‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 3 sur 29 · CHAPITRE PREMIKK. fî · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIKK. fî

bureau du président et, au-dessous, la tribune. Sur les deux faces latérales et sur la partie cintrée, s'élageaient dix rangs de banquettes, coupés de bas en haut et de distance en distance par des escaliers qui se prolongeaient jusqu'à une galerie supérieure contournant la salle. Aux pieds de ces gradins et de la tribune, était réservé un espace libre.

A trois mètres environ au-dessus du dernier gradin s'ouvraient les tribunes, divisées en deux étages dont le second atteignait les jours qui éclairaient la salle. Les tribunes placées à la gauche du président étaient destinées aux sténographes , celles de droite aux rédacteurs en chef des journaux; les autres, publiques ou réservées, étaient séparément desservies par quatre larges escaliers.

La décoration de la salle était d'une extrême simplicité.

La vérification des pouvoirs ne donna lieu à aucun incident remarquable. Un fait bizarre fut seul signalé. Deux candidats du même nom, Schmit, s'étaient présentés à Paris : l'un, ouvrier cordonnier; l'autre, fils d'ouvrier, disait-il, mais ancien fonctionnaire public. Les votes, réunis au profit d'un seul, avaient fait proclamer ce dernier, à l'Hôlel-de-Ville; sur les réclamations de 4,000 électeurs qui déclaraient avoir voulu élire le premier, et, sur l'examen et la preuve de cette double candidature, l'élection fut annulée.

Cette rapide vérification des pouvoirs permit do constituer, dès le lendemain même, le bureau.

Le scrutin donna à M. Bûchez 382 voix, à M. Trélat 234, à M. Recurt 91.

M. Bûchez fut proclamé président.

Nommés à la pluralité des voix , les vice-présidents furent MM. Recurt, Gavaignac, Gorbon, Guinard, Gormenin, Sénard; les secrétaires, MM. Peupin, Robert ( des Ardcnnes ) , Degeorges , Félix Pyat , Lacrosse, Emile Péan ; les questeurs, MM. Degousée, Bureaux de Pusy, le général Négrier.

Le président d'âge , M. Audry de Puiraveau , ayant procédé à l'installation du Bureau définitif par quelques paroles de cœur chaleureusement accueillies , M. Bûchez remercie de l'honneur qui lui est

fait, et qu'il accepte comme un devoir : « Jamais,

(lit-il, il n'y eut plus grande autorité que dans cette Assemblée. Elus par des millions de suffrages , citoyens, vous représentez l'unité de la France. Vous avez manifesté avec unanimité sa volonté pleine et entière. Hier, vous avez dix-sept fois salué par vos acclamations la République démocratique. [Bravo! bravo!) Je le constate ici, je le constate parce que c'est un engagement que nous avons pris avec l'avenir. [Oui! oui! très-hien!) » Et il termine ainsi : « Attendu l'installation du Bureau , l'Assemblée nationale est définitivement constituée. \ ive la Répu- ])li({ue! »

L'Assemblée tout enlièrc se lève, et répète ce cri cà plusieurs reprises.

CIlArmu: PRliMlKR.

L'Assemblée constituée , sa préoccupation immédiate fut de déléguer le pouvoir exécutif.

Avant même sa réunion , dès que les élections avaient été connues , les représentants des diverses nuances, la presse, chacun des membres du Gouvernement provisoire , avaient songé à préparer les éléments de cette décision suprême. Des entrevues, des pourparlers, des délibérations avaient eu lieu. On se refusait à livrer à l'improvisation d'un seul jour le choix de celui ou de ceux à qui serait confiée la direction des destinées du pays, alors que l'agitation révolutionnaire était encore incandescente , que les partis se convulsionnaient, que les nationalités, partout surgissantes, étaient à la veille de faire appel à la France.

Qui serait digne d'un tel mandat?

Qui aurait assez de courage et de dévouement pour l'accepter?

Si le Gouvernement provisoire (et c'était miracle) avait traversé la tempête sans naufrage, c'était grâce à la dictature, grâce aussi à l'habile modération qu'il avait pratiquée; mais le Gouvernement qui allait lui succéder aurait une autorité chargée de toutes les responsabilités , tandis que l'Assemblée aurait tous les pouvoirs.

