LT
Le Gouvernement provisoire veillait en même temps à l'esprit de l'armée.
D'une part, dans la nouvelle vie qui s'ouvrait à elle, il avait à faire son éducation , à lui enseigner que le soldat est un citoyen et non un aveugle instrument. Mais alors l'amour de la liberté n'irait-il pas jusqu'à la passion de la licence? L'indépendance de l'homme ne tuerait-elle pas l'obéissance du militaire?
D'autre part, pour conserver l'armée, il fallait la discipliner. L'anarchie la minait jusqu'à la destruction, si une vigoureuse répression ne venait y mettre l'ordre. Presque tous les régiments étaient pris de la
ni \P1TUE SlXliCMi:. S94
(iôvro (lu jour, l iir vasiiP niiilofioii les toiiriniMiUiif. On nuirmnniit coiifrc los chefs (|iii njuaiont pas ^ii se faire aitinr; on aeeiisail le palrioti-iue des autres. (Quelquefois le uicconleutenieul passait à la révolte.
\r lîJrnarv. à N'alencieuues, a|)n's l'appel iln soir, les drainons pousseut des clameurs coulre leur colonel. — Le 2*2, à Maubeui/e, le H" cuirassiers exige le renvoi de plusieurs ollicier>, méconnaît la voix de son chef sup('»rieur, et ouvre les portes îles salles de j)oli( e. — A (^nd)rai, le l'y' léiïer commet des actes d'insubordination. — A l.orient, «huis la mut du 2(i au i7 , les aitilleurs de marine barricadent leurs quartiers pour conserver leur adjudant -major, dont ou leur annonce i'éloiijnement. — Le 27, la uarnison de Poitiers s'abandonne à des faits répréhensibles. — Le 2S, à Tarbes, les chasseurs se révoltent contre leur colonel. — Au Mans, les cuirassiers mettent en liberté cjuaianlc de leurs camarades. — A Lyon, la |)unition d'un fourrier du 4' d'artillerie soulevé une partie de la i^arnison; et, pendant trois jours, la ville est témoin des scènes les plus déplorables.
Partout ces troubles étaient étoulTés par les soldats eux-mêmes. La j)reniiére etTervescencc passée, la honte de leur conduite les rappelait ii la laison cl an devoir aussi promptement rpiils s'en étaient écartés. ^lais une telle situation ne pouvait se prolon2;er sans j)éril.
Le fiouvernement provisoire s'adressa directement à l'armée :
292 (JUIVKUNEMENT PROVISOIRE.
PROCLA^IATION DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE A l'aRMÉE.
ce Soldats citoyens,
» Vous devez à la République un titre de plus. Vous n'étiez que soldats, elle vous a faits citoyens en vous restituant votre part de la souveraineté du peuple.
» Mais en vous conférant ce titre de plus, la République vous impose un devoir de plus. Vous n'aviez cpie les devoirs du militaire; vous avez maintenant ceux du citoyen.
)) Vous n'aviez qu'une loi : la discipline; vous en avez deux : la discipline et l'amour de l'ordre.
» La discipline et l'ordre ont été troublés dans quelques régiments. Le Gouvernement provisoire de la République a porté aussitôt son attention sur ces faits.
» Il est décidé à les réprimer avec la justice et avec l'inflexibilité d'un gouvernement républicain ; mais avant de sévir, il veut avertir. A^ous vous rallierez à sa voix.
» Voyez le peuple! Admirez cet ordre volontaire qui s'est établi et qui se soutient de lui-même par la seule discipline de la raison générale.
» Quoi! ce serait vous, qui devez être l'ordre vivant au sein de la patrie , ce serait vous qui donneriez à ce peuple admirable les premiers et les seuls exemples de désordre!
ClIArni!! SIMK.MK. 29J
» Non! vous lespoclcri'z el vous ferez respccler la relii^ion du ilnipcau.
» S'il (Ml ('tait aiilriMiient , nous piM-mlrions Ao^ nicsuros (pii nous alUij^eraienl , mais (|ui létaliliraicul i'ntM\i;i(pi(Mn('nt la disripliuc.
» De ij;rau(ls devoirs vous sont réservi'S. Tiardez l'arrnée intacte et forte pour les éventualités de la patrie. Nous allons élargir vos ranus; il y aura de la place et de la irloire |)our tous les patriotisnies.
» Bieul(')t nous allons n'-unir Ao^ d(''putalions de l'aimée autour du centre national à i'aris, pour Iraterniseravec le peupN» et la i;arde nationale.
» Qu'aucune onihre de desordre ne taclic d'avance les drapeau V que nous allons vous distribuer!
» Que vos Hvres de Paris vous re(;oi\enl comme le modèle de cette armc-e Iraneaise!
» Après avoir (''crit de tout tem[)s le mol de i/loirc sur vos drapeaux, inscrivez-y de vos propres mains, aujourd'hui, le mo4 de discipline, cette vertu r(''pul)Iicaiue du soldai.
j) Paris, le 30 nuiis 18iH. »
Après l'exhortation, l'exemjjle. Sur la proposition du ministre de la liuerre, le Gouvernement provisoire mettait à Tordre du Jour de l'armée un décret qui envoyait en non-activité, j)ar retrait d'emploi, deux lieutenants et deux sous-lieutenants de cuirassiers, [)our résistance combinée contre leur colonel.
Le choix des généraux de l'armée des Alpes avait (éiuoigné de l'esprit conciliateur du Gouvernement; les nécessités de réformes demandaient à leur tour satisfaction. Le nombre des oiïiciers généraux dépassait tous les besoins.
Les derniers rois avaient voulu entourer la couronne du prestige d'un nombreux état-major, récompenser les dévouements, et s'attacher les chefs militaires par les grades et les honneurs. Ce brillant cortège n'avait pu empêcher l'écroulement de deux trônes. C'est que la quantité des épaulettes, la bravoure même des capitaines, sont d'un faible soutien pour un gouvernement, quand il n'a pas conquis l'opinion publique par l'équité et la justice.
La République n'avait point à se faire des créatures, mais à récompenser des services. Elle devait faire disparaître toute superfétation d'emplois.
Le 1 1 avril , deux décrets supprimaient la deuxième section, dite de réserve, des états généraux des armées de terre et de mer, en admettant les officiers généraux à faire valoir leurs droits à la retraite.
Le 15, le ministre de la guerre donnait lecture au Conseil d'une hste de trente-huit généraux de division, vingt-sept généraux de brigade, quatre colonels et cinq lieutenants-colonels d'état-major, vingt et un colonels et lieutenants-colonels, qu'il proposait de mettre à la retraite. Cette proposition adoptée, les décrets furent publiés le 17.
niAPITIU- SIXIKMK. Î9S
Le iiôntMiil Sultorvic, minislre dv la i^iiorrc, a\ail le ciriir, ^i^tolli,^('^cl' cl la Noloiité. Mais, ;i I.i liaiitciir «le ses fonctions en Icmps réij;iilior, il ne paraissait pus a la j)rcs>c a\oir la \i i.Micin- et l'activitc iiccessaires pour réori;aiiiscr rainice et l'administration , i\ une époque de rcvolulion. Le (iouverneinent soni^ea a élever à ce poste dillicile un lioninic (|ui rcnnîl la puissance de l'action a la poj)ularitc du nom. Le (général Subervie ayant accepte'' ^19 mars; la Clianccllerie d'honneur en ren)j)lacenient ilu maréchal Gérard, M. François Arago pril l'intérim du ministère de la i:;uerre, où le général Cavaignac fut appelé le 21 mars.
Le général Cavaignac, alors gouverneur de l'Algérie ', refusa. Sa réponse, faite en des termes vagues, j)roduisit une pénible impression sur les nicndjres du Gouvernement , et provoqua de la part de MM. Arago, Ledru-Uollin , Louis Blanc, Marrast, une vive critique, que repoussa, par une chaleureuse justification, M. Flocon, en correspondance privée avec le général.
M. Arago, cédant alors aux instances de ses collègues et aux sollicitations de la Commission de défense nationale, accepta (5 avril) le portefeuille de la guerre. Le secrétaire de cette Commission, le lieute-
' Le général Changarnier, rtiargé du gouvernement intérimaire de l'Algérie au départ du dur d'Aumale, avait remis ses pouvoirs, !e 10 mars, au général Cavaijjnac. C'était encore le généi\al Changai-iiier que le Gouvennjiueat pr^vi^oirc désignait puar lui succéder.
20fi GOrVEnNEMENT PROVISOIRE.
naiil-colonel Charras, fut, nommé sous-secrétaire d'Etal (le ce ministère. Ainsi se trouvèrent chargés de la direction, du mouvement et de l'administration, ceux- \i\ mèînos (jui étaient cliargés de la défense du territoire. M. Arago conserva par intérim le portefenillc de la marine.
niAi'irni-: >i:i'11i:.mk.
