‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 5)Chapitre 34 sur 49 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Pri>i;i;itiiiii(> des chefs dubistes. — Sentiments et projets divers. — Ouvertures de M. IJlanqui à M. Ledru-RoUin repoussées. — Mesures de pn'canlioii jirises par les mendies du Gouvernement provisoire et par rilotel de ville. — Paris, le 16 avril au matin. — Séance à l'Hippodrome : manifeste des Sociétés secrètes, déclaration des Droits de l'homme. — Réunion au Champ de Mars; excitation; M. Rlanqui. — M. Garteret à la préfecture de police; sa conversation avec M. Gaussidière; il la i apporte à M. Ledru-RoUin ; détermination de M. Ledrn-RoUin contre la manifestation; il va avi ministère des affaires étranpères. — Paroles de M. Lamartine à M. Lherbette. — Entrevue de MM. Lamartine et Lediu-llollin ; leur entente. — M. Lamartine à l'État-major de la garde mobile et à l'Etat-major de la garde nationale. — M. Ledru-Rollin donne au général Courtais l'ordre de faire battre le rappel; le général en avise le ministre des finances; approbation.— Dispositions défensives du ministère des finances. — M. Ledru-Rollin rentre à son ministère; surviennent MM. Louis Rlanc et Albert; leur émoti(jn en entendant battre le rappel: leurs observations à M. Ledru-Rollin. — -Députation et adresse de la Société démocratique centrale; réception avi ministère des finances; MM. Flocon et Garnier-Pagès signalent la vérité de la situation; la députation se relire poiu- aller prêter main-forte au Gouvernement. — Préparatifs de défense à la mairie de Paris; M. Rnchez; entretien de M. Arago et de M. Bûchez; M. Arago va aux mairies des cinquième et huitième anondissenieuts ; dernières dispositions de M. Bûchez; il reçoit une communication et un renfort de la préfecture de police ; arrivée de MM. Lamartine, Marrast, Ghangarnier; perplexités des membres du Gouvernement provisoire; inquiétudes à l'Hôtel de ville sur l'Etatmajor; M. Edm. Adam va porter des ordres. - — Anxiété de Paris; le rajipel est un réveil. — MM. Louis Blanc et Albert proposent au Conseil de se transporter du ministère des finances à l'Hôtel de ville; lefus. — Les secours arrivent à l'Hôtel de ville et l'entourent de leur protection; paroles de MM. Bûchez et Lamartine. — Mesures des généraux Du vivier et Courtais. — Les masses se sont prononcées en faveur du Gouvernement provisoire; elles ont obéi aux sentiments de liberté et d'union. — Champ de Mars : le nombre des ouvriers dimiîuie au bruit du rappel; on se met en marche sur l'Hôtel de ville; en chemin, ia colonne est coupée par la garde nationale; elle ne peut

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.illcr |ilii» 4vaiit; elle vnvuic (iuiuiiii(irr |i.iiumi|{u. — liAirl «ii* viili- : I'i-iitliiiii«i.i4iiii- f4( .lu l'tiiiiltif ; ili'-|iii(.iticiii't iiinniiilii .ilili'^ : ri'>nuii<t"i <ir MM. I,.iin.-iriiiir , Marr.Kl, Kni-lic/., Kcciirt. — ('.(iiiM-il liniiiic h la iii.ijui'i(L> (lu (jiiiivcriiciiieiit du te nr^tarvt df la iiiiiiDrit*- ; rcfiii; le tfOUveniriiiFiii |irovi.4oire doil rester entier jiis<|u'.'t la reiiiive «le «es p<iiiMiir4. — I..I <lé|iiil.iti<iM <li- 1,1 riiliiiiiie ifii (^liaiii|i <!i- M.ii-> iiarvieiit •I rilAlcl lie ville; M. Kiliii. Adam la reroil. — Tinis les tiieiiilires du Gouveriienieiit iinivisuiri* «ont réunis à rilotcl de ville; i\> deseendenl «ur l.i |ilare; nv.itiuii ; deHIe. — ■ A |)as les ronininnisles I <• prote<<laiiiMi de la nation contre les rieetaire*. — Kxirait des Conjetsinni it'uit icvvliitionutiirr. — Fausse .iiiidication îles nii>Ls ■ socialisme, soeial , sorialiste »; fant<'ime> <|iril> siisriteiu et qne l.i Iléjiiililiniie renie. — l.a di'mntisrr.ilion du Ifi .mi! ne ponvail iiuédc fatale à l.i lle|udilii|ue. — La Fiante a< rompluM son œuvre.

I.a nuit (In samedi au dimanclie l'ut eiiiploycc, j)ar les chefs clubistes, à concentrer le mouvement du Iciitlemain et ;i lui donner de runif(:'. S'ils y parvenaienl , le succès leur |)araissait assure. Le GouvernemenL |)n)- \isoire, de toutes |)arts cerné, verrai! toutes les forces lui man(juer à la fois. Le Luxenibourii;, la préfecture de police, la .Maison de la rue de Rivoli, le ministère de l'intérieur, rËtal-major de la garde nationale, la içarde mobile dont certains ofliciers promettaient le concours à la démonstration), lesclnhs, les adhérents de M. Hlan- (jui, le> faubouriïs, le peuple, devaient aisément triompher de (piehjues lionnnes pris au dépourvu, réunis ou séparés, à l'Hôtel de ville, aux linances, ou dans leurs dillérenls ministères. Ce résnltat était d'autant moins douteux (jue les chefs espéraient bien faire accepter à la minorité, ;m nom de la population rassemblée, la mission de représenter et d'exécuter la volonté de tous.

Dans leur pensée, la journée du 16 avril verrait

.Tii GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

onlin iino dic'aturo |)lus audacieuse; la France serait cnlin vigoureusement gouvernée; les demi-mesures, les moyens termes, les idées tempérées et conciliatrices, feraient place aux mesures, aux moyens, aux idées révolutionnaires. L'impôt d'un milliard sur les riches, le milliard repris aux émigrés, la confiscation des biens de la famille d'Orléans, l'incarcération ou la déportation des réactionnaires les plus importants, la conversion de la Banque en banque d'État, le papiermonnaie, le rachat des usines et des fabriques désormais confiées à l'expérimentation des nouvelles théories et aux associations, la suspension du payement de toutes les dettes des anciennes monarchies, le changement de tous les employés, la transformation de toutes les administrations, Tajournement de l'Assemblée nationale constituante, un comité de salut public! tel était le programme à appliquer après le renversement du Gouvernement provisoire.