Quelle forme enfin adopterait-on? Celles que l'on discutait étaient nombreuses :

Un président intérimaire;

Des ministres nommés directement par l'Assemblée;

Un président du conseil, choisissant les ministres;

Une commission, ou de cinq, ou de trois membres;

Le maintien du Gouvernement provisoire.

Et ces difficultés pratiques, de personnes et de forme, étaient dominées par une question bien plus élevée, bien plus ardue :

Quelle serait l'essence même de ce pouvoir? Dans son enfantement, qui l'emporterait? l'homogénéité d'opinions, de pensées, de vues? ou bien les sentiments de conciliation et de transaction?

A cet égard , deux hommes paraissaient plus spécialement représenter les aspirations des fractions les plus opposées de la nation.

M. (le Lamartine, par sa naissance, ses antécédents, sa fermeté et sa modération, sa bienveillance naturelle, l'éclat de son génie, les seize cent mille suffrages de ses électeurs, semblait devoir réunir, autour de son nom, la bourgeoisie, la noblesse, le clergé, et cette nombreuse clientèle de la célébrité.

M. Ledru-Rollin, par son opposition radicale à la monarchie , ses anciens rapports avec les meneurs des clubs les plus avancés, la fondation du journal La Reforme, >os principes nellement affirmés, son talent d'orali^ir, sa verve de tribun, ses sympathies

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souvoul manifestées en faveur dos liavailleurs , avait su captiver une popularité immense , et paraissait devoir grouper autour d(> lui et les ouvriers les plus influents et les plus ardents révolutionnaires.

Des amis communs songèrent à rapprocher ces deux éminentes individualités. S'ils y parvenaient , ils avaient la conviction qu'ils auraient rendu un service signalé au pays : dans celte fournaise d'esprits troublés, de passions déchaînées, de partis exagérés, étouffer les haines en ébullition et les colères prêtes à éclater en guerre civile; concilier et rallier; satisfaire également les vœux les plus contraires^ c'était œuvre de bon sens, d'humanité, de patriotisme; c'était le salut public. MM. Bastide et Bois le Comte s'y employèrent auprès de M. de Lamartine, ([u'ils secondaient aux affaires étrangères : ils impressionnèrent et gagnèrent son âme loyalement désintéressée, par des arguments de cœur et de haute politique.

Je laisse parler M. de Lamartine. Après avoir déduit les raisons d'Etat qui le portaient à refuser la présidence intérimaire que certains amis lui offraient, il ajoute :

(( Le devoir d'un vrai républicain et d'un vrai patriote est de tout sacrifier pour que la Bépublique ne se divise pas à son origine, et pour que l'Assemblée nationale, obtenue avec tant d'efforts, à peine introduite parmi nous dans un milieu qui la. repousse, soit acceptée, assise, sauvée et s'empare insensiblement de l'autorité et de la force qui lui appartiennent. Cette force lui manque totalement encore; il faut la

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lui donner par toutes les mains et par les mains

mêmes de ceux qui auraient voulu l'écarter Ces

hommes disposent de cent vingt mille hommes des Ateliers nationaux, armée aujourd'hui douce et patiente , demain insurgée à leur voix. Ils disposent des délégués du Luxembourg et des cinquante mille ouvriers fanatisés par leur prédication. Ils disposent de la partie prolétaire de la garde nationale nouvelle, qui compte au moins soixante mille bayonnettes. Ils disposent des clubs ameutés en une nuit par eux. Ils disposent en outre, par la Préfecture de police et par l'Hôtel-de-Ville, du corps des Montagnards, des Lyonnais, de la Garde républicaine, des Gardiens de Paris, et de tous ces rassemblements révolutionnaires armés, qui ne reçoivent le mot d'ordre que des républicains les plus ombrageux. »

Concéder à ces républicains leur part légitime dans le Gouvernement, leur donner cette satisfaction légale, n'était-ce pas désarmer la violence et arracher l'Assemblée à des périls imminents?

D'un autre côté, MM. Dupont (de l'Eure), François Arago, Marie, Carnot, Marrast, G.irnier-Pagès étaient sollicités par leurs amis de concerter une résolution, de ne pas se laisser surprendre par les événements, de donner riuipalsioii afin de c*>iijurer des chances ignorées, désastreuses sans doute.