Lpii «crlaires vriilcnl avoii l.i in.iiurilr fi:uii> ir (iitiivi-riK'iiii-iil |ii'iiviiiiiirc; iU fxrili'iil li'iirs cliffit ,'i v Ir.ivaillrr; Ifiii-i allii-s. — Mt-coiid-nd-nuMil ilf« «li'iPiiiK |ioliiii|ii>'i« cl cIcH hlosués il».- Fi-vrirr. — LfntiMir.^ do l.i (loiiiiiiiH'iioti ilrs ri'i-oiiipciisrs. — Atla(|iirs violi-iilc-% vt iiisciisrcs «le la iin'Siic iilir.i- ii'voliilioiinairr ritiiiit- le ( •niivri'iiciin-iii iiritvisoirt*; cil)' liiiiivc lin l'oni'uiirs dans les iillra-iiionai rlii^lrs , les iiotn t'.inx joiiriiatiN créés rliaijiK' juiir, la cltilis, les iiii\i'iers du LiiNciiilitMiri;. — lar r^iinilc iraciion du l.nxemlxdiq; déride iinr iiDiivclle iiiaiiircstalion ; |iar<ilc'; dr .Nf. lyOïiii; HIniic; fixatiiin du jour de i-Pttc innnircstation ; |ir«-|iai'atirs dt-s rhcfs; iiist-riplions sur 1rs liaiiiiirrcs rr |i('titions; inti-iilioiis de M. I.iiiiis Itlaiir. — l'ixilioii du (îiiiivcrii('iiii-ii( itiovisoiro on farr d<» rrllc di'-roriiiinalinn : i.i majorité se refusera à timlc rmiceiisioii cl Se i-eiiicra. — I'n<jeis ei coiiiidots de M. ]llan<|ui. — Vues et préparatijs di- .M. (laii-isidiere. — M. Suhriei-; sa |ilivsii>iiuiiiie ; se< dis|iositi<>iis. — llapporls di- police au iiiiriislre île rinlérieiir sur les menées de la manifestation. — (jonféreiieivs dans le cabinet t\r M. I,e- (Irii-Itollin ; incitations des parlisans de l'action; raisons des niiposanls; lii'sitalinii de M. I.edrii-Kollin ; visire de MM. Laiidriii, Jules Favre et Carteret; visite des partisans de la démonstration. — Préparatifs ilu niuiivciiient : le I.u\<'mI)oiirj|, la préfecture de police, la rue de l'iivoli, le i'Aixlt des clulis, M. Dlaiirpii ; séance du cliil» de la l5évoliilion; séance et adresse <le la Société déniocratirpie centrale; entrainement par conta{;ion et par lialiitiide. — Certains iiwnilires du Gouvernement provi-ioirc recr)ivent pi-rsoimclleincnt i\c> avis sur ces menées. — Séance du (louveiiieineiit, le l.~>. — Proposition de M. Lamartiiur à .M.M. Cariiot, Garnier-Pai;ès et I)iielerc. — Moindlc séanei", le 1.1, dans |,i soirée; |iai'o|es de M. l'Iociui. — Mesures de |)récaiilion ordonnées par le Clonscil.^ .Mise ."i la reir.iile d'ollicir-rs supérieurs île l'armée. — Impôt tem|)oi-airc sur les créaiu-es hypothécaires; abolition de I impùt stn* le sel.
Les sectaires don! les théories sociales reposaient sur la direction de la nation par l'Etat axaient le fanatisme lie leur foi. La logique leur inipo.^aii ranibition du pou-
voir; sans lui, pas d'application possible pour leur système. Ils avaient bien dans le Gouvernement des représentants. Cela ne suffisait pas ; minorité, il fallait y posséder la majorité. Épurer le Gouvernement était un devoir.
Les chefs étaient pressés, sollicités. « L'occasion est propice, )) leur disait-on; « il n'y a aujourd'hui qu'une autorité de fait; demain, l'Assemblée nationale réunie, il y aura une autorité de droit. La garde nationale, non organisée, commandée par des officiers non reconnus, est sans force. La garde mobile, portant encore le vêtement de l'ouvrier, est à nous. L'armée absente laisse la place libre. Les gardiens de Paris et la garde républicaine relèvent de la préfecture de police. Les délégués du Luxembourg étendent leurs ramitications jusque dans le dernier atelier. Centralisés parles meneurs, distribués en cohortes toutes prêtes, les clubs ont soif d'action. Nos journaux sapent la popularité des membres de la majorité du Gouvernement provisoire. Le peuple, accouru déjà par masses innombrables à l'Hôtel de ville pendant les journées de mars, suit notre impulsion. Il n'y a plus qu'à vouloir. Hàtons-nous! .Tamais les circonstances ne seront aussi favorables. »
Les plus exaltés passaient des exhortations aux reproches, et des reproches aux menaces. « Vous faiblissez! » s'écriaient-ils, « vous n'avez pas la vigueur des grandes résolutions! Vous n'êtes plus à la hauteur des idées. Vous serez dépassés. Des considérations mesquines de personnes vous arrêtent. Laissez ces sentiments puérils aux timides. Vous! vous devez être forts comme vos principes , ardents comme vos convictions ,
r.ii Aj>iiiu-; siii'i ii mi:. jî;9
atidacicux coiunio ^^)^ théories. Ir iiciiplc soiilTic; il est las de soiilïrir. Vous avez le rt'iin'dr ;i .«^cs Ioniques misères, ne le délenez |)liis Levez-vous! .Marchons î ou si, piisillaninio , vous relu.sez, nous nous lèverons sans vous. »
Ainsi l'écho de leurs predicati()n> rcsenail .iii\ ciicrs plus \iolenl (pie leurs paroles mêmes. Ils avaient attisé le feu ; et la llamme les entourait, i'^ntraincs par le nionvement (pi'ils avaient lomenlé et qui les débordait, il> hésitaient.
Aux sectaires hommes de loi Nciiaicnl se joindre ceux (pli st; jettent dans les révolutions sans les comprendre, ces destructeurs inrali,i:;ables, impuissants à réédilier, indomptables batailleurs ayant toujours des bras pour une barricade, de la poudre pour le coup de feu; — ces gens déclassés, sans moyens d'existence, dévorés de désirs, toujours à l'escalade d'une position, écartant tout sur leur passai^e, capables de tout pour arriver; — quelques conspirateurs par nature, jamais honnnes d'Klat, complotant sans cesse, contre leurs amis aussi bien que contre leurs adversaires, sous la République comme sous la monarchie; — enfin certains agents, amis des troubles, cachant dans les ténèbres l'impureté de leur vie, à la solde de tout venant, se faufilant j)artout pour épier, à l'affût des secrets à vendre , vivant de délation et commerçant d'infamie.
5iO GOUVtRNK.MENT PROVISOIRE.
A celte foule se ralliaient les mécontents, les mécontents à juste titre.
Les détenus politiques avaient perdu pour la cause républicaine leur état, leur carrière, leur avenir : ils avaient droit de demander à la Républicpie , non pas conune indemnité (rien ne peut indemniser de la perte de nombreuses années d'existence, si ce n'est la satisfaction du martyre et la joie du triomphe), mais comme reconnaissance nationale, une modeste fonction tpii leur permît de vivre en travaillant.
Les blessés de Février attendaient justice : ils espéraient ces témoignages de gratitude publicjue que la Révolution de 1830 avait concédés avec largesse.
La Commission des récompenses nationales s'était mise à l'œuvre sans retard et avec zèle. Mais, au lieu de siéger à la mairie de Paris, centre des renseignements, de se subdiviser par arrondissements et de multiplier les sous-commissions pour hâter le travail, ehe s'était transportée au Luxembourg, et avait limité à onze le nombre de ses membres. Un labeur assidu ne put satisfaire à l'encombrement des pétitions et des certificats plus ou moins sérieux. Avec la quantité , la res-
(llAlMiin: SKITIKMI . 301
poii.sahilitc s'arcriit. Dr lii, di's lenleiiis lurcées et des réclamai ions incessantes.
Le 'M) mars, M. KIocon se lit pivs du (^jiiseil l'interprète de ces réclamalions. il di'manda un examen plus rapide et la disposition immédiate d'un cerlaiii nombre d'ein|)lois. Les mend)res du (ions ernement dédarèrenl, avec empressement et à l'unanimité, i\u"\\> n'allendaient (pie les propositions de la Commission. Maintes fois ils evii^èrent des listes de présentation.
La Onumission, perdue dans un dédale de notes, de d(>cumcnts, de pa|)iers, n'eu pouvait déhrouiliei- le cliaos, et, absorbée |)ar d'autres jjréoccupations, ne remettait aucun travail. Son [)rési(lent, >L Albert, jaloux de ses préroiiatives, ne voulait pas concéder à la mairie de Paris des distributions de secours, ni aux ministères des distributions de places, sans sa participation (lirecle. Il en ré'sultait des soulTranccs prolongées, des irritations, des plaintes dans les clubs et dans la presse, des pensées de soulèvement contre un gouvernement qui laissait les fonctions aux ennemis de la Hé'publiipie (M en éloi.u;nait ses plus fervents défenseurs.
La polémique plus passionnée de la presse, la critique plus amère des actes de l'autorité, ces phrases à double portée, conlîdence involontaire de l'écrivain nu public, ces demi-mots révélateurs indiscrets de Ja conscience, tous les symptômes avant-coureurs des grandes journées présageaient des projels attentatoires tramés dans des comités secrets.
Le Courrier français : « Nous soutenons que le Gouvernement n'a pas fait suffisamment preuve d'énergie. En finances, on n'a pris que des demi-mesures... On n'a rien fait aux travaux publics, rien à l'instruction publicpie. En ce qui touche l'institution de la magistrature, de la magistrature inamovi!)le, on n'a rien fait encore... rien à la marine, rien à la guerre, rien au commerce »
Le Représentant du peuple : « V Assemblée nationale continue de pousser ce cri : A la tyrannie! contre un pauvre Gouvernement de dictateurs qui n'agit pas!... Le Gouvernement n'avait qu'à savoir, vouloir et oser. La France était sauvée... Le Gouvernement n'a pas sn, n'a pas voulu, n'a pas osé. — Il a gaspillé près de deux mois de dictature révolutionnaire d'un pouvoir sans exemple, sans précédents, sans frein, sans limites pour le bien qu'il pouvait faire. — Ni le travail, ni le capital, ni la propriété ne sont satisfaits. Tout languit, tout s'arrête, tout meurt. »
La Presse reprochait au Gouvernement provisoire son peu d'audace.
La Réforme lui répondait : « La Presse nous reproche de ne rien oser, et elle a raison. En révolution, nos pères nous l'ont appris, il faut de l'audace. C'est parce que nous n'osons rien que nos ennemis osent tout. — Si, avec la proclamation de la République, nous avions annoncé aux départements la révocation de tous les fonctionnaires civils qui pouvaient être mis de côté sans nuire au service, le renouvellement de tous les parquets, le renvoi de toute cette magistrature de Louis-Philippe et de Charles X à jamais
( iiM'iiiii: >i I'iikmj:. .joj
ni'liic; >i nous a\i(Hi^ r.iit |><i>t r iiiiv Niiinciis h's Irais (lu combal; si ikhi- avions (ioiiMf, triple, diMiipIf' les irnposilioiis de hms les faiiltMirs du dcriiiiT rrj.'ne; si nous avions iionuiu' dos «omiiiissions d encpiète poiii' faiiv rendre ij;orue à loiil te (pii avail pris |)arl à la eiirée des dix-se|)l ans; .-i nons avions repris le ntilliard de l'indemnité |iai'toiit où nous en aurions retrouvé les traces, personne no so lui certainement récrié, et c'eût et('' justice. — Mais nous ne sommes pas en révolution, (lela viendra peut-être. Nous somirtes dans les dillicultés d'une transaction (pii n'a salislail personne, el iImuI, pom notre j)aii, nous ne voulons pas. »
Le Vuimlairc poursuivait ses violentes attacpies.