Toutefois, parmi les organisateurs de la démonstration, les ambitions et les projets étaient divers. Les uns ne désiraient qu'une pression: d'autres voulaient une modification; ceux-ci aspiraient à un bouleversement; ceux-là proposaient des noms impossibles; M. Blanqui exigeait sa place; ^L Barbes, convaincu de la trahison de M. Blanqui, était prêt à lui résister.

Il ne s'agissait déjà plus de la dictature unique de M. Ledru-Rollin, mais d'une dictature partagée, par-

r.iiApiTRi: iiriTiLMi:. lis

laiii'o ;i\Of M. IU;ni(|iii! Daiiscctlc luiil , en olTcf , M. I.e- «hii-Hollin mut di'souvorluresdt' la part do M. HlaïKiiii; il les leponssi» énoriiicpiciuonl. Vers nno hoiinMJM malin, (piohpics dcIciîiK'S des cluhs, niinis au piod do l'ol)»''lisjpio, à l'ondroit moine où I.()iiis-lMiilip|)e était numlé en Noifiire pour s'onl'iiir, dt'pAoliôronf (piatre d'ontrc oiix à M. I.cdrii-lioliiii poiii" l'inroriinT (pio los So» iotés «'faioiil on pornianonoo ol on aiinos, et poiii- le solliciter (\\'i\ |)rendro l;i direction. A peine furent-ils écoutés. .M. Sohrior sur\int et insista on faveur de la o()0|)ération de M. Hlau(pii. Il u'ohtini (prun relus j)ersistant.

Pendant ces pouiparliM's, les |)roparatifs no s'en [loursuis aient pas moins, et mémo avec j)lus d'activité; car dans rinoonuu du dénoùmoul , l'autorité serait |)rohablemenl le pri\ de la course, de la ruse ou do la force. (Chacun soni,'oaif à p;rouper les siens ci à mettre on jeu toutes ses ressources. La préfecture de police s'armait, oiïalement disposée pour l'attaque et pour la résistance auv allidés de ^f. Blaurpii. La nuit même elle eut une alerte, sur le faux hruil d'un coup de main de ce conjuré.

Au milieu de toutes ces menées, on iirnorait encore si les chefs, ainsi placés les uns en face des autres, neutraliseraient ou uniraient leurs efforts. La solution était peut-être dans la volonté de M. Lodru-Hollin. Il n'avait (ju'un mot à dire : il ne l'avait point prononcé (juand le jour parut.

,3i(; GOUVEKNEMRNT PROVISOIRE.

Les membres du Gouvernement provisoire ne restaient pas immobiles devant cet abîme dont la profondeur était insondable. M. Lamartine passait une partie de la nuit à envoyer des émissaires dans les faubourgs, convocjuait quelques élèves de l'École polytechnique et des olliciers de la garde nationale, pour lui servir d'intermédiaires avec les citoyens dont il pouvait espérer le concours. MM. Garnier-Pagès et Duclerc, secondés par un jeune officier plein de courage, M. Maréchal, assuraient les délibérations du Conseil, qui devait se rassembler au ministère des finances, le 16, à midi. M. Marie usait de son influence sur les Atehers nationaux pour les enlever à la manifestation. M. Arago devait se tenir au ministère de la guerre. Dans le cas d'un incident imprévu , chacun se porterait là où sa présence serait nécessaire.

L'Hôtel de ville , siège du pouvoir, où les gouvernements naissent et meurent, devait attirer les principaux, efforts des insurgés. MM. Marrast, Bûchez, Recurt, Edm. Adam, y redoublaient de vigilance. M. Bûchez, tenu en défiance par certaines confidences personnelles, avait communiqué ses soupçons à M. Marrast, qui n'avait point paru partager aussi vivement ses craintes. Il n'en avait pas moins persisté à prendre, d'accord avec ses collègues, des mesures de précaution. Dès le vendredi soir, dans une réunion, il prévint les maires des arrondissements de se mettre sur la défensive et de

CIIAIMTIIE lirniii.MK 347

s'enlouitT (II' {^ailles iiatioiiaiix \()l()Mlinri'>. Il manda au (oloiu'l il(> la \)' li'i^ioii du Iciiir iitillc lioininL's à sa tliï«j)osiliun; après s'i'^lro concert»' avec le général l)ii\ivier pour li' douMeuieut des postes, il s'enteiidil avec le conunaiidant en second de l'ilôti'l de ville, M. Mc.iiinumt, Mir ieipici il ponvail (-oin|)ter. Il (-niixint (Miliii avec M. Kinile Thomas (pie des ordres M'raicnl donnés pour détourner du (;iiain|) de Mars les ouNiicrs des Ateliers nationaux, mais (pie les élèves de l'Kcole centrale s'y renilraient, alin d'user de leur iidliience sur ceux qui y seraient \enus.

Le dimanche Ml ;i\ril, dès le matin, on \oi( ( irculer dans les rues, sur les boulevards, sur les (juais, sur les places, des j^'roupes portant des bannières de corps d'état ou de clubs, ornées de rubans et d'end)l(ines divers; sur quelques-unes on lit : « Abolition de l'crploitation de l homme par l homme! Orf/anisalion du travail! Êf/alité! » mots d'ordre de la journée. La pluj)ar( des hommes qui composent ces groupes iiçnorent le but réel des meneurs : ils croient n'avoir ([u'à élire des officiers d'etat-major. Les uns, aimant le bruit pour le bruit, vont à la foule j)our s'unir à la foule; d'autres, j)ortant leurs vues plus loin, se plaisent à la pensée de montrer encore une fois à la capilale leur nombre et leur puissance; certains, initiés aux projets des chefs, s'animent à l'action par les chants de la Marseillaise et des Girondins; les plus déterminés ont des armes sous

leurs l)loiises. La masse se dirige sur les Cliamps-Elysées; ein([ mille environ vont à l'Hippodrome, à une séance où ils ont été convoqués au nom des Aleliers rrunis.