Une conférence eut lieu chez M. Marie, au mi-

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nistcrc des travaux publics. M. Du[)ont (de l'Eure) paraissait peu envieux de porter plus longtemps le fardeau de l'autorité ; sans l'épuiser, les travaux et les orages du Gouvernement provisoire avaient fatigué sa verte vieillesse. Il manifesta une répugnance invincible à faire partie d'un pouvoir qui ne serait pas homogène. La lutte, au dehors du Conseil, lui semblait suffisamment lourde ; il ne tolérait plus la pensée de débats au cœur même du Cabinet. Son caractère et sa parole exerçaient une juste influence sur les membres de la réunion. Les partisans d'un pouvoir homogène l'appuyèrent de tous leurs arguments. Ils disaient : « Un Gouvernement divisé d'opinions et de tendances est logiquement affaibli; sa volonté indécise enlève à son coup d'œil la sûreté, à sa main la fermeté ; les tiraillements alanguissent son action et paralysent ses efforts. Placé entre l'Assemblée et le peuple révolutionnaire, ce pouvoir de compromis ne satisfera complètement ni l'un ni l'autre. Chaque parti se croira autorisé à fonder des espérances, sinon sur la complicité, du moins sur la tolérance ou les complaisances de certains membres du Conseil. De là, des tentatives plus fréquentes, des entreprises plus hardies. Une polititiue à bascule n'est plus possible. Vouloir naviguer entre deux eaux , c'est courir au gouffre. L'anarchie et la réaction sapent des deux côtés la République. Il est urgent de s'unir , de comprimer l'exaltation des clubistes , tout en déjouant les menées des monarchistes. Pour y réussir, il faut inspirer la foi par l'harmonie; pour

assurer lo cours de la Révolution, il faut prévoir à leur origine les débordements et les maîtriser. L'Assemblée menacée , on doit la défendre. Composer avec ceux qui prétendent lever sur elle une main sacrilège, n'est pas prudence, mais faiblesse. Obtenir d'elle une confiance absolue est indispensable ; car, sans cette confiance, le pouvoir délégué par elle peut-il vivre plus d'un jour? La majorité du Gouvernement provisoire doit donc se détacher de la minorité, toutefois sans hostilité contre d'anciens collègues. »

Rien ne fut décidé. On résolut seulement de sonder les dispositions des représentants, puis de se réunir de nouveau.

Ce délaissement des membres les plus avancés du Gouvernement provisoire suscitait un nouveau danger. Non-seulement il les rejetait du pouvoir dans l'opposition, mais il forçait à compter avec les anciens députés de la gauche et du centre gauche. Accepter l'appui de ces représentants, dont les sentiments envers la République étaient cncoie douteux, c'était bâtir sur le doute. Le refuser, c'était se placer entre eux et les républicains avancés , et s'exposer aux coups des deux adversaires. Et pour affronter ce double choc, il ne res'.ait comme soutiens que les républicains du National, journal en ce moment violemment et de toutes parts attaqué.

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M. Garnier-Pagès n'avait cessé de regretter amèrement les divisions de la démocratie. L'entière concentration de toutes ses forces étant, à son avis, nécessaire au succès, il déplorait ces déchirements provoqués par des vanités égoïstes plus que par des différences de principes. Jamais il n'avait été ni membre du comité, ni rédacteur du National; jamais il n'avait eu de rapports avec La Réforme. Animé d'un ardent désir de conciliation, il l'avait exprimé aussi sincèrement à M. Ledru-Rollin qu'à M. Barbés, dans des entretiens où assistait M. E. Duclerc. Il accueillit donc une combinaison qu'on vint lui proposer et qui, pure de tout esprit d'exclusion, lui semblait devoir obtenir l'adhésion générale de l'Assemblée, et il se rendit auprès de M. Lamartine pour la lui soumettre.

« Chacun demande avec anxiété » lui dit-il, « quel sera le pouvoir exécutif. Le Gouvernement provisoire va cesser d'être. Son œuvre dictatoriale s'arrête en présence de l'Assemblée. Qu'allons-nous, que devons-nous faire ? Si nous ne consultons que notre personnalité et notre ambition, elles nous conseillent de rentrer paisiblement et prudemment dans notre foyer. L'avenir et ses avantages sont conservés aux hommes de demain. Le nouveau pouvoir, essentiellement intérimaire, choisi pour remplir un vide, est destiné à être broyé, au premier conflit, entre le peuple et l'Assemblée. Ceux qui se seront déchirés

aux premières difficultés qui auront déblayé la voie, assumeront toutes les impopularités; et aucune calomnie ne les épargnera. Accusés de fautes qu'ils n'auront pas commises, d'intentions qu'ils n'auront jamais eues, de faits qui ne seront que l'œuvre du moment, ils ne pourront se justifier. Attaqués, ils ne seront pas défendus. Ils parleront, et ne seront point écoutés. Et l'homme du lendemain, récolteur de la moisson qu'ils auront semée, les poursuivra de ses insultes et les proscrira. »

