Paris, Un combattant de moins dans la rue, un orateur absent de la Chambre, et la dynastie était sauvée, et le pays légal reprenait, après un désor-
dre presque insensible, le cours de ses prospérités. L'avenir n'est pas loin qui fera justice de ces frivoles assertions. L'histoire montrera avec évidence que jamais peut-être la surprise, l'accident, l'action personnelle d'un homme, n'eurent moins de part dans le renversement des choses établies. La révolution de 1848 ne s'est faite, il faut bien qu'on le sache, ni ^ar conspiration, ni par connivence, ni par coup de main, ni par guet-apens. La force matérielle, et c'est là le caractère supérieur de cette révolution, n'y eut qu'un jeu très-secondaire. Il n'est pas un chef de parti qui se puisse vanter avec fondement qu'il l'ait conduite ou qu'il eût pu la vaincre.
Le peuple de Paris, en s'emparant de l'Hôtel de ville et en y proclamant spontanément, malgré la plupart des chefs de la démocratie, le gouvernement républicain, n'a été que l'exécuteur d'un arrêt depuis longtemps suspendu sur le pays légal. La dynastie d'Orléans et la bourgeoisie, qui gouvernaient toutes choses avec une présomption dédaigneuse, et qui n^avaient su voir et sentir que la vie matérielle, que- le mouvement en quelque sorte mécanique de la France, n'avaient demandé ni au sentiment religieux, ni à l'honneur national, ni à l'instinct populaire la force morale qui consacre et féconde le droit de souveraineté. La souveraineté leur était ôtée. Quoi de plus simple, de plus aisé à comprendre, de plus conforme à la logique du progrès social et aux lois éternelles de la civilisation !
Dans son rapport immédiat avec le règne de Louis-Philippe, la révolution de 1848 n'a pas d'autre cause ni d'autre explication. Dans son rapport, encore obscur, avec l'avenir, je la considère, on l'a vu, comme une transformation ascendante de la vie morale et matérielle du peuple.
Le gouvernement provisoire et l'Assemblée constituante ont eu en leur puissance tous les moyens imaginables de hâter cette transformation par l'organisation de l'éducation nationale et par l'administration de la richesse publique, réformées selon les principes de l'égalité démocratique. L 16
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Mais dix-sept années d'opposition au pouvoir n'avaient pa» préparé les radicaux à le posséder. Politiques de tribune^ de barreau ou de journalisme, aucun d'eux n'avait ni le ca> ractère, ni le génie de Tbomme d'État. Troublés dans leurs conseils, divisés contre eux-mêmes, on les a vus se heurter et trébucher à chaque pas. Pendant ces contentions et ce» discordes, le temps a fui, l'occasion s'est envolée. A l'heure où j'écris ces lignes ^, l'esprit d'aveuglement étend de nouveau sur la France ses sombres ailes< Il appesantît les cœurs ; il abat les volontés. Tout est confus, vacillant, inerte et morne. Les meilleurs perdent courage et les pires perdent honte. Cependant les signes prophétiques ne s'effacent point à l'horizon : ils reparaissent, ils se multiplient, ils tiennent en éveil l'âme du peuple. Une défaillance passagère du pays lassé n'étonne ni sa foi ni sa constance. Refoulée dans les profondeurs, l'idée s'y étend et s'y enracine.
La société, qui se décompose, fertilise à son insu la société qui germe. Pour aller moins vite que le désir, la sagesse des nations n'en fait pas moins sa tâche. La métamorphose s'accompht. La liberté et la raison en ont le secreL Ouvrières immortelles d'une œuvre divine, elles opèrent silencieusement, avec sûreté, sans jamais suspendre leur travail, la transformation du monde.