Cette séance commence par la communication d'une lettre de M. Caussidière, qui, invité à y assister, exprime en termes très-chaleureux le regret de ne pouvoir s'y rendre. La lecture d'un manifeste des Sociétés secrètes est suivie de celle d'une déclaration des Droits do l'homme. Le manifeste, fort bien rédigé, rappelle avec art les persécutions, les exils, les prisons, les échafauds qui ont décimé les républicains, évoque les martyrs de la liberté (Berton, Bories, Vallée, Caron); il excite l'entliousiasme. La déclaration des Droits de l'homme débute ainsi : « (,e que nous voulons maintenant, c'est la solution de la question sociale, et un prompt remède aux souffrances des travailleurs. » Elle se termine par cette phrase : « Tout gouvernement qui viole les principes éternels d'égalité, de liberté, de fraternité, est l'ennemi des peuples. L'insurrection contre lui est le plus saint des devoirs. » Des applaudissements frénétiques ajoutent à l'exaltation. Peu après entre un messager. Il accourt du Champ de ^lars faire appel à la réunion , qui accueille cette invitation et se lève aux cris de « Vive la République! »

CIIAPITIU: lUITIIMI. 3i0

Kiili»' iin/c heures cf midi, la masse lassemMée est (le treille a (|iiaraiile mille Iioiiimes. l/arri\ée devant rilùtel do ville est lixée à deux lieiiies. (tu entend ce ionii; iiiunnure de la l'onle (|ni ^emlile ùtre le bruit sourd des Ilots de la mer et (|ui en a la puissanee. Des conversations, puis des discussions s'élai)lissent , li'> unes iiioll'ensives, les autres liostiles. Les opinions se lieurtenl. Des soupçons on passe aux reproches, des plaintes aux accusations. Mille rumeurs sont habilement semées contre le Gouvernement provisoire : « 11 est indillerenl aux misères du peu|)le. Il voit, sans en être ému, les souflVances de l'ouvrier. Il ferme l'oreille aux gémissements du pau\re. 11 est faible ou incapable. Une telle situation est intolérable et ne peut se })rolongcr. C'est au peuj)Ie à aviser! » Çà et là, des fauteurs parcourent les groupes, réjjandant les invectives et les attaciues. On s'agite, mais ce n'est pas encore un soulèvement. M. BUuujui arrive, va, vient, distribue des exemplaires de sa |)liilii)piriue contre l'Hôtel de ville, et dévoile ses projets. Il s'informe : « Les bannières des ateliers et des clubs sur lesquels il compte le plus ont-elles paru ?» Sur la réponse aflirmative , il tente de se faire suivre par la fouie qu'il parcourt. On dit même que, pour vaincre certaines hésitations, il ne craignit pas d'avancer que « le Gouvernement provisoire avait révoqué les délégués du Luxembourg et fermé les portes de leur salle de réunion; qu'il voulait escamoter la llépubli(|uo;

3o0 GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

que huit do ses membres devaient être remplacés. » C'était verser l'huile sur le feu. 1! fallait bien surexciter les colères et soulever les passions, pour lancer cette multitude contre l'Hôtel de ville !

La colonne devait suivre les quais. Sur son passage des clubs attendaient pour prendre la tête. Rien n'avait été négligé. Tout obstacle était aplani, afm d'obtenir un résultat plus positif que celui du 17 mars. Des hommes résolus devaient donner l'impulsion. Des intelligences étaient établies avec quelques gardes du poste de l'Hôtel de ville, appelé « le poste des Morts », qui déjà avaient introduit du sable dans les fusils de leurs camarades. Les 40 000 hommes du Champ de Mars, chantant la Marseillaise, s' avançant à pas cadencés, ramassant en chemin les curieux et les oisifs, arriveraient au nombre de 100 000 devant l'Hôtel de ville, l'enserreraient, couvriraient les quais et les rues adjacentes, et dicteraient leur loi suprême. Le plan était net, l'exécution facile.

VU

Le matin, entre sept et huit heures, M. Carteret, inquiet des dispositions de M. Caussidière, s'était rendu auprès de lui. Il avait vu tous les préparatifs d'une lutte : les sentinelles avancées, les armes en faisceau dans les cours, les montagnards avec les pistolets à la ceinture et le sabre traînant.

M. Caussidière ignorait si M. Carteret était initié aux dernières démarches; M. Carteret voulait sonder M. Caussidière. Entre les deux interlocuteurs eut lieu

niAPiTKi: iiriTii:MK. :«.-.i

imo coiivcrsiitioM ('niu:mali(jiM' , à (Iciiii-iiiots, ii doiihlr siuniriciition. Fnlin, sur ct'tU» tlcMimndr posilivo : « Que fiiul-il (lire t\o votre part à M. Lcdru-Holliii .' .> M. Caussidi^ro répondit .- « Dilos-lni t\o inoulcr à clioval, d'aller nu (lliainp de Mars et dv piduoiicer un discours. )i — « Quel discours? » — « LU discours comnic il l'entendra... IxMiru-Rollin nie comprendra. »

Ces paroles, nialun- leur Ibrine ainlii.i:n<' , invilaienl clairenienl M. I.edni-Mollin à piendi'e la direclion du mouvement, a sen lain* le clief, ;i devenir ainsi larhilre de la journée. M. (larleret les (•<)mprit aisément , rentra en hàle au miiùslère, et rencontrant le iiiinislre dans la cour, lui lit |)art sur-le-cliamp de son entrevue avec le préfet de police.

Vf II

M. Ledru-Rollin, voyant de j)lus près les événements, en saisit mieux rensend)le et les- consécpiences : les and)itions diverses, les buts multi|)les, les camps divisés, les mille volontés ([ui livreraient un assaut inces.sant au pouvoir, l'autorité liiailN'e, la France livr(''e à la guerre civile, ses coUèiïues menacés et remplacés par des lionnnes (pi'il eslimail moi-ns, lui-mAme dépassé et poussé vers l'inconnu, la dictature tombant, de mains en mains, juscpie dans celles des sectaires et de M. Hlanqui. Aussi, lorsqu'il entendit le cri de sa conscience s'exhaler de la bouche d'un ami dévoué, respira-t-il |)lus à l'aise, et lui dit-il : « En résumé, qu'en pensezvous ?» — « Ne plus hésiter ! Nous avons votre promesse. Dans cette insurrection , il n'y a que malheurs

332 GOUVERNEMENT PROVl SOJ RK.

el désastres pouj- la R('"i)iibli(juc ! Il faut noyer cela dans un i,Mand mouvement de la garde nationale. » — « Oui! vous avez raison! Noyons cela dans un grand mouvement de la garde nationale. Je vais directement chez Lamartine. » Heureux de sa détermination, il alla au ministère des atlaires étrangères. Il était environ dix heures.