L Ami <ht pruple : « Jamais |)osition ne l'ut plus facile el plus douce que la voire. Concours sympaliiifjue partout. Résistance nulle part. Ne vous lari^uez pas des end)arras de la situation; ils n'ont existé (pie parce que vous leur avez donné lieu de naître. La patrie ne vous en tiendra aucun compte; nous désirons (pi'elle ne vous en deuiande pas raison. »
La Vraie République : h L'inquiétude est iî;rande parmi le peuple de Paris. On s'étonne de la mollesse cl de l'inaction du Gouvernement provisoire... Jamais aucune révolution n'a été aussi muette, aussi indolente; l'avenir, un avenir prochain , nous réserve poiu'lant une vie bien agitée, de grandes luttes et de grands spectacles. La Révolution de Février est grosse d'une société nouvelle; et c'est à peine si l'on sent tressaillir l'enfant dans ses flancs assoupis. On dirait que Paris a pris de l'opium. Son médecin, le Gouvernement
304 r.OUVERNEMENT PROVISOIRE.
provisoire, hésite à employer les remèdes héroïques. Il l'ail 1 toiilefois que la délivrance s'opère sans que le peuple ait recours à l'opération césarienne. »
La Commune de Paris : « Nous prions tous les révolutionnaires nos amis, connus et inconnus, tous les présidents de clubs, tous les chefs de corporations, de passer dans nos bureaux, afin de nous donner des renseignements sur la situation, qui devient plus grave tous les jours. Plus que jamais il importe de se serrer et de
se concerter pour tenir tête à la réaction » — Plus
loin, sous forme de lettre adressée au journal : « S/ntvons le peuple et la Hépublique Tous les amis de l'ordre et de la liberté se plaignent et gémissent de l'excessive indulgence du pouvoir, des retards qu'il met à améliorer le sort des travailleurs, des dangers inévitables qui peuvent s'accumuler sur nos tètes 11 y a
urgence de fortifier le pouvoir par l'accession d'hommes énergiques et possédant vraiment l 'intelligence et l'amour du peuple, etc. » — A quoi le rédacteur répondait : (( Nous avons lieu de croire qu'il sera fait droit aux réclamations de notre correspondant, f^a fraternité sera réalisée dans les faits... »
Ces reproches, ces demi-aveux n'étaient-ils pas clairement énoncés? Ne devait -on pas y voir le prélude d'une action cachée (jui bionlùl éclaterait au grand jour ?
Ainsi des sectaires ardents et impatients minaient le
ciiAiMTiu; si:piii:Mi:. los
(Iduvt'inomonl >iiii> >'ii|)i'r(t'\t>ii (jin» (-'(''tait ;i la Hrpuhlicjiu' cllc-môme (|irils s'alla(|iiai('iif . Cf (|ut' les |)liis aïklat'ioiix n'osaient pas pspcror le 'I'} lévrier, ils k« lenaitMil dans leurs mains, e( ils ne >a\aienl j)as en jouir. Le sulTrage universel , la liixMté de la presse, le droit de réunion, tous les modes de manifester la |»ensée humaine, ils les j)ossédaient sans enlra\es. (!e n'elait ])lus assez! Ils voulaient toutes les réalisations soeiales, sans merri ni d('lai. ('e (touvoir ('In par le peuple, lidéle au peuple jusipià la mort, représentant de la Hepul)li(jue dans le présent et dans l'avenir, ils le li\ raient à des adversaires et le dénonçaient au pays comme insutlisant et inr-apahle. Au lieu de pallier ses fautes, de se grouper autour de lui, de le défendre, ils ne cessaient de le harceler et de le poursuivre. Au lieu de se dévouer à son agrandissement, agrandissement de l'œuNre commune , de la Rc-volulion , ils se hâtaient de l'amoindiir. Ils s'épuisaient à détruire sa popularité, et ils ne savaient pas que celte popularité était pour la Répul)li(iue le princi[)al éléuient de force et de durée. Les institutions ont besoin d'hommes; et ils eU'açaient de (juelques traits de i)lume les services rendus et ;i rendre, ces seuls titres aux fonctions. Par eux, l'envie, venin de la démocratie, pénétrait dans les masses. Pour s'élever, ils tentaient d'abaisser le niveau : les célébrités par les vertus i)ubliques, comme Duj)ont (de l'iùire), par la science, comme Arago, i)ar le génie, connue Lamartine, ils les marquaient du doigt pour (pie la France oubliât leurs noms. Tentatives folles, (jui n'aboutissaient qu'au suicide !
iv. 20
Les ultra-zélés monarchistes ne s'y trompaient point, et savaient mettre à profit ces attaques insensées. Ils mêlaient leurs clameurs à ces clameurs et s'empressaient de rejeter sur le Gouvernement provisoire la responsabilité de tous les désastres du passé, de toutes les angoisses du présent. Ce que leurs grands journaux ne voulaient ou n'osaient pas formuler, des feuilles étaient journellement créées pour le dire à l'abri de l'anonyme ou sous le travestissement de noms d'emprunt. Affectant un républicanisme outré, prenant le ton, le langage, les manières, les formes de l'exaltation socialiste, elles exploitaient l'exagération démagogique, jetaient le fiel et la boue aux membres du Gouvernement, et s'unissaient aux démolisseurs pour précipiter l'accomplissement de leur oeuvre.
Au surplus, des écrivains de tous les partis prêtaient la main à ces apparitions quotidiennes. Chacun s'efforçait de percer la cohue de ses confrères et de captiver l'attention du public. L'originalité du titre, la singularité des expressions, la bizarrerie de la forme, la vivacité de l'attaque, l'excentricité du ton et de la couleur, le scandale, tout y était bon. Le matin, le soir, dans la journée, c'était une pluie de ces feuilles nouvelles.
CIIVPITHK SKPIlKMi:. 307
qui inondaient les rues, les places, les faubourgs. L'enunieration en serait trop lonuiif. Il sullit de dire ({ue du ii lévrier à l.i lin il'aNril leur iiondire dépassait soixanle-trei/.e. Out'Npies-unes , spéculation destinée au\ collectionneurs, ne lai>>aieiil de trace (pie celle de leur haut priv Beaucoup naissaient et mouraient le njùnie jour.
(Chacun de ce^ rolliculaire.^ i-lail un a:>saillanl ipii apportait son tribut d'attaques contie le (iou\( lueuienl provisoire. Le Gou\eriu.Mueul ne \oulul Jamais se défendre. Convaincu (pie ce n'était là cpùine lic'sre passagère, plein de respect pour la liberté de la pres.^e, il laissait au ti'uips le soin de former le nouveau tempérament de la nation, et à la presse le soin de iruérir les plaies de la presse.
L'œuvre de démolition recrutait encore d'actifs et nombreux aiienls parmi les dubisles. Les meneurs influents dissimulaient mal leurs pnjjets et souvent mettaient a jour leurs intentions secrètes. Les comités apportaient (pielcpiefois à la tribune [)ubli(pie les signes de leurs désirs. Dans une séance de la Société des Droits de l'homme ( I I avril; im citoyen j)roposait (( une manifestation des clubs et des corporations auprès du Gouvernement provisoire, pour lui donner de la force et le mettre à même d'applicpier des remèdes énergiques à la situation actuelle ».
30,^ ( ; ( i r \' !•; w x !•; m !•; x t i' h o v i s o i ii v: .
Le Luxembourg s'élait successivement formé en Commission générale des ouvriers, en Comité des ouvriers et des patrons, en Comité des hommes spéciaux versés dans l'économie politique et sociale, en Comité électoral et en Comité d'action. Ce dernier se réunissait souvent le soir. Ses membres arrivaient la tête encore brûlante des agitations de la journée et pleine des théories qui, dans les réunions du matin, avaient obtenu de chaleureux applaudissements. Outre les considérations déjà exposées, ils s'entretenaient des moyens de réaliser et de mettre en pratique un système qui assurât l'avenir de l'humanité. Posséder la vérité, le bonheur du i)euple, et ne pouvoir agir, était un supplice pour leurs imaginations ardentes. Se payerait-on toujours de vaines paroles, de promesses et d'espérances? Se contenterait -on de ne formuler que des vœux, lorsque le peuple était vainqueur et maître, et que d'un mot on pouvait l'appeler à son aide? Ce mot, hésiterait-on à le prononcer?
Une manifestation, un nouveau 17 mars, une levée en masse des ouvriers, le peuple au Champ de Mars, le peuple à rilôtel de ville! voilà ce qui fut décidé.
M. Louis Blanc a dit lui-même dans ses œuvres les motifs do cette détermination.
CIIAlMTHi; SHI'TlKMi:. 309
" l.f 17 i\\n\> «'lait a|i|)jMii aiiv royalish's coiiiiiic la iTM'Ialioii d (II) nnii\i>l iini\( r>. Plus ^\uo du biiiil de la l'iisillailt' , plu^ «|ur du Kinloiut'iii des caïKins sur le pavé, ils avairul pris alarme do ce silence éj)i<pie du peuple. Leur insoiimie les retrouvait Iravcisaiit Paris, ces calmes h'iiions sorties loiil à coup de laiil d'.ileliers IValernels. Ouelle lorce jioiir des liomuics d'iJal vraiment pém'ln's de res|)rit de la Hevolutioii '. Mais (pu; \au(lrait le le\irr d'Arcliimede au\ mains d'iiommrs
ul)slinés il \<»uloir rimmohililt' ilu monde? l ii mois
s'était écoule depuis If 17 mars. Kncourai^es par limpassible modération du (iouNcrncment provisoire, les partis vaincus cherchaient a se reconnaître v\ commençaient à tïronder. Quant ii la presse roxalislc, rendue dès le premier jour certaine de rimpiinite, elle attjiquait sans relâche, elii' in-iilliiil, elle calomniait, elle vouait à l'exécration cl i\v> jnenérations futures et de la génération présente un pouvoir (pi'elle savait résolu à respecter, dans les injuies même dirigées contre lui, la présence de la liberté. Que dis-je ? Nous poussions ce respect jus(pi'à intervenir de nos personnes entre l'indignation du pcMipIc cl la rage de nos insultcurs. Le Constituliotincl s'était armé contre moi d'une plume aiguisée en stylet ; j'cmpèchai l'invasion projetée de ses bureaux, en df'clarant (pie je me regarderais comme personnellement ollensé par ceux ({ni oseraient me délendre ainsi. A son tour, la-Pressc, de M. Hmile de Girardin, ayant été menacée, .MM. Lamartine et Ledru- Rollin la protégèrent.