(c Nul doute, » répliqua M. Lamartine. « Aussi quelques amis, préoccupés de ma popularité plus que de la patrie, me conseillent-ils de déclarer que j'ai besoin de repos; que je ne veux pas faire partie du gouvernement; que notre œuvre est accomplie ; et que c'est à la France, maintenant debout el réunie, à faire la sienne. Ce parti serait sage etdoux pour moi. Je m'envelopperais d'une popularité facile qui, en se désintéressant des difficultés, des fautes et des catastrophes inévitables pendant ces premiers mois, me réserverait d'inévitables retours de fortune. Mais déserter l'Assemblée el la République à l'heure où elles vont tenter l'inconnu, ce serait indigne. Jetons-nous dans l'abîme, et sauvons le pays. »

M. Garnier-Pagès exposa à M. Lamartine la solution qu'on lui avait proposée, et qui offrait à la nation un pouvoir homogène sans constituer une autorité exclusive. Le dévouement des membres du Gouvernement provisoire la rendait d'ailleurs facile. C'était de former une commission executive de trois membres, pris dans le (iouvernement provisoire avec l'adhésion de tous; ce

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qui permettrait de laisser en dehors quatre membres de la majorité, ainsi (|ue les ([uatre membres de la minorité. Là où M. Dupont (de l'Eure) ne serait pas, l'absence de M. Ledru-Rollin n'étonnerait personne. Leur retraife simultanée et volontaire n'aurait aucun caractère blessant pour eux et leurs partisans. Un ministère, choisi dans toutes les nuances du parti républicain, et soutenu par tous, donnerait au gouvernement la force pour résister et pour marcher en avant.

Ces trois membres étaient tout d'abord MM. François Arago et Lamartine, puis M. Garnier-Pagès ou tout autre. Le nom de M. Garnier-Pagès avait été prononcé parce que la crise financière n'était pas encore vaincue.

« Effacez mon nom », ajoutait en terminant M. Garnier-Pagès. a Mettez-en un autre ! peu importe ! Mais, acceptez !» M. Lamartine repoussa nettement cette combinaison. Sa détermination était arrêtée.

M. Garnier-Pagès s'abstint de toute autre démarche, déclarant à ses amis qu'il laissait à chacun sa liberté d'action et qu'il attendrait les décisions de l'assemblée.

Les réunions, chez M. 0. Barrot, des anciens députés de la gauche, élus représentants, étaient fréquentes. Dès leur arrivée à Paris, ils accouraient dans ses salons. C'étaient des allées et venues non interrompues. Chacun apportait ses idées, ses préventions,

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ses griefs, ses désirs, ses projets, et les proposait ; et la discussion était constamment ouverte sur les mesures à prendre. M. 0. Barrot, froissé des attaques dont il s'était vu et cru l'objet, et dont il blâmait amèrement l'injustice, était cependant disposé à se rallier franchement à la République, mais en cherchant à la modérer. Pour la modérer, il fallait autant que possible s'emparer de l'Assemblée. Le talent delà parole, l'habitude de la tribune, la célébrité des noms donnaient aux anciens députés l'espoir fondé d'exercer sur leurs nouveaux collègues une facile influence.

Dans cette conviction, leurs vues sur le pouvoir exécutif étaient nettes : on devait le placer et le tenir sous la main directe de l'Assemblée. Chose étrange en apparence, mais conséquence naturelle de la situation ! les hommes les plus rapprochés de la monarchie, de la forme constitutionnelle, se trouvaient le plus inclinés vers la politique révolutionnaire : l'organisation de l'Assemblée en Convention. Les faits ne tardèrent pas à le démontrer.