Lamartine, entouré d'amis dévoués, regardait passer sur le boulevard les groupes qui se dirigeaient vers le Champ de Mars, assistant de là à la première scène du drame. Il disait à M. Lherbette, un de ces hommes courageux que l'on voit toujours auprès de soi dans les jours de péril : « Je prévois l'attaque. Je ne connais pas encore les moyens de résistance. Mais, n'importe! j'irai droit au danger. « Il ajoutait : a Je ne suis jamais rentré ici sans l'idée que je n'en sortirais plus; je n'en suis jamais sorti sans l'idée que je n'y rentrerais pas. Le sacrifice en est fait! Un jour ou un autre, qu'importe? » Et aux otfres de M. Lherbette de l'accompagner, il répliquait : (( A quoi bon ? Cela ne servirait {|u'à faire tuer un brave homme de plus! » Pour agir, il attendait quelques informations plus précises, loi'squ'on annonça le ministre de l'intérieur.

J'emprunte à Lamartine lui-même le récit qui va suivre : « M. Lamartine savait que le nom de M. Ledru-

IIIIAPITUL llUlTIKMi:. 35.J

Rollin fliiil (le ceux ilonl l'insurreetitMi projetée composail son (loinilé de salut public. Il savait de plus que les chefs polit icjues des sectes socialistes, les liomnies du coup d Klat populaire, du Club de la révolution et (lu ('lui) i\v> clubs s'ai:;itaient autour du ministre de l'intérieur, cliercliaienl à accaparer son inlliience et son talent, et s'ellbnjaient de l'enlrainer dans des résolutions contraires à runit('' du uou\erneiiH ni et à la paix de la Républi(|ue. Laiiiarline, sans liaison j)réexistante avec son collègue, n'avait trouvé ni loyal de le soup(;onner, ni cf)nvonal)lc de l'informer des rumeurs injustes semées autour de lui sur ses liaisons avec les conjurés. Il l'allendail. Il ne se trompait pas.

» M. Ledru-Uollin linforma des renseignements (ju'il avait reçus lui-même pendant la nuit : le projet de manifestation armée, le Gouvernement j)rovisoirc épuré, le Comité de salut public institué

» Dans (juelfjues heures, » ajou(a-t-il, « nous allons être attacjués par plus de cent mille homuics. Quel parti prendre? Je viens me (concerter avec vous, parce (]ue je sais que vous conservez le siing-froid dans la rue, et (jue les extrémités ne vous troublent pas le cœur.

« Il n'y a jjas deux ])ar!is, » répondit M. Lamartine en se levant et en tendant la main a son collègue, « il n'y en a (pi'un. Il faut combattre ou livrer le pays à l'anarchie, la Uépublicjue aux aventuriers, le Gouvernement à l'opprobre. Vous êtes ministre de l'intérieur, vous êtes lovai et résolu, vos attributions vous donnent le droit de faire battre la générale dans Paris et d'appeler la gaide nationale aux armes. Ne perdons j)as

une minute. Allez de ce pas donner Tordre do faire IV. 2.J

lever les léiiioiis. Moi , je vais faire lever les bataillons de garde mobile qui peuvent être en état de combattre. Je m'enfermerai dans l'Hôtel de ville avec ces deux ou trois bataillons. J'y soutiendrai l'assaut de l'insurrection

» S'il y a une garde nationale, s'il y a une garde mobile, s'il y a une société, s'il y a de la vie dans la République, si nous existons enfin, nous allons le voir. La France sera sauvée ou nous succomberons avec honneur. »

Le rappel était le moyen auquel songeait M. Ledru- Rollin en venant chez M. Lamartine. Tous deux , bien résolus , sortirent immédiatement pour se rendre , M. Ledru-Rollin auprès du général Courtais, M. Lamartine auprès du général Duvivier.

Lamartine, accompagné du colonel Callier, homme d'une intelligence impassible, d'une bravoure inébranlable, et d'un élève de Saint-Cyr, fils du général de Verdières, se présenta à l'État-major de la garde mobile. Le général Duvivier était absent. Son chef d'étatmajor et son secrétaire suppléèrent le général, et envoyèrent l'ordre aux quatre bataillons les plus rapprochés de l'Hôtel de ville de s'y porter sans délai. Au moment où Lamartine se retirait le général revint. Il rectifia quelques-uns des ordres, fit seller son cheval, et promit de se mettre à la tête de ses jeunes soldats, qu'il aimait comme ses enfants. Mais il n'avait pas assez

CIIAIMTHK liriTlKMK. 36r,

tic cartouches. Liimarline courut en cliercher ;i IKlal- UKijor (lo la fj;arili' nationale.

« \a>. général G)urtais était absent, l ne lei^ère altercation s'éleva, au sujet <lu rappel, entre .M, Limartine ot le clief (l'étal-major, (pii refusait de croire au niou- Neinenl et (jui s'alarmait de l'ellct |)roduil dans Paris par le rap|)el battu et par le conllil qui jxjurrail en être la con>é(pience. Lamartine s'irritait du relard. Le t^énéral Courtais en ri'nlranl mil tin a celte hésitation, en déclarant (jue le ministre de l'intérieur lui avait donné ordre de battre le rappel' »

Cet ordre élait déjà exécute dans le premier aiiondissemenl. 11 était onze heures et demie.

.M. Ledru-lloUin avait rejoint sur l'esplanade des Invalides le général Courtais et M. iMarrast, qui assistaient à la reconnaissance des odiciers de la première légion de la banlieue. 11 leur lit part de son entrevue avec M. (.amartine, et donna l'ordre de fiiire battre aussitôt le rappel. Le général Courtais objecta qu'il avait sous sa main les \'^ et 2" légions de la banlieue, plus les réserves et les postes déjà doublés; que ces forces seraient suffisantes. M. Ledru-Rollin insista : « II voulait noyer dans un grand mouvement de la garde nationale les divers projets de pression ou d'insurrection, afin (ju'il ne put y avoir de sang versé. Des forces partielles sulliraient peut-être pour comprimer, mais

1 nistinie de lu Rrvolulion de J8»8. J.amnrrine.

non pour faire avorter les tentatives de guerre civile. C'est ce qu'il fallait avant tout et soigneusement éviter. » Le général Courtais partit immédiatement poui- YEU\\major. En passant, il avisa MM. Garnier-Pagès, Carnot, Duclerc, etc., des événements et des ordres reçus; il en conféra avec eux. « N'hésitez pas, » lui répliquèrent ces messieurs, « allez rapidement! Mieux encore! commencez par donner des ordres aux tambours des postes des finances. » Ce conseil écouté, ces ordres donnés, le général , suivi de son escorte , se dirigea au galop vei-s les Tuileries.