» Mais pour que la modération d'un gouvernement soit honorable et honorée, il ne faut pas qu'on la puisse
attribuer ;i sa faiblesse. Rien ne dispense mieux de la violence que la constatation de la force; or, comme le peuple avait prouvé, au 17 mars, jusqu'à quel point il était capable de demeurer maître de lui, je fus charmé qu'une occasion lui fût ofîerte de venir dire une fois encore : « Je suis là ! »
» De leur côté, les représentants des corporations attendaient avec une impatience légitime et croissante qu'on s'attaquât à leur ennemie, la misère! Ils reprochaient au gouvernement né de la Révolution d'hésiter devant un problème qui, résolu , était toute cette révolution. Tournant un regard iuquietvers les provinces, vers les campagnes encore à demi plongées dans les ténèbres, ils se demandaient si leurs espérances n'allaient pas rester étouffées au fond des urnes, sous ce nombre trop considérable, hélas! de boules qui appartiennent aux influences de position et de fortune, à l'intrigue, à l'ignorance, au hasard. Il fallait donc appuyer le Gouvernement provisoire, l'encourager au bien par des témoignages non équivoques de sympathie , mais en même temps le pousser à une généreuse initiative, et lui rappeler que dans ses préoccupations les moyens de détruire le prolétariat réclamaient la première place. »
M. Louis Blanc a affirmé qu'il n'aspirait à aucune modification du Gouvernement provisoire. Moi, son ancien collègue, plus que tout autre je dois croire à sa parole; et si, dans mon histoire, malgré mes inten-
rH\r»ITHF SKPTir.MP. 3H
tions, il rcssortjiit ia iiioiiulre L'CjiiivixjUL', ce seraient les fails oiix-iiM^incs (|iii domiiioraicul ma volonté. Des revers coniinnns ont rendu les syin|tathies communes. Passionn»' pour la vj'-rité, je la reilierclie avec le soin minutieux lie n'(^tre ni injuste ni l)lessant, surtout ciiver< ceux «lont je ne |)arta,i;e pas les opinions.
M. l/)uis RIanc aiiliérait à une journée et ;i l'appel (levant rilôlel <le ville des cent cinquante mille ou\riers du 17 mars, dans le seul but, suivant son expression, de pousser le Gouvernement à une généreuse initiative ! — (l'était une j)ression ! L'histoire est là pour démontrer les résultats ordinaires d'une pression parle peuple sur ic pouvoir : tontes ont aliouti ;i un clianpMnent de goiiverneFuent. Au 17 mars, si les nieneurs axaient échoué, c'est (pie le peuple était accouru pour défendre le r.ouvernement provisoire et non pour \r pousser.
M. Louis Blanc, mend)re du Gouvernement, usait de son droit dans le Conseil. Il avait |)roposé de proliter des eml)arras de la Baïupie de France pour la tiansforraeren nan(pie d'Ktal , de racheter toutes les industries en soulTrance, au nom de l'Hlat, avec du ()apier de l'Klat, et de les livrer, sous la direction de l'État, à des associations de travailleurs. Ses propositions avaient été rejetées connue désastreuses ou impraticables. Kspérait-il obtenir leur accej)tation en parlant au nom de cent eintpiante mille hommes armés d'une puissance irrésistible et attendant satislaction?
La manifestation résolue, restait à en fixer le jour. La revue de la garde nationale, de la garde mobile et de l'armée, avait été remise au 20 avril; les élections générales avaient été ajournées au 23 : la manifestation devait les devancer! L'on choisit donc le dimanche 16, et Ton désigna le Champ de Mars comme point de rassemblement Le droit donné aux travailleurs d'élire parmi eux des officiers d'étal-major fut le prétexte mis en avant pour attirer un plus grand nombre d'ouvriers, (pii ne seraient sans doute pas venus pour une autre cause. Mais le prétexte devait bien vite faire place à la réalité. Des bannières préparées à l'avance et portant ces inscriptions : Abolition de V exploitation de Ihommc par lliomme! Organisation du travail! révéleraient aux ouvriers l'intention des chefs, tandis qu'une pétition, déjà rédigée, ferait connaître au Gouvernement et à la nation la volonté de ceux qui l'avaient ainsi formulée:
Les travailleurs du département de la Seine au Gouvernement provisoire.
« Cilovens!
» La réaction lève la tête; la calomnie, cette arme favorite des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés son venin contagieux sur les véritables amis du peuple. C'est à nous, hommes de la Révolution, houunes d'action et de dévouement, qu'il
CIlAlMiUK SKI'ilKMK. .H3
a|)|)iirliiMU (lo (In liiror au (iouM'incuKiil provisoire (jiio le pi'Uplo VLMit 1(1 liri)uhli({ur démovraliqur , (pic le jxmiplo M'iil l' .Xholition de l'c.i^jiloilation tir rimmiiir ftdr l hnminr, (|UC le jitMipIc veuf rori/tniisalinn ilu Ir^iidil finr rnssncintioii.
» Virr la lirpidiliiiur ! Vii'c /'• (inin-rnifllicnl provi-
soire ! »)
Que pouvait irpondrc lo Gouvernemcnl provisoire à CCS termes inipéralils : « Lo |)Ouplo vimt ral)olilion de l'exploilalioM lic riioiumo par riioinnic, le j)euple veut r()ri;anisali()!i du liavaii.' » Se laisscrait-il imposer un système.' Al)ais>erait-il sa dii;uité juscpi'à concéder à la force ce (pi'il avait refusé à la discussion? Subissant la loi (pii lui serait dictée, laisserait-il luiniilicr l'autorité dans ses mains? R(''pudierait-il son honneur? Al)di(pierait-il le pouvoir? — Le choix n'était pas douteux : la majorité du Conseil s(» retirerait.
C'était bien là le but poursuivi par le Club des clubs, parle club Hlancpii, et connu de la préfecture de police cl du ministère de l'intérieur.
De tous les hommes désireux de modifier ou de renverser le Gouvernement, ]\l. L. A. Blancpii était le plus violent. Sa nature l'y portait aussi bien que la vengeance. Depuis la publicité donnée aux révélations sur
le 1^2 mai 1839, ce qui n'avait été pour lui qu'aspiration politique était devenu nécessité impérieuse. Cité devant un jury d'honneuf, il refusait de s'y rendre, et préférait chercher une justification dans un audacieux coup de main qui le relèverait de la situation la plus fausse au faite le plus haut, jusqu'à la dictature.
En proie à une fièvre qui ne le quittait plus, il remplissait de colères, de flammes, d'invectives, quelques pages où i! tentait de démontrer la fausseté de l'accusation qui pesait sur lui. 11 se retournait contre les hommes de l'Hôtel de ville , les dénonçait à ses partisans, et lançait sa déclaration de guerre en paroles empreintes de menaces et de haine.
Aidé de MM. Flotte, Lacambre et de quelques autres séides exaltés, il ne cessait de recruter des combattants, de gagner des alliés dans les clubs les plus résolus, de préparer des intelligences dans les faubourgs, auprès des gardiens mêmes de l'Hôtel de ville et des Montagnards de M. Caussidière, dont il avait adroitement séduit une partie par des promesses et des excitations. Ainsi préparé et pressé plus que jamais d'en finir par une entreprise, il avait fait porter ses propositions à la préfecture de police , au Luxembourg et au ministère de l'intérieur, quoiqu'il les accusât de complicité dans les calomnies dirigées contre lui. Il leur déclara vouloir agir avec eux, sans eux, et même contre eux s'ils refusaient son concours dans le mouvement déjà prêt.
Le dimanche 16 avril, devançant la revue et les élections, lui convenait mieux qu'à tout autre comme le jour le plus favorable à ses desseins.. La convocation
cil MMTiu: SHPTik.Mi:. :ii.'
iiiu" fois faite parle I.iixomhoiiri;, il sniiiail l)ion sVmpaier «le la position, exercer sa jarire part (rinfliit'iK <• stir l'issue (le la jouriu-e et se faire jiiarc au poiivnir.
M. (laiissidiere \(»\ail eu M. lilaïupii tiii ri\al d action, (le ronspiralioii el de popularité (laii> les cluhs, ou bien un associé qu'il serait contraint d'aceepler. Mival ou associé, il fallait à la fois s'en ser\ir el s'en défendn>, user de sa force révolutionnaire cl l'absorber, se mettre en niosuro de dépasser son élan el de le conipriinei . M. Caussidière connaissait ses projets, ses préparatifs, ses conijïlots, soit [lar des amis coiuniuns, soif j)ar des propositions directes. Il épiait ses tentatives ténébreuses, se méliail de son audace jiliis (jue de son courai^e, redoutait ses séides plus (juelui, se tenait enfin sur une défensive assidue contre ses cou|)s de main. .M. Caussidière et M. Blancjui se détestaient l'un l'autre; mais ils avaient une haine comnume contre la mairie de Paris, et ils NoidaienI Ions les deux renverser la partie modérée du Gouvernement provisoire. Liés par de tels rapports dans les passions el dans le but , ils étaient bien forcés de marcher côte à cote, dans la même voie, d'employer les mêmes moyens. Bon gré, mal gré, rivés l'un à l'autre, c'était à qui des deux, après le succès, se retournerait le plus rapidement pour écraser son rival, afin de rester seul maître de la place.