Leur première pensée fut de remettre la nomination des ministres au vote des représentants. Le peuple ayant délégué sa souveraineté à l'Assemblée, elle devait soigneusement la conserver, entière et absolue, et n'en rien aliéner, même momentanément. Accorder à une commission executive le privilège de choisir les ministres, serait céder une de ses forces vitales et par conséquent s'affaiblir dans l'accomplissement do l'œuvre qu'elle devait seule diriger. Inlnuluire des inlermedmiit's entn' l'Assemblée et radniinistnitiuu s.'iait

CIIAIMTKK l'Hi:.Mli;i5. H

fausser une situation nette, fractionner ce que le suifrage universel avait voulu compact. Il y aurait là d'ailleurs inutilité, source intarissable de conflits et d'anarchie.

Ils soutenaient ces arguments avec une insistance d'autant plus grande, que, par la nomination directe des ministres, ils espéraient écarter M. Ledru-RoUin, contre qui ils nourrissaient des préventions, des haines même. Les vieilles querelles renaissaient. La presse les rendait plus vivaces que jamais. Une polémique violente attisait l'irritation. Journellement attaqués pour leurs actes, M. Ledru-Rollin et ses partisans rendaient coup pour coup à ce qu'ils appelaient la réaction. Ceux qu'ils avaient cherché à expulser de l'Assemblée s'efforçaient à les expulser du pouvoir; ceux qu'ils avaient voulu mettre hors de la république prétendaient les mettre hors du gouvernement.

Cependant, alors que les anciens députés de la gauche accusaient les républicains de la veille de projets d'absorption et d'exclusion contre les républicains du lendemain, ils ne pouvaient, sans se donner un éclatant démenti, s'isoler à leur tour, et repousser nominativement un homme auquel ils n'avaient à reprocher précisément qu'un amour exclusif de la République. Aussi, esquivant adroitement les personnalités, n'invoquaient-ils que les principes.

Le nom de M. Ledru-Rollin se trouvait donc, d'une manière évidente, quoique tacite, engagé dans le débat qui allait s'ouvrir au sein de l'Assemblée constituante.

Les séances, qui suivirent la vérification des pouvoirs et la formation du Bureau, avaient été consacrées à la lecture des comptes rendus des membres du Gouvernement provisoire;, MM. Grémieux, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Garnot, Bethmont, Garnier-Pagés, François Arago, Marie, Lamartine. Ges rapports avaient été tous écoutés avec de bienveillantes approbations, quelques-uns avec des applaudissements enthousiastes. La critique était laissée à la presse du lendemain : suivant elle, M. Garnier-Pagés avait professé des doctrines financières trop avancées ; M. Louis Blanc n'avait accordé qu'une improvisation ; M. Ledru- Rollin avait guerroyé, quand il aurait dû résumer ses travaux .

Les accusations contre ce dernier se basaient sur ces paroles :

«... Dans les jours de trouble et d'inquiétude, jour et nuit, je veillais sans relâche. G'est par un dévouement absolu à mes devoirs, que je répondais aux infâmes calomnies dont j'ai été l'objet. Je n'ai jamais vu dans ce débordement sans exemple qu'une raison de plus de défendre intrépidement une cause que la fureur de quelques insensés voulait compromettre en ma personne. (Très-bien! très-bien!) J'ai eu confiance dans le bon sens de la nation, dans la justice de l'Assemblée et j'ai pensé que, soldat de la Révolution, je devais tout souffrir pour elle et ne pas perdre, à relever d'o-

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dieux mensonges, le temps précieux que son service réclamait tout entier. (Applaudissements prolongés) D'ailleurs, pourquoi m'en cacherais-je?je me suis surtout inquiété de sauver la Révolution et l'ordre. J'ai voulu conserver à la victoire populaire sa grandeur, sa pureté, sa portée sociale. J'ai voulu aussi, en la défendant contre les pièges et les attaques de la réaction, la mettre à l'abri contre les violences d'ambitions ou d'impatiences dangereuses.

« Ainsi, lorsque, répondant à une démarche imprudente, la population de Paris, tout entière, est venue, sans armes, presser le Gouvernement provisoire de ses flots pacifiques, je me suis associé sans réserve à cette solennelle démonstration (17 mars); mais, le jour où quelques fous ont essayé de pervertir le sens et le résultat d'une manifestation pareille (16 avril), je n'ai point hésité à les combattre de front. C'est par mon ordre que le rappel a été battu et que la garde nationale, qui maintenant est le pays, s'est levée pour se confondre avec les citoyens qui n'étaient pas armés, et protester contre toute tentative violente. (Trèsbien ! très-bien !)