Sans aucun appareil extérieur, le ministère des llnances, où le Conseil tenait séance, était protégé par une force suffisante, composée de gardes nationaux et de gardes mobiles, disséminés dans les diverses cours et dans les casernes voisines. Toutes les mesures de sécurité étaient prises. Le ministre et le sous-secrétaire d'Etat n'eurent rien à prescrire de nouveau. — Au premier coup de tambour, les gardes nationaux des deux premières légions vinrent en foule offrir leur dévouement et leur appui.

XÎV

M. Ledru-Rolliu, rentré au ministère de l'intérieur, reçut la vive approbation de M. Jules Favre. MM. Louis Blanc et Albert survinrent. Il était onze heures et demie. On entendit battre le rappel. C'étaient les tambours de

r.ll \IMTIUi llLllli:.MI.. .l',7

l.i I iV li-L:ion, ol)(>is>-iU)l n l'initiative du colonel ilinj^niN , (|ni sur\ cillait lo (;iiiun|) do .Mars. On vint provrnir le ministre ((ne le rappel avait éi;alenient été battu sur la jilace de la Concorde par les tand)ours des postes du ministère des linances. "NHI. Louis Blanc el .\ll)crl parurent énuis. Ils interrogèrent avec ami-rlume M. l.edniliollin, dont les explications se résun)érenl ainsi : « \\U\u- (]ui veut exploiter la manifestation à son profil , Je ne \eux pas livrer la llépuhli(pie el la France à JMaïupii. »

l.a résistance éprouvée par M. Lamartine à l'Llalmajor s'expli(pie facilement. On y croyait à l'ulilité, |)our l'avenir de la Republique , d'une manifestation j)acilique. (tétait dans une salle de IKtal-major (jiie les olliciers supérieurs de la garde nationale, mendjres de la Société démocratique centrale, venaient de signer l'adresse au Gouvernement provisoire ; c'était de là que, pour la lui [)résenter au ministère des finances, ils venaient de sortir revêtus do l'uniforme.

.M>L Flocon et Garnier-Pngès reçurent la députalion au moment même où l'on battait le rappel. M. Flocon répondit qu'aucun dissentiment sur les principes n'existait dans le Conseil, (pie tous ses collègues étaient déterminés à donner au progrès ses développements successifs, (juo tous étaient attachés aux institutions démocratiques. M. Garnier-Pagès prit la parole à son tour : il énuméra les réformes financières faites et préparées, parla de la suppression de l'impôt sur le sel,

3o8 GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

décret dont on pouvait lire sur tous les murs de Paris les considérants sympathiques aux travailleurs : « Il y a donc méprise dans les sentiments qui ont inspiré votre adresse. Aucun membre du Gouvernement n'est stationnaire; aucun ne refuse d'écouter la voix du peuple et de marcher avec lui. »

Satisfaits de ces réponses et surpris d'entendre battre le rappel, ces officiers demandèrent ce qui se passait. On le leur apprit. « Il ne s'agit pas aujourd'hui d'une simple manifestation, » leur dirent MM. Flocon et Garnier-Pagès, « c'est une modification des membres du Gouvernement provisoire que l'on veut imposer par la violence. » Ces ofiiciers ignoraient jusqu'où certains sectaires voulaient pousser le mouvement et exploiter la démonstration; leur patriotisme les avait entraînés à venir presser le Gouvernement de donner au peuple les plus promptes et les plus larges satisfactions; mais ils étaient opposés à tout bouleversement, et ils déclarèrent qu'ils allaient immédiatement se réunir à leurs légions.

Dès le matin , à la Mairie de Paris, les mesures de précaution étaient prises. Mais on ignorait les dernières trames secrètes de la manifestation. On savait seulement que l'heure du rendez-vous général devant l'Hôtel de ville était deux heures. Pendant que M. Marrast était allé reconnaître les officiers des légions de la banlieue et que M. Recurt parcourait les faubourgs, M. Bûchez, secondé par M. Edm. Adam, exerçait la direction de la

ru \piTRF m iTir.Mi". ;»S9

Manio «lo Paris, il a\ail <'hari;«' lo tolonci Uey et !•' coniniandanl Bcaimionl do surveiller les hormnes douteux et d'eneourapier les lionwnes sArs. Il n'avait rien m^glipé pour soutenir un premier assaut.

Vei*s onze heures, l«' plus i;rand ordre n-i^nait dans les environs. .Vucun symptôme d'aixilation ne se révélait. f>e ralme était tel, fpi'un moment M. Hurliez se demanda <'il n'avait pas été froni|H'' par de lauv renseignements, si les confidences reçues et les craintes ins[)irées n'étaient pas des erreurs (ririiauiiiafion, si les préparatifs ordonnés n'étaient j)as siipi^flus. Tantôt il doutai!, fanlùl il voyait, coinine au 17 mars, cent cinquante mille hoinmes déborder sur la place en flots lumullueux (pie rien ne pourrait arrêter.

Il était livré à cette p(''nil)le perplexité, lorsque, vers onze heures et demie, accourut M. Araijo. On lisail sur sa figure imposante les préoccupations que donne à un chef de l'Htat la responsabilité du pouvoir dans des circonstances aussi critiques. Il venait examiner la position. .M. Bûchez lui développa tous les moyens défensifs. « Et coml)ien de temps pouvez-vous tenir? » — <( Quelques heures, n — « Lorsque les masses envahiront rH«')tel de ville, on s'y trouvera pris comme dans une souricière. Le ministre de la guerre ne peut pas s'enfermer ici; il doit se trouver ailleurs et venir à votre secours en cas d'attaque. » — « Où irez-vous ? » — «. A la mairie du cinquième ou à celle du sixième. » — ■ Quel sera le signal ?» — <( Deux coups de canon. •

M. Arago alia direclement aux mairies voisines, où il pouvait à la fois concentrer les légions et mander l'artiUeric et iesmniiitions.

A la mairie du cinquième, on reçut en sa présence un ordre de M. Bûchez de faire battre le rappel, et un ordre contraire de l'État-major.

Le rappel fut battu en même temps dans le cinquième et le sixième arrondissement.

XVJl!