Dans les conjonctures présentes, ni l'un ni l'autre ne pouvait se laisser dépasser par les intentions, par les
(locdines, ni prévenir par l'exéculion; sinon toute intluence était perdue sur les hommes d'action, toujours plus pressés que les chefs, parce qu'ils ont des besoins plus urgents, des difficultés et des embarras moindres, et qu'ils comptent sur leur obscurité pour échapper aux suites de la défaite.
M. Caussidière ne se croyait pas obligé envers le Gouvernement provisoire. Malgré la confirmation olTicielle de sa position, il se disait qu'il avait conquis la préfecture de police, comme délégué du peuple; qu'il ne devait rien à ce Gouvernement; qu'il se devait tout à lui-même, à ses principes, à ses amis.
S'il était contraint de louvoyer, de composer avec les é\énements, il espérait bien les dominer un jour. Il visait à son indépendance; et, placé au second rang, il préparait les voies pour monter au premier. Doué de souplesse et de finesse, il se plaisait à jouer avec les hommes et les choses. Chez lui, l'affirmation contraire n'était pas le mensonge, mais l'adresse indispensable à son but.
Préfet de police, il était chargé de la surveillance des clubs, des meneurs et des machinations secrètes, tandis qu'il en était le chef comme homme de parti. Il avait sous sa main des cohortes de montagnards, des armes, des munitions, de l'argent, affectés au maintien de l'ordre public; et il pouvait s'en servir pour renverser. En rapport avec le Club des clubs, la Société des droits de l'homme, le Club de la Révolution, la ■ Maison de la rue de Rivoli , le Luxembourg, et journellement avec le ministère de l'intérieur, il avait foi- en sa puissance; et lorsqu'il voyait le Gouvernement pro-
CIIAIMTUK Si:PTIf:.Mi:. .117
xisoirc isole, sans Inrcc ni^aïux»»', il novait à lu laiblosso lit' II" (i<iii\«'riuMm'nt. (iompaianl alors >a |iiiissanpo cl ci'llc faiblcssi', il ne doiilail pas de l'i^siic «le la luth' : il ne lui restait plus (pi'a clioisir le jour, l'heiin' <'l I»' lini.
(iliaipic soii", il (lclil)i'r;iii a\t'c m"^ aiui> sur Idccasion propico. Il allai! cliaipic jour au iuiiii>-lcn' de l'iuléricur par devoir de lonclion; il soiidail lis dispositions de .M. I,i'dru-]{ollin , et il le pie>-ail d'adluM'cr à ses desseins.
La date de la manifestation étant fixée, les conférences devinrent plus IVéïpicnles. I.e I i. nue convocation instant»^ lut adressée aux. zélés.
Le l't. .M. ("aussidière remit à ^I. Soljrier une demande, écrite et adressée au ministre de l'intérieur, de mille fusils et de trente mille cartouches. Le préfet de police orijanisait en ce moment la p:arde républicaine et les i^ardiens de Paris; sa réclamation n'avait donc rien d'insolite et ne poux ait être refusée. Le chef du cabinet (lu ministre, obéissant au\ ordres donnés, visa la demande, (pii reçut son exécution au uiinisleie de la iîuerre, apri s (pielquo hésitation du colonel de Bressolles, charité de la distribution. Moitié de ces armes et de ces nuinitions fut portée par .M. Sobrier à la Maison de la rue de Rivoli.
M. Caussidière entassait les munitions de toutes sortes. M. (irandnu''nil avait écrit le H avril à l'un de ses neveux, fabricant de matières j)yrotechni(pies à Anijers : o Marc f Caussidière) vous recommande vivement de fabricjuer dans le plus irraud secret et d'apporter quelques-unes de vos bombes. Vous ne craignez
318 GOUVERNIiMl^NT PROVISOIRE.
plus rien; mais silence chez vous et ailleurs à ce sujet... »
Enfin, le 15 avril, la garde nationale, venue pour prendre son poste à la préfecture, le trouvait occupé, et se voyait, malgré ses réclamations au préfet de police, obligée de se retirer '.
M. Sobrier allait partout, aux ministères des affaires étrangères, des finances, de Tintérieur. Il semblait dévoué à tout et à tous, et il l'était en elfet. Il employait sa fortune au triomphe de toutes les causes républicaines et socialistes. Le premier sur la brèche, le dernier sur les listes des gouvernements que l'on organisait, il aimait la conspiration pour la conspiration, le secret pour le secret, l'action pour l'action. Caractère facile, il était de toutes les menées, se nourrissait de projets et les connaissait fous. Sans ambition , il aimait cependant jouer un rôle; sans vanité, il se complaisait dans son importance, heureux que l'on s'occupât de lui. Dangereux sans être méchant, il était prêta vous combattre comme à vous soutenir. On croyait le tenir, et il vous échappait, non par trahison, mais par faiblesse à suivre un nouvel entraînement. Hostile à personne, il ne s'attirait aucune hostilité, et il servait souvent d'intermédiaire et de porteur de paroles.
Le 1 5, dans son journal, il annonçait les événements
' La garde nationale ne reprit son service à la prélecture (|ue le 21 avril, lendemain d'une grande revue.
cil MMTUI-: sriTiiiMi-:. ny
(|iii se prcpiiruii'nl , par ces iu<»ls insérés eu fjros caractères au l>as dune réelamation (U's (m\rieis carriers : « Ksi'ÉHKz, Fi»KUt:s! le jour de l.i justice esl proche! » et il signait.
Va\ tèle (le la même feiiillo, \c 10, il faisait coiinallre ainsi la maiiircslaliou couNciiiic ascc K- l.iixcmlioiirii; : « Tous les corps d'étal sont convoijucs par leurs déléi^ués, pour se réunir aiijourd'liiii, a liiiil heures précises du malin, et se rendre en (;or[)s au (ilianij) de .Mars, atin d'élire les capitaines d'état-major de la ij;arde nationale (pu doivent être choisis dans le sein des diverses industries. »
WIII
Le mot d'ordre passait de houchc en bouche. Des placards sur les murs de Paris provo{|uaient les travailleurs. Une note de |)olice , du 1 i , prévenait le ministre de l'intérieur : « Dès ravant-vcille au soir, on ilit que les membres du Gouvernement provisoire du Luxembourg, en avertissant les délégués de se rendre le dimanche au Champ de Mars, pour l'élection des ofliciers d'état-major, ont en outre fort stimulé leur zèle pour qu'ils aient à en faire autant auprès de leurs camarades. Aussi, dès ce moment, des avis très-pressants, indiquant les points de réunion ()our dimanche, sont placardés dans les quartiers populeux. »
Depuis les premiers jours d'avril, les rapports de police se succédaient. M. Carlier les adressait à M. Carteret, au secrétaire général, M. Jules Favre , et au ministre : « Les renseignements sont aflirmatifs. L'in-
320 GOUVERNEMENT PKOVISOIUE.
teiition (les meneurs est d'épurer le (jouverneinent provisoire, d'ajourner les élections, de constituer une dictature ou un comité de salut public, pour donner un nouvel essor à la Révolution. Dans certains concilia- Itules, on va jusqu'à vouloir l'élimination, au besoin par la force, par les armes, par le sang versé. L'horizon devient de plus en plus sombre. L'insurrection est résolue. Pour l'arrêter, il faut une détermination prompte et définitive. Que fera-t-on au ministère de l'intérieur? La question, nettement posée, exige une solution nettement formulée. »
Ces rapports ne révélaient rien à ^L Ledru-Rollin. Chaque nuit, à la sortie des clubs, il recevait les délégués du Club des clubs, qui lui donnaient communication de la correspondance des citoyens envoyés dans les départements. Il apprenait en même temps, par leurs confidences ou leurs propositions, les intentions de pression des uns et les projets de renversement des autres. Des entrevues eurent lieu entre lui et >LAL Flocon, Louis Blanc et Albert, pour délibérer sur ce qu'ils devaient faire. MM. Louis Blanc et Albert étaient résolus. M. Flocon était plus circonspect : il répugnait à abandonner au flot des conspirations des collègues près desquels il siégeait chaque jour.
Des conférences s'établirent alors dans le cabinet du minisire, entre minuit et deux heures, après les tra-
r, II A PI tri: si:i'TIkmi:. 351
v;ui\ et Ifs fjilimios «le la jounico. A ces confiTonrcs assistaient MM. l'Iocon, Jiilos Kavro, (lartcrol, Lainlriji, Portali-i, Klit'iuic Araij;i), Hailir<, Klia> l^'iîiiaiilt et (|iiel(|ii('< aiitn's. Ils cxaminaiciif cl rcclicnliaiciil la coiiduitt' à siiiMc. Les opinions ctaiont divorsos.
Les partisans (le l'action disaient à M. Ledni-Hollin : i< l.a crise est trop violente pour diiicr : an |ireinier jnnr elle éclatera. On a nouIu la conciliation entre les diirérentes fractions des citoyens. Vains essais! Tentatives nuisibles (]ni n'ont produit (pic la faiblesse et l'impuissance! Vous ne pouvez à la fois satisfaire la bourgeoisie et conlenter le peuple : la bouriieoisie craint le mouvement, le peuple veut marcher en avant. Entendez les |)laintes d'un côté, les clameurs de l'autre! Tous protestent contre vos efforts. Les intérêts sont divisés, les volontés plus encore. La bourgeoisie ne Neuf rien céder; le peuple veut tout obtenir. La peur pousse la bourgeoisie à la réaction, la misère pousse le peu|)le à la Hevolulion. Le Gouvernement provisoire se débat entre ces deux grandes fractions de la nation. (le quil fait, et il a beaucoup fait (nous en convenons volontiers), est re(;u sans reconnaissance, parce qu'il n'est à personne, en voulant être à tous. Lisez les journaux des anciens [)artis. Ils retournent contre lui la libei te (pi'il leur laisse. Sa grandeur d'Ame, sa générosité . la protection dont il les couvre, n'arrêtent pas leurs atlacjues. Tout est par eux exploité. Une phrase, un mot . donnent prétexte à un débordement d'invectives, (Ihaipie mesure soulève une critique amère, cluujue décret excite leur courroux. Ces vieux partis
sont intraitables. Si vous ne les écrasez pas, ils vous IV. 21
écrascronl. — Lisez les journaux républicains. Ils savent gré au Gouvernement provisoire de (iiielques lois populaires et de sa bonne volonté. Mais ils lui reprochent avec raison de les livrer sans défense à leurs adversaires ; de manquer de hardiesse et d'énergie; de ne pas couper le nœud gordien ; d'être retenu par des considérations banales; de ne pas dominer l'époque; de ne pas tracer le sillon où le peuple doit trouver satisfaction pour ses besoins ; de ne pas savoir s'élever assez haut pour imprimer à la Révolution une marche rapide que rien ne puisse arrêter. — Ainsi , de toutes parts , on murmure , on s'agite. Le mouvement se prépare irrésistible. Tout est prêt. On se lève! Le triomphe du peuple est certain.