« Cette révolution, loin d'être de ma part un effort, n'a été que la conséquence des principes qui m'ont toujours guidé, même dans l'opposition. A mes yeux, ce n'est point dans l'ombre, c'est au grand jour que s'élaborent les idées destinées à conquérir le monde. Aussi inflexible contre les ambitions qui provoquent les coups de main que contre les réactions qui enchaînent le mouvement révolutionnaire, j'ai toujours cru

que l'homme d'Etat devait marcher d'un pas ferme entre les rêves des utopistes et des sectaires et la ténacité rebelle des intérêts égoïstes... »

Dans la matinée du 8, les représentants sont, dès la première heure, au palais de l'Assemblée. L'animation des physionomies révèle l'importance de la séance. On s'amasse par groupes dans la salle des conférences, on parle, on écoute, on discute; puis, peu à peu, cette foule disparaît, chacun se rendant au bureau indiqué à la hâte par quelque représentant de son opinion.

De ces diverses réunions celles des 14* et 17* bureaux sont les plus nombreuses. La première est présidée par M . Martin (de Strasbourg) ; la seconde, par M. Trélat. Dans celle-ci on remarque MM. Barbes, Etienne et Emmanuel Arago, Xavier Durrieu, et les républicains les plus prononcés de l'extrême gauche. La forme du pouvoir exécutif intérimaire, le nombre et les noms de ses membres sont débattus avec une grande vivacité. Plusieurs représentants demandent le maintien du Gouvernement provisoire. Enfin, après avoir longuement examiné toutes les combinaisons et les chances de succès, ces deux réunions inspirées d'un profond sentiment de conciliation adoptent, à la presque unanimité : des remerciements au Gouvernement provisoire ; la formation d'une commission de pouvoir exécutif composée de cinq membres ; la can-

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didiiliire (le MM. l.amailinc, Lcdru-RoUin, François Arago, Garnier-Pagès et Marie.

MM. Jean Reynaud, Trélat et Bornés sont chargés de soumettre ces propositions à l'Assemblée.

Dans la séance, ouverte à midi, après la lecture du dernier rapport de M. Lamartine, accueilli par des acclamations prolongées, M. Bornés monte à la tribune et s'exprime en ces termes :

« Citoyens représentants, je viens soumettre à l'approbation de l'Assemblée une proposition dont une; partie a pour but de donner à l'enthousiasme qui a éclaté devant la lecture des rapports des différents membres du Gouvernement provisoire, le caractère indélébile d'un décret, et dont l'ensemble porte avec lui sa signification politique :

« L'Assemblée nationale constituante reçoit le dépôt des pouvoirs extraordinaires conférés au Gouvernement provisoire constitué le 24 février; elle déclare que ce Gouvernement, par la grandeur des services qu'il a rendus, a bien mérité de la patrie. (Oui ! oui ! applaudissements . )

(( L'Assemblée nationale constituante étant investie de la souveraineté populaire, dans sa plénitude, le Gouvernement provisoire de la révolution de février cesse d'exister.

a La souveraineté de l'Assemblée devant s'exercer par délégation, jusqu'à la mise en vigueur de la cons-

titution, qui va être décrétée par elle, elle confie le pouvoir exécutif à une commission composée de cinq membres.

« Ces cinq membres sont »

L'orateur, qui jusque-là avait été écouté dans le plus profond silence, est soudain interrompu par de bruyantes exclamations. Sur presque tous les bancs se font entendre ces cris : « pas de noms propres ! »

M. Dornès croit son droit absolu, et prononce ces noms au milieu du bruit. Les interpellations se croisent, le tumulte grandit à tel point que le président se couvre et suspend la séance.

M. Dornès, éclairé sur les causes de l'interruption dont le seul but était de réservera l'Assemblée son initiative et sa liberté d'action, supprime les noms, tout en maintenant son droit de parole, et continue :

f( La Commission nommera hors de son sein des ministres responsables et irrévocables. Elle rendra compte de sa gestion à l'expiration de son mandat. »

Après une discussion brûlante, incidemment soulevée par M. Barbés sur les déplorables événements de Rouen, l'Assemblée vote à l'unanimité, moins trois ou quatre membres, au nombre desquels figure ^L Barbés, la première partie de la proposition de M. Dornès. Elle renvoie à l'examen d'une commission nommée par les bureaux la seconde partie, ainsi que certains projets, entre autres celui du choix direct des ministres par l'Assemblée.

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