M. Bûchez, assuré de l'exactitude de ses renseignements, avait pris rapidement ses dernières dispositions. I! avait prescrit au colonel do la 9^ légion , la plus rapprochée de l'Hôtel de ville, puis aux maires et colonels des 5% 0% 7" et 8", de faire battre le rappel et de venir au pas de course; il avait envoyé des émissaires au général Duvivier et à M. Lamartine.

A midi, il vit venir le bataillon dit dès Lyonnais. Le commandant lui remit de la part de M. Caussidière une lettre qin le prévenait d'un complot tramé pour enlever l' Hôtel de ville et qui l'avisait de l'envoi de ce renfort.

M. Caussidière, informé de la détermination de M. Ledru-Rollin , suivait-il l'exemple de son supérieur? C'est ce que ne pouvait deviner M. Bûchez. Aussi, doutant s'il devait se fier à ces nouveaux alliés, leur ordonna-t-il d'aller stationner sur la place Saint-Jean, où il savait que bientôt ils se trouveraient immobilisés au milieu des légions de la garde nationale.

ciiAPiTRi: Mil ni: mi:. 36I

M NI. Kiliii. Adam, FloftnnI , Hcy ol Boaiimont , aidrs (le (niel(|in's amis, (1rs cmj)loy(s i-t des iiardiens, avai(.'iil parlicipi' avec zMo et précision à toutes ees mesures.

y\y\. Lamartine et Marrasl arriveront, presipic >iiiiultan(''ment, vers midi et demi. M. Marrast lit le récit de son entrevue avec M. Ledru-Hollin sur l'esplanade des Invalides; apn's avoir pass('' par l'Htat-major de la pardc nationale, il venait à rHùtcl de ville, où rnpjx'lail son double devoir de maire de P.iris cl de mend)re du Gouvernement provisoire. M, Lamartine lit paît de la di'marche et des confidences du ministre de l'inli lieui-, des r(^'Solutions prises d'un commun accord, et de sa visite au iiéni'ral IJuvivier; il accourait au péril. Peu après survint leg(!'nt^ral (]lianp:arnier on habit bourj^eois. N'ayant j)u rencontrer .M. Lamartine au ministère dos affaires elrariiières, il le rejoii^nail poiii" lui ollVir son c\}6e et son uxpc'rience.

L'an\i(;'t6 (f'iait vive. Oui serait le ])remier devant rn(')tel de ville, ou le peuple en unilormc, ran2;(.^ sous le drapeau de la garde nationale, ou le peuple en costume de travailleur, rassemblé sous les bannières des clubs et des corporations? La place appartiendrait au premier occupant, rpii , par sa masse même, devait opposer un obstacle inébranlable à toute nouvelle masse. Verrait-on d'abord apparaître les centcincjuante mille ouvriers du 1 7 mars ou bien les lésions orijanisées? mais cette organisation des légions était encore un pro-

hlènic. J.'ordre de I)attre le rappel serait-il parvenu à temps? les hésitations de l'État-major étaient de sinistre aui>nre. La garde mobile serait-elle fidèle, en face des ouvriers ses frères ? La bourgeoisie , égarée par les journaux de la réaction, se lèverait-elle pour défendre le Gouvernement de la République? Parmi les sectaires les plus ardents, n'y avait-il pas des agents stipendiés par les partis pour pousser le peuple aux excès et ouvrir ainsi la voie au despotisme? Le Gouvernement provisoire était-il dépopularisé? Avait-il perdu sa force morale? Sa mission était-elle accomplie? Lui, qui avait rêvé l'union, allait-il périr dans une lutte fratricide ?

Ces réllexions étaient communes à tous les membres du Gouvernement. A l'Hôtel de ville, on craignait pour le ministère des finances, où était réuni le Conseil; au ministère des finances, on craignait pour l'Hôtel de ville, siège officiel du pouvoir.

Dans cet état d'incertitude et d'angoisses, chaque minute accroissait les soupçons de MM. Lamartine et Marrast sur ce qui se passait à TÉtat-major. M. Edm. Adam offrit d'aller s'en assurer. On accepta. Montant à cheval, il partit au galop. En quelques instants il était arrivé et il accomplissait son mandat. S'apercevant que ses ordres étaient exécutés avec lenteur et que l'on contestait l'opportunité de la mesure : « Je ne discute pas, » répliqua-t-il , « je porte des ordres. » De là il alla visiter les deuxième, troisième et quatrième mairies.

niAPITRr lUITIKMK. .16']

Dans lii villo, depuis le malin, couraient los rumours, prélude ordinaire des grandes journées ou des i^rands périls. On ainj)linaif, on anioindrissail les incidenis, les projels, les coinplols. A la vue des groupes cireulaiil avec leurs bannières, on s'interrogeait sur leur l)Ut, sur leurs intentions. On pailail d'un j)ouvoir nouveau qui allait surgir du Clianip de Mars. On désigiuiit les mend)res exclus du Gouvernement provisoire; on se demandait (piels noms, inconnus ou Irop célèhres par la frayeur (pi'ils inspiraient, sortiraient de ce chaos. On se sentait oppressé pai- la pr(''vision d'une lutte. Chacun frissonnait devant le vague des événements. Quel fantôme allait s'élever à l'horizon?

Ce fut alors que l'on entendit les tambours. Le raj)pel fut un réveil !

XX ir

MM. Dupont (de l'Eure), Marie, Crémieux, Carnot, BethmonI, Garnier-Pagès, Pagnerre et Duclerc, étaient au ministère des Hnances, prêts à ramasser la garde nationale sur leur passage, pour aller délivrer l'Hôtel de ville s'il était envahi. M. Flocon y était aussi, déplorant cette manifestation comme un alVaihlissement pour la Républirpie, (pielle qu'en fut l'issue. M. Ledru-Rollin vint s'unir à ses collègues; il était visiblement satisfait de sa détermination. M31. Louis Blanc et Albert se présentèrent, ne dissifuulant pas leur contrariété. Ils pro-

poseront au Conseil de se transporter à l'Hôtel de ville; on leur répondit par la résolution prise de rester divisés, afin de ne pas s'exposer à subir une pression; et ils partirent ensemble pour la Maison commune.