» Et vous , Ledru-Rollin ! qu'allez-vous faire ? Vous , le chef des républicains avancés , allez-vous vous laisser déborder, perdre votre force avec votre popularité? En défendant la partie modérée du Gouvernement provisoire , allez-vous disparaître avec elle ? A qui abandonnerez-vous le pouvoir? à Louis Blanc, dont vous n'aimez pas les doctrines; à Blanqui, dont vous redoutez la violence? Livrerez-vous la France à des mains inhabiles ou insensées ? Les clubs sont à vous ! La préfecture de police est à vous ! Vos amis sont là ! Ils sont les plus nombreux. Ils vous appellent à leur tête, ils vous offrent la dictature pour sauver la Révolution. Délaisserez-vous plus longtemps soldats et lieutenants impatients, vous, leur général? Décidez, décidez, et la France est à vous ! »
«•.ii.MMTiu; si:ptii;.mi;. 3«3
MM. Iiilt's hi\ rp , l.aïKliiii . (ijiilorcl . de. , (|ui (l«'sapproiivai»'!»! ime joiinu'c, rr|>li(]\iiiit'iit ii Inir tour :
(' Nous reconnaissons la justesse de eeitainos appré- <iali()ns. Oui! I;i situation so (•oni|)li(pi('. Oui! il \ a impatience et iui:rafitu(le de tous côtés! Oui! la lionne volonté (lu (iouverneinent provisoire est nu'connue ! I/al)olition de la peine de mort, le sufl'raiïc universel, la jjresse allVatuliie, les libertés recouvrées, les droits établis, le travailleiii- pioclaïui'' citoyen, l'esclavage aboli, la nation irrandie |)armi les nations, les peuples émancipés à la voix de la France! Cela n'est rien.
» Les ouvriers veulent davantai^e. Ils veulent l'oir/anisdlion du travail. Conuuent ? par l'association. Mais la(pielle ' il y a di\ théories. Vous pensez pouvoir donner satisfaction à toutes. Ne voyez-vous pas (pie linsurrection cpii se prépare est plus (pie révolutionnaire?... On vous propose la direction pour ne pas la laisser prendre à d'autres; et c'est |)ar eux et pour eux (pie le peuple \a être soulevé. Vous croyez être seid! on vous associera non-seulement Hlancpii , mais Cabet et tous les rêveurs de rêves impossibles. Vous serez en lutte avec eux, dès le lendemain peut-être; et il vous faudra reconunencer. C'est à l'anarchie cpi'on vous mène, et, par l'anarchie, à la destruction de la République.
» Mais pourquoi faire la guerre à la bourgeoisie? S'est-elle montrée hostile? Une partie des anciens con-
32i GOUVERNEMENT PROVISOIRE.
servaleiiis, oui! Mais la l)Ourgeoisie libérale et républicaine n'est-elle pas nombreuse, forte, éclairée, courageuse? Que sommes-nous donc tous? vous, nous. Barbes, Caussidière , Sobrier, Louis Blanc, Pierre Leroux, tous les chefs de clubs, sauf quelques-uns? des bourgeois. Ces distinctions sont fausses, inutiles, dangereuses.
» On veut modifier le Gouvernement provisoire. Quelles luttes avez-vous eues avec vos collègues? Que vous ont-ils refusé? Ils ne marchent pas assez vite? soit. Mais le terme de la course n'est pas loin. Dans vingt jours, l'Assemblée nationale sera réunie, le Gouvernement provisoire déposera ses pouvoirs; et vous aurez donné l'exemple inouï, unique, d'une dictature qui n'aura touché un seul citoyen ni dans sa personne , ni dans sa liberté, ni dans ses biens, qui aura repoussé la violence, la persécution, la vengeance, l'oppression, la banqueroute. Vous fondez ainsi la République sur des souvenirs inetTacables. Contentez-vous de cette grandeur. N'allez pas plus loin. Prenez garde à la honte et au sans;. »
Une raison d'honneur touchait surtout M. Ledru- KoUin et M. Flocon : « On veut épurer le Gouvernement provisoire, vous séparer, vous diviser, enlever la plupart de vos collègues. Ces hommes qui ont traversé avec vous les premiers jours, qui ont souffert avec vous, créé avec vous la République, et dont vous pressez la main à toute heure , vous allez les livrer à des mécontents! Vous allez conspirer contre eux sans savoir si vous pourrez arrêter le bras de quelques fanatiques. Quelle horrible responsabilité!
(.M Ail 1 m. >i.ri ii.Mi.. lis
>» Kl. ir.nlloiirs, t^les-vons liimi ji'isiirc t\\] -^iirros ? rmyo/.-Nous ijut' vo«i collôuues }>i' lais.sciniii r\|in|spr sjiiis se «Iflrudre , suj^ f;iiii' Jippcl ;iii\ ;iirin's, ;i lii LTiinle iKi(it)iial(*, .t la iiouru'-oisie, a ieiirs aiiii>.' I.a iiianilVslalioii ilrvicinlia iiin' lialaillc, imr i^iicrn' civile î
» lii ilernier ariïiiMH'iil : Ktcs-Nous sur de nos allies !^ Vous eroyez être un cliel", et noms n'èles (|iriin iiisliuiiieiit. ^'(lIIs ii'rlcs (|iie le i)()Ucliei' (len'icre le(|ii('l on se caclir , li (|u On brisera dès (inOn s'en sera servi. — De eette inlrii;ni' , de celle conspiralion , vous n'a\e/. pas el vous n'èles [)as le dernier mol! »
Kn ellt'l, dan> l'espiil de^ inlerloeuteurs , des soupçons planaieni >ur M (!aiis<idièrc lui-même. Des lails précis, désignés et vérifiés, des ordres non e\éciit(''s, malgré la xolontc ilu ministre, leui- d(''montraient siiltisammenl (pie le préret de poliee était di-cidé à agir sans el même contre M. Ledi u-Hollin.
.M. Ledru-Rollin llotlait indécis entre ces influences contraires. Le temps j)assait, et il écoutait toujours. Il j)rèlail l'oreille à tous les avis, el ne prévenait pas ses colleîj;ues. Il se trouvait dans celte situation douhlemcnt fausse : ou de paraître trahir ceux qui se confiaient à lui, s'il révélait leurs |)rojels; ou de paraître trahir le ('onseil, si lui, ministre chargé de la surveillance, ne l'inslruisait pas des complots tramés contre le (iouvernemenl.
Le jour li\e, il hésitait encore.
Témoins ci confidents de son irrésolution, en proie à une intolérable anxiété, MM. Landrin, Jules Favre et Carteret, qui partageaient avec lui la responsabilité du silence, se concertèrent pour lui annoncer, dans une dernière entrevue , leur ferme résolution d'obtenir de lui le désaveu formel de la manifestation , ou d'abandonner un poste où ils devenaient impuissants à empêcher ce qu'ils croyaient fatal à la République.
Dans la nuit du i 3 au 1 4 , ils se rendent dans le cabinet du ministre, qui les reçoit avec une certaine réserve. Une conférence a lieu. Ils insistent avec plus de vigueur encore sur les considérations qu'ils ont déjà fait valoir, et ils donnent à leur argumentation une force nouvelle. Ils déroulent et résument les périls inévitables : l'abîme, l'inconnu, le pouvoir aux mains de Blanqui, aux mains des théoriciens les plus fougueux et les plus insensés, la guerre civile, le sang, la destruction de toutes les libertés , la trahison envers des collègues, la honte dans l'insuccès, le crime dans la victoire, l'autorité livrée à un assaut perpétuel, le j)euple sans guide, sans drapeau , sans but, l'anarchie effrénée, la réaction, la monarchie restaurée comme dénoûment de cette épouvantable tragédie !
Loin d'employer un langage qui cherche à s'imposer, ils se servent de termes inspirés par l'amitié la plus sincère. Ces conseils ainsi fraternellement donnés pénètrent le cœur de M. Ledru-Rollin. L'offre de leur
r.llArMTRE SFPTlflMF. 3Î7
(It'mission , s'ils n'ont pas imr pionios^c positive, arli«'v<» (lo rpiitiiimer; sa conscienct' «•clain'C s'ouvre et s'épanche. La conversation prend un caractère d'alian- (lon cf (le douce intimité. Ces messieurs se retirent heureux du rcsidtat obtenu.
Mais le jour amène au ministre d'autres visites, d'autres sollicitations : « Lui, l'Iiomme de la H<'volutiou , s'opposera-l-il à un acte révolutionnaire? Le chef |)opulaire entravera-t-il une démonstration du peuple ? Le chef de parti luttera-t-il contre la majorité de ses [)arlisans .' »
Il ne peut se décider, cl il atleiul encore.
WIV
Les journées des 14 et io sont consacrées à préparer le mouvement. Le Luxembourg est en communication avec tous les ateliers. La préfecture de police se tient sous les armes, ainsi que la Maison de la rue de Hivoli. Le Club des clubs se déclare en permanence. La Société des Droits de l'homme prévient les sections, fixe des rendez- vous donnés sous divers prétextes, lilanqui trace leur rôle à ses j)rincipaux adhérents. — Cluupie club prend ses dispositions.
Les procès-verbaux des séances abondent en docun\ents sur ces menées. On ne peut en trouver une trace plus intéressante ni une preuve plus évidente que dans le procès-verbal du club de la Révolution, présidé par M. Barbes (15 avril au soir).