L'heure décisive approchait. Aux fenêtres de l'Hôtel de ville, le regard fixé au loin, MM. Lamartine, Marrast, Bûchez, etc., dévoraient l'espace et le temps, lorsque tout à coup ils aperçoivent un bataillon qui accourt au pas de course. 11 est commandé par le colonel Hingray, qui n'a pas attendu d'ordre pour agir. Bientôt la 9' légion vient se placer devant le jardin; puis les élèves de l'École d'État-major, de l'École polytechnique, de Saint-Cyr, d'Alfort, de droit, de médecine, et les chirurgiens du Val-de-Grâce, qui se rangent sur les marches du palais. Deux bataillons de la garde mobile et la r^ légion de la banlieue s'étendent sur les quais. Les 5" et G" légions arrivent en même temps. Les derniers l)ataillons de la garde mobile sont amenés par le général Duvivier. Imiin, des flots de gardes natio- ^ naux, sous les ordres du général Cour tais,, alïluent sur tous les points environnants. La satisfaction est générale quand on apprend que la 12" légion, ayant à sa tête son colonel, M. Barbes, stationne sur les quais. Comme M. Ledru-Rollin , M. Barbes n'a pas voulu livrer la France à M. Blanqui.

La journée était décidée.

A l'aspect de ce spectacie grandiose , MM. Lamartine

r II A PI T m: ii ri ni; mi:. aci

el BucIk'7. cxpiinicnt l'cmohon de fous. Cclui-ri s'crric : « J'étais froid il i-nlino lout à l'Iicure; iiiaiiiloniint les larmes me vienneiil uu\ yeux! » M. Lauiarliue ajoute : u (Juel hoiiiieiir! voilà uu(> victoire sans combat ! »

WIV

Le général Diivivier avait entraîné ses jeunes gardes mobiles par des paroles pleines de verve et de cœur, il n'y avait plus de doute sur leurs intentions.

I.e général (lourtais avait résolument donné ses instructions, il avait prescrit à M. Desgranges, colonel de la 1" légion de la banlieue, qui était à l'esplanade des Invalides, et à M. d'Alton-Shée, colonel de la 2" (banlieue), cpii était à la porte Maillot, de descendre par la rive droite de la Seine, et de s'y étendre de manière à intercepter le passage à lout groupe armé et à couper toute colonne qui viendrait du Champ de Mars, tandis que le colonel Uingray, de la 1 0* légion , descendait la rive gauche.

Mais bientôt toute disposition militaire régulière devient inutile et impossible. De toutes parts débouchent des l)ataillons armés. Cent mille gardes nationaux se répandent autour de l'Hôtel de ville; la place, les rues adjacentes, les quais, sont encombrés. Les baïonnettes, resplendissant au soleil, protègent l'Hôtel de ville d'une ceinture de fer.

L'animation de tous ces défenseurs exprime les vives sensations des esprits. On remarque des compagnies décuplées par l'adjonction de citoyens ' vêtus de vestes ou de blouses ; l'uniforme disparait au milieu des costumes des travailleurs. Les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-^Iartin, Saint-3Iarcel, ont devancé les grands quartiers. Le peuple entier, riches, pauvres, commerçants, industriels, ouvriers de la ville et de la campagne, s'est levé au nom du saint public. Toutes les opinions se sont fondues dans les sentiments de liberté, d'ordre et d'union, plus puissants que les passions des partis. Une force domine les volontés, les témérités, les ambitions, les théories et les trames secrètes : c'est l'opinio'n publique. Une manifestation concertée, préparée de longue main, s'évanouit comme une fumée devant une manifestation improvisée en deux heures. Entre la provocation jetée par les sectaires au nom de leurs mille systèmes et l'appel fait au nom de la République par le Gouvernement provisoire, le peuple n'a pas hésité. Le Gouvernement provisoire est bien le gouvernement de la situation.

Rien en cela que de simple et de naturel. La bourgeoisie était chaque jour témoin des etTorts inouïs de ce Gouvernement pour sauver la société. L'ouvrier avait été en contact, à toute heure, avec des hommes qu'il honorait depuis longues années; il les avait vus aux journées de Février, aux funérailles des victimes, à la proclamation de la République ; tous les jours ses députations allaient les entretenir à THôtel de ville; il les

1 Dans une seule compagnie de la 5« légion on comptait 1 200 hommes, dont 15 seulement portaient l'uniforme.

fil M'irnr iinnfiMK. ir,7

connaissait de visât:*': il avait ciitondii leurs cxliorlalions SNni|»allii(]urs, (|iril iianlail au fond du cuMir; il avait ^chani;^» avoc eux les sentinnuts (pie les ^'randes ^•j>0(|ues inspirent ; il les avait aeclanit's le 24 février et le 17 mars; il aitiiail en eu\ son œuvre, sa représentation, son incaiiiation. (les noms : Dupont (de l Kure), Arai;o, l.amarline, Carnol, etc., illustrations de vertus et de talents, lui <'taient aidremenl chers (pie les nouveaux noms |)relendaut à leur succession. Aussi, à la prefuière ruuuMir d'une tentative de pression ou de renversement (outre le Gouvernement provisoire, les ouvriers accoururent-ils en masse ù sa défense, comme au 17 mars. Au Itruit des tambours, ils se précipitèrent vers leurs légions. Le prétexte môme de la démonstration tourna contre ses fauteurs : convoqués pour l'élection de leurs ofliciers d'étal-major, les ouvriers vinrent, au j)remier appel, se ranger sous les drapeaux de la garde nationale.

Au Champ de Mars, après le rappel, le nombre des ouvriers n'aup:mpntail plus; l)ient(jt même il diminue. A mesure que le dernier mot de certains sectaires est révélé, on voit la foule s'éclaircir. Prévenus j)ar les élèves de l'École centrale , les ouvriers des Ateliers nationaux s'éloignent. Les paroles enflammées de Blanqui et de certains meneurs produisent un effet contraire à leur but. Peu à peu, de quarante mille le nombre se réduit de moitié; et il va toujours en décroissant. Au surplus, l'élection est faite; chacun peut se retirer.

Seuls les porteurs de bannières demeurent avec leurs adhérents. Vainenicnt, pour ranimer les passions, quelques individus colportent le bruit que MM. Ledru- Rollin et Louis Blanc ont été victimes de la réaction j ils échouent.