K La séance a été entièrement remplie par la discu5-
■> is r, ( ) l ! V I-: R N E M K N T 1^ R 0 V 1 S ( » I U !• .
:sion sur la nianirestation préparée pour le lendemain, il serait question de se réunir au Champ de Mars pour, de là, envoyer au Gouvernement provisoire une déi)ulation cliargée de lui exprimer le sérieux mécontentement de toute la partie révolutionnaire du peuple, et de demander le prompt renvoi des Commissaires départementaux, dont les tendances réactionnaires sont manifestes.
» Cette démarche aurait aussi pour but d'obtenir une modification dans la composition du Gouvernement provisoire : le maintien de quelques membres et l'expulsion de ceux qui par leur faiblesse , par leur incapacité, compromettent la situation.
)) L'on n'est pas bien fixé sur l'importance et sur le but véritable de cette manifestation, et l'on demande si le club de la Révolution doit ou non s'y adjoindre.
» Le citoyen Etienne Arago pense qu'il serait imprudent de s'associer à une démarche qui n'aurait pas un caractère de grandeur et de solennité imposante. Il propose que le club , avant de rien décider, nomme des délésués charités de connaître la vérité sur ce fait, et qu'une permanence s'établisse pour le cas où l'on devrait agir.
» Plusieurs citoyens sont d'avis de prendre l'initiative et d'aviser ce soir.
» La proposition du citoyen Arago est adoptée ; et les délégués sont aussitôt choisis pour éclaircir cette affaire.
» On se sépare en se donnant rendez-vous
pour le lendemain matin. »
CIIAIMTHI-, >l l'I II \ll . M\i
\a\ Socit'l»' (li'inoi rali(ju(' coiiliiilo, ((unixtscc cm piirlie d'ctlliciors siipcricuis de l;i iraido luiliouiilc , ('lail «•oiiv()(iui'0 d'iirizonco et en sc'ancc cxliaonliiiiiiic pum le saiiM'di l.'i avril, à sept licuros cl demie du >(>ir, un seen'tariaf de rKtat-major. Kn raljseiice [\i' M. (iiiiuard, retenu an lit pur la maladie, M. liaiiiielle présidait.
Après delil»érati()n , on Note a riinaiiimite « (jii'ii y aura manifestation portant sur les |)rincipes el non siii' les personnes ». l'ne eommission est cliari^ée de rédiger, séance tenante, uile adresse au riOuvernenuMil. La commission, prévoyant (pie choisir le dimanclie Mi c'est s'associer à la démonstration, propose i'ajournenient au lundi. La réunion c(^n\icnt (prclle se rassemblera le l(), à huit licures du malin, pour présenter le projet d'adresse qui sera prêt à di\ heures; et, afin (pi'aucun membre de la Société ne puisse s'abstenir, une sommation est laite aussitôt en ces termes :
(( Citoven,
M Une manifestation doit avoir lieu demain près du (Gouvernement provisoire. — On a décidé (pie tout membre qui s'abstiendrait sans justification serait réputé démissionnaire. — On se réunira à dix heures du malin , au lieu ordinaire des séances. »
L'adresse devait être portée par les oliiciers supérieurs de la garde nationale nuMubres de la Société , en
uniforme et di';i|)eau en tête. Elle fut ainsi rédigée, après une entrevue confidentielle de deux membres de la commission avec M. Louis Blanc :
« Jusqu'à ce jour, la Société démocratique centrale a franchement appuyé le Gouvernement provisoire de la République. Ses dispositions étaient si bien connues de tous, qu'on lui a, dans plus d'une occasion, reproché d'être aveuglément ministérielle. Elle pensait qu'un pouvoir né d'hier, et dont toute la force repose sur la confiance du peuple , devait être soutenu par ceux qui ont si longtemps combattu et souffert pour la démocratie. Elle ne regrette point ce qu'elle a fait. Mais, éclairée par des faits nombreux, évidents, caractéristiques, elle vient aujourd'hui, en conseillère amie, vous dire , elle vient vous crier :
« Citoyens,
» Vous vous êtes chargés de défendre les droits du peuple : les droits du peuple sont méconnus. Vous vous êtes faits les défenseurs ofiiciels de la démocratie : la démocratie serait en péril si elle pouvait jamais l'être. Nous ne disons pas qu'il y a parmi vous des hommes volontairement rétrogrades, mais nous vous disons
qu'il y a parmi vous des hommes stationnaires Eh
bien! citoyens, prenez-y garde : ne pas avancer, c'est reculer.
» Citoyens, ce qui apparaît aujourd'hui à tous les yeux clairvoyants, c'est que nous sommes déjà rentrés dans le cercle où, pendant dix-huit ans, nous nous sommes si péniblement débattus , c'est que les hommes
(Il M'iTiu: <rPTii:Mr:. 3;i4
qui ont pi'idu l'ancien poiuoir occupent déjà lesaliords (in pouvoir nouveau.
» l.e peu|)lu, Jant de fois Ironipé, a les yeux ouverts, il veut (|ue la iicvolutiou t'ailc piii lui ait été l'aile pour lui. Il ne se [)ayera plus de formes ni de noms nouveaux. I.a Hevolution est, à ses yeu\ et dans sa eonviction, essentiellement démocrati(|ue et sociale. Il ne comprend |)as cpic l'iionnuc |)uisse désormais être exploite par l'homme, (juil y ait encore des prol»'taires. Il veut tiur le tra\ail soit ori^anise , ii;raduellement et sans secousses, i)ar l'association libre. Il enteml enlin (pie le mot de fraternité ne soit j)as un vain mot. I.e rôle de la Société démocraticjue est nettement trace : elle a toujours été, elle restera toujours a\ec le peuple. Kllc vient donc supplier aujourd'hui le Gouvernenjent provisoire d'écouter la voix du peuple et de marcher avec lui. »
Les otiiciers supérieurs de la garde nationale qui siii;nèrent cette adresse exprimaient, sous une forme plus diiiiie et plus respectueuse, mais aussi sii^nificative, les ujèmes volontés que les déléijués du Luxeud)oui'iï ; et, cela, le même jour!
Tandis (pie le Gouvernement provisoire hâtai! de tous ses vuHix et de tous ses ell'orts la constitution de la a;arde nationale, — du |)euple armé, organisé, — pour lui remettre l'honneur de la Répul)li(jue, le maintien de l'ordre et la défense de la liberté, une partie de l'état-major de cette garde nationale voulait peser sur
332 (iOliVlîKNKAIENT rKOVlSOIRE.
ses résoliilions, lui signalait ses membres slationnaires, lui sii;iiiliai( une adhésion au mouvement, et l'abandonnait au hasard d'une journée. Ainsi, la dernière espérance du Gouvernement, le frein du peuple contre ses propres passions, la seule garantie de la nation contre les factions isolées, l'unique protection de la loi, allaient disparaître dans ce tourbillon qui menaçait de tout engloutir.
Certes, ces officiers étaient dévoués à la Répul)lique, à l'ordre, à la libei'lé; hommes de cœur, ils avaient fait leurs preuves de patriotisme et d'abnégation ; ils étaient favorables plutôt qu'hostiles aux membres du Gouvernement provisoire, et cependant ils se laissaient dériver vers l'inconnu. Ils subissaient la contagion de l'époque. L'habitude en eux. dominait le bon vouloir : accoutumés depuis longues années à lutter chaque jour, ils ne pouvaient changer de ton et de langage, subitement, avec le changement de situation, i.e mot y»{nistériel avait été dans leur bouche une flétrissure si fréquemment infligée à leurs adversaires, qu'ils repoussaient comme un stigmate cette qualification qu'on pouvait leur appliquer depuis que leur parti était parvenu au pouvoir. Au lieu de s'en glorifier, ils s'en défendaient et en avaient honte. Approuver les actes de l'autorité leur semblait inouï; les contredire était si naturel ! Protéger et conserver n'était point leur fait ; ils se sentaient créés pour avancer et marcher toujours. Aussi , à la veille d'une manifestation , étaient-ils fatalement portés à la participation, non à la compression.
Tous les partis ont les défauts inhérents à leur essence même. Un défaut des hommes du progrès est de
CHAl'ITHi: SI-I'IIKMK. 333
ni'jiiiiiais \uuloii' ôlrc (ii>tiin('fs, ni ilaii^ l<i (iiti(|iit>, ni liaiis les |)riii(-i|>o>, ni dans l'aclion. I.a iiopiilaritc clant I»' |)ii\ , (•'»'sl une csprco de coinx' an cIocIut on l «m iloil tont snrinonlti ponr arriver le |irtrni(M*, sant'a l»riser (»ii à «Miv luis»'. I.anté, on no |itMi( pins s'aiii'^lcr à \()l()nt('' : la Irlc toiniie, cl l'on se |)n'(ipilr tonjoniscn avant jns(jn'à rahitnc. On crde an Ncriiiic (pii chlonit et enipoili*. I.a jnsticc absolue . la morale , cossent d'être l.i reizle •suprême, (londiien de déniocrales ont été la proie lie ce délire! (!ond)ieM ont ele jjonssés bien au delà (le leuis intentions 1 One de fautes, de delaillaures, de clintes, de désastres, de iiersécutions! Que de révolutions avortées pour avoir été trop vivement menées! I/liistoire abonde en exemples.
Combien de défaites à subir encore pour accjuérir l'expérience! Combien de purilieafions par le Fnartyre!
\\\ Il
.Vinsi abandonne par Ions, W (louvornement provisoire ne s'abandonnait |)as. Ilabilue aux (enipètes, il alfeudail l'oraire sans se déconcerter. Les bruits, les clameurs, le lumulle dune foule éperdue, lui avaient apporte leurs menaces, et il n'avait pas détourné la lète : il avait rei:ardé en face le danger, ("est (ju'il puisait sa force dans sa conscience, qu'il voulait fonder la R(''publi(jue sur la liberté la plus complète; c'est (ju'il avait foi en son œuvre.
y\. Lamartine, par ses conversations avec certains membres des clubs; M.M. Marrast, Paiznerre, Bncliez,
33i GOUVERNEMENT PROVISOIRE.
Recurt, Edm. Adam, par les avis de quelques détenus poliliques, amis de vieille date; MM. Garnier-Pagès et J)uclerc, par les rapports de M. Rébillot, colonel de la gendarmerie départementale , avaient bien eu connaissance de signes précurseurs d'une journée. Mais les principaux meneurs couvraient encore de prétextes leurs projets, simulaient les motifs les plus plausibles, et ne disaient leur dernier mot que dans des conférences secrètes. Les notions sur leur véritable plan demeuraient donc vagues et confuses.
Le 15, à midi et demi , en séance du Conseil , au ministère des finances, M. Ledru-RoUin , dans son rapport journalier, parla de la manifestation projetée.
M. Pagnerre fut chargé de rappeler à M. Marrast, alors absent, qu'il avait à rédiger, au nom du Gouvernement provisoire , une proclamation pour annoncer au peuple la fête de la distribution des drapeaux et le caractère essentiellement fraternel de cette solennité. On voulait faire un appel à la concorde et à l'union, avant la journée du 16.
La manifestation devint ensuite l'objet d'une grave discussion.
M. Louis Blanc déclara l'intention des ouvriers d'élire leurs officiers d'état-major de la garde nationale. — M. Ledru-Rollin fut plus précis : (( Trois clubs doivent présenter un programme au Gouvernement provisoire. Blanqui cherche à profiter du rassemblement au Champ de Mars pour exciter un soulèvement. »
(Il AlMTKi: SI-PTIKMK. 335
On M> (loinaiida s'il consniait (rani^Ur ltliiii(|iii et (|url(|iu's iiulres : « Vaiil-il ini«.u\ couper le mal à sa racine, et s'eiupiircr prevenli\oiiieul de I iiisli.uateiir le phis (lanijereiix ? Vaul-il mi(Mi\ le >iir\eillci, el le saisir en Haj^'iant delil d'acles piihlics et irréciisahles .' Jusqu'à présent, pas une arrotalion n'a été ordonnée; la He|)ulili({iie a inaiii^iire le respect profond de la liberté indi\ idiiclle. Ia' l'ail est seul punissable, et non la pensée, (ilianirera-l-on ce système? et si l'on c(jnunence, jus(proù ira-l-on .' Ajires une personne, une autre; après les lionuiies d'un parti, ce\\\ des autres j)artis; a|)rès les fauteurs de l'action , les fauteurs de la réaction. Des lors, la porte est ouverte aux persécutions. La dictature improvisée j)ar le |)euple pi-nl sa généreuse içrandeur. Le premier pas est fait \ers la tyrannie, au moment où un nouveau pouvoir, réij;u lié rement élu par le suirraire universel, va être saisi du droit et du devoir de comprimer sévèrement les audacieuses et couj)ables tentatives. La politique el le courage conseillent auGouvernenient provisoire de s'abstenir des rigueurs et des poursuites judiciaires, et de laisser les prisons vides a l'heure de sa retraite. On n'évoquera plus contre la République le fantôme sanijlant du passé. Les |)laintes d ailleurs sont-elles fondées? Les griefs sont-ils sérieux?»
M.M. Marie, Lamartine, Crémieux, Carnot, tîarnier- Pagès, j)arlenl tour à tour, : » Devant quel progrès possible a-t-on reculé? Quelle mesure praticable a-l-on repoussée? Les chefs des clubs exaltés n'ont que des paroles creuses; lorsqu'on les presse, on n'y trouve rien que du vide. De leurs innondjrables conférences est-il sorti une seule idée efticace, un seul projet réali-
.33fi GOUVERNEMENT PROVISOIRE.
sable, une seule réclcuualion admissible ? Eu (.lésaccord entre eux sur la théorie et sur l'application, ils n'ont, rien élaboré. On n'en pourrait satisfaire un sans mécontenter tous les autres. Réunis pour renverser, ils sont divisés pour édifier.
» Au surplus, le Gouvernement ne se refuse pas à expérimenter les systèmes; mais prescrire au hasard à la société des errements nouveaux n'est-ce pas vouloir l'impraticable, et tenter une folie? Les ouvriers souffrent, c'est vrai. Une crise alïreuse, qui date de loin, ruine l'industrie. Le travail manque aux bras impatients. jMais la première loi du travail, c'est lordie; l'ordre fait reparaître le capital, et le capital vivifie le travail. Que font les chefs des clubs? Ils agitent sans cesse. Remplis d'un feu dévorant, ils préparent des démonstrations et produisent une émotion qui se traduit en privations pour l'ouvrier, en jetant dans les esprits l'incertitude et la crainte. Dans ce trouble général, il y a danger pour le consommateur qui n'ose acheter, pour le commerçant qui n'ose vendre, pour le travailleur qui n'ose produire. Les passions des meneurs prolongent la misère du peuple au nom duquel ils réclament. On demande ce que les ouvriers ont gagné à la Révolution de Février : ils v ont 2;agné le titre et la qualité de citoyens; le reste viendra. Ils ont conquis une place et des droits égaux à ceux de tous les Français. Ils ont leur j-art de souveraineté. — Ceux (pii veulent une démonstration ont la prétention d'imposer leurs principes au pays. Avant la représentation régulièrement élue de la nation , imposer telle ou telle opinion, tel ou tel choix, telle ou telle conduite, n'est-ce
CIIAIMTIU-: SKPTIKMi:. 337
|)as |M>rt('r alteiiiU' a rindt-pcndaïue des ilrpaiioincnts!* — I.a llfj)ul)li(|iu' cl la I.iIktU'' uv sont (jiiimc iiic'iuo chose et (ju'im iiicmc nom. — Nous ivslcions, (juoi (ju'oM ra>st', lidclcs à celle pcnscc. — Dans celle voie ou le devoir et l'Iionneur !ioii> inspirent , on pciil nous renverser, on ne |)eut nous intiniiilei-. — Nous n'avons (|u'un l)ut : l'union de tous les enl'anls de la llej)ublique. »
Une incpiielude vaiïue préoccupait cependant leMuen»bres du Gouvernement provisoire : les uns |)arce qu'ils SiU aient, les autres par ce (pi'ils ii;noraienl. D'un cùté, secrets et irrésolutions: de l'autre, méfiances et soupçons.
l^ séance l'ut remise au soir. Les p;énéraux commandant la izarde nationale cl la irardo mobile furent convoijues.
Celle séance eut lieu, au ministère des fmances, à huit heures et demie.
« Nous ne sommes pas suiïisamment rensciî;nés sur
les événements, » avaient dit le matin M. Lamartine à
MM. Carnot,Garnier-Pap;èsel Duclerc. » Dans l'intérêt de
la i^epublique, de la sécurité commune, je vais réclamer
l.'io ()()(' flancs de fonds secrets pour le ministère des
all'aires étranij'ères. Des périls nous menacent ; nous ne
pouvons nous laisser surprendre. Je veille! veillez
aussi ! L'HoIel de ville a également besoin de se tenir
sur ses gardes. Concentrons nos forces, nos moyens.
Sauvons le pays ! Sauvons de leurs propres erreurs les IV. " il
ivpublicains les plus exaltés! Ils ne savent où ils vont ! C'est une fièvre épidémique qui les pousse! Préservonsnous d'eux! Préservons-les d'eux-mêmes. »
Le Conseil commença par voter sans discussion cette demande de crédit; puis il reprit la question de la convocation des ouvriers au Champ de Mars.
On en démontre le péril à M. Louis Blanc; on lui demande d'employer son influence à le détourner. M. Louis Blanc affirme son impuissance. M. Albert fait la même réponse. Tous deux cherchent à justifier la manifestation par le prétexte dont elle se couvre, et à rassurer sur les craintes qu'elle peut inspirer. Par dignité, on n'insiste pas.
Une déclaration franche et cordiale de M. Flocon rassérène la situation. « Quoi qu'il advienne, » s'écriet-il, (( dans l'intérêt de la Bépublique et pour notre honneur, il faut qu'il ne soit porté aucune atteinte à la constitution du Gouvernement provisoire. )>
Les événements grandissaient M. Flocon ; l'exercice du pouvoir l'élevait. Il se montrait homme d'autorité. Il surprenait par des idées et des reparties inattendues. Il luttait encore en lui-même contreses habitudes d'opposition et ses préventions personnelles; se laissant parfois aller à des mouvements brusques, il savait les réprimer à l'instant. Il se formait aux affaires et prouvait qu'il avait f intelligence pour les comprendre et la capacité pour les conduire. Sa raison mûrissait chaque jour. Il
m vriTRi- SKrTif^iMK. 3.19
n'clail |».i»î (lo cciix-la (|ii"iiii ii)iiiislrro t'crasc, mais hirn tle («'ii\ (|u iiii iniiiislrre (lt'Vi'l()|»|)(' I.a Noillc du 10 aM'il, il tut sincoro avec tous. On voyait (|iril eût pivIV-rr partuijor le iioiiviTiioinont a\ec des lioFmm's |)lus en rapport d'ojyinions avec lui, mais il lui icpuf^nait de deiaisseï- ceux auxipiels le 2i fV^vricr l'avait associé. In seul ineinhre du Conseil lui était antij)alliique, c'était .M. .Manasl : ancienne ii\ alité, non encore éteinte, entre le rédacteur en clicf de la rtr/oniic et le rédacteur on chef du Malioiidl !
In nouveau sujet d'alarmes amena les e\|)licalions du général Duvivier au Conseil. Les jeunes ouvriers (pii composaient la garde mol)ile portaient encore les vêtements déchirés des barricades ou les blouses de l'atelier; ils réclamaient l'uniforme, l'n mécontentement sourd , lacile à exploiter, circulait dans leurs rangs. Si la lutte surgissait, qui l'emporterait en eux, de la discipline, lien si nouveau pour ces enfants de Paris, ou de l'iiahilude invétérée de l'émeute et de l'insurrection ? Tout était donc trouble et incertitude de ce côté. Le général énuméra les causes de retard, les marchés passés, les promesses d'habillement complet pour le ;i mai, veille du jour où l'Assemblée nationale devait inaugurer la Képubliipie. .Ius(ju'à ce jour, et dès le lendemain même, 16 avril, il comjjtait dominer par son inlbience. — (.'e n'était (pi'une espérance !
:î10 GOUVERNIÎMENT PROVISOIRE.