Il est une heure. Le moment de se rendre à l'Hôtel de ville est venu. Une collecte (G65 francs 80 centimes), destinée à être offerte en don patriotique, est placée avec l'urne du scrutin, la pétition et des drapeaux, sur une charrette à bras. Le cortège, formé en colonne serrée, se met en marche. Si la physionomie de quelques chefs décèle le regret de projets avortés, on remarque sur les mâles et expressives figures des travailleurs la conscience du devoir accompli et la foi profonde dans leurs intentions. Il est facile de voir que la masse ne prétend pas faire un acte hostile au pouvoir. Vers deux heures, ils traversent le pont de la Concorde et suivent les quais, où ils se lencontrent avec les légions de la banlieue. Sur leur chemin, ils trouvent la garde nationale de plus en plus compacte. Devant le Louvre, ils sont coupés et mêlés. Une altercation s'élève, mais n'a pas de suites. Bientôt les obstacles s'accumulent. La colonne se croise avec les légions. Elle tente d'avancer. Ses efforts sont à chaque pas ralentis. Elle finit par envoyer une députation à l'Hôtel de ville pour demander qu'on lui ouvre un passage.

A l'Hôtel de ville, i'entliousiasme était alors à son comble. x\ux rangs épais de la garde nationale s'étaient

CH.VlMTHi: lllITIK.Mi:. 369

joiiU> les tlécorés de Juillel, la jonnossc des Kcolcs et les clubs favorables au maintien du (ioiiveniciiicnl pnivisoire. Les chants de la }J(irs('illaisr cl des (iirundins relenlissaienf an loin, alternés avec des hourras et des cris «le Virr lu iicjjitbliiiuc ! Vivr le (louverncmcnl pruvisoitr !

MM. Lamartine, Marrast , Huche/., Recurt, adressaient des discours chaleureux aux dcputafions (jui se succédaient sans rej)()s. M. Hccurt lenierciait de leurs acclamations et de leurs vœux le club des Quin/e-Ainiits, les tailleurs de i)ierre et les carriers; M. Lamartine disait aux élèves des Écoles :

«Onavait rêvé,» dit-on, « d'altacjuer le Gouvernement provisoire; on avait proclamé en sa place un comité de salut public; on voulait le scinder et jeter l'anarchie dans son sein ainsi (jue dans l'opinion du pays. Nous ne doutions pas (piau premier bruit d'un send)lable attentat tous les bons citoyens ne se réunissent pour le défendre. »

Les salles de réception devenant trop ('(roites pour contenir la foule des délégués des travailleurs, des gardes nationaux sédentaires et mobiles, il fallut descendre dans la cour. Lamartine pronon(;a d'une voix émue ces paroles sorties de son cœur :

(( On avait annoncé aujourd'hui au Gouvernement provisoire un jour de danger pour la République; nous étions sûrs d'avance que ce jour de danger serait un jour de triomphe pour la patrie et pour tous ses enfants. Je sais, par une expérience récente, et je puis le reconnaître au visage de plusieurs d'entre vous, à l'énergie à la fois intrépide et modérée qui forme le fond du IV. 21

cœur des citoyens armés de la capitale, que nous n'en aurions pas besoin; la France, qui se résume momentanément dans le Gouvernement, n'a pas besoin d'une autre garde, d'une autre armée que de cette armée civile, volontaire, spontanée, qui se forme d'elle-même, non pas au premier coup de tambour, car vous étiez armés avant le rappel, mais qui se forme d'elle-même à la première rumeur du danger pour la patrie et pour l'ordre public.

» Citoyens, le Gouvernement provisoire tout entier doit être aujourd'hui le mot d'ordre de la population armée et désarmée de Paris, car c'est contre l'intégrité, contre l'indivisibilité du Gouvernement provisoire, que le mouvement contre lequel vous êtes venus nous former un rempart de vos poitrines avait, dit-on, été conçu. On espérait, au moyen de ces divisions suscitées entre nous, diviser la patrie comme le Gouvernement provisoire. Aucune division possible n'existe entre ses membres. Si quelques diiTérences d'opinions, comme il s'en trouve naturellement dans les grands conseils d'un pays, peuvent s'y rencontrer en administration, l'unité existe dans le patriotisme, l'unité existe dans le même amour de la République, dans le même dévouement qui les anime envers Paris et la France !

» Cette union est le symbole de celle de tous les citoyens !

» Permettez-moi de vous otFrir, non pas en mon nom, mais au nom de l'unanimité de mes collègues, les remercîments profondément sentis, non pas du Gouvernement provisoire, mais de la France tout entière, pour qui ce jour eut été un jour de calamité et de guerre

cil M'iTiii- iii;mi:Mi:. ■r,\

civile, si le Goiueriiement s'élail (ii\iM>, et (jui, i?iàce à votre (/ncii^ic, .si>ra pour elle le jour du (riuinphe (léiinilif cl |)a(ili(juc de nos nouvelles inslihilion>, (|ue nous voulons remettre, inviolées cl entières, u l'Assemblée nationale, .]ui sera I imili' suprême de la j>alrie. Vice la HritiihU(nie !

M Citoyens, encore un mot.

» A l'épocpie de la première Répuitliijue, il \ eut un mol fatal (pii |)erdil (oui, el (jui conduisit les meilleurs citovens à s'entre-dèchirer, en se méconnaissant les uns les autres! Ce mol, c'était la déliance ! (Bravos.) El cependant elle était e\pli(|iiée alors par la situation de la pairie menacée par une eualilion au dehors et par les ennemis (ju'elle avait au dedans.

» Aujourd'hui (juc la seule proclamation de nos principes de démocratie iValcrnelle et de respect aux nationalités a ouvert dans toute l'Europe l'horizon de la France, et a fa'it tomber les peuf)les dans noire amitié au lieu de tondjcr dans notre sani^; aujourd'hui (jue la République est acceptée partout sans opposition à l'intérieur et promet à tous propriété, sécurité, liberté, il n'y a qu'un seul mot qui correspond à cette situation, et ce mot, c'est la confiance. (Oui, oui, confiance dans le Gouvernement!; Inscrivez ce mot sur vos drapeaux et dans vos cœurs ! Que ce soit le mot d'ordre entre tous les citoyens et entre toutes les parties de l'empire, et la République est sauvée. (Oui, oui!)

» Le Gouvernement provisoire vous en donne l'exemple dans la confiance méritée que chacun de nous porte à ses collègues et qu'il en reçoit à son tour ! Il en donne aujourd'hui la jjreuve en refusant à lout prix de se dé-

siinir, (le se séparer d'aucun des membres qui font sa force dans son unité ! L'indivisibilité du Gouvernement provisoire doit être ainsi la conquête civique de cette mai^iiifitpie et unanime manifestation. Paris et les départements , rassurés sur sa force et sur l'attachement que vous lui portez , s'uniront comme nous et comme vous pour le salut de la République, et remettront intact à l'Assemblée nationale le dépôt de la patrie que le peuple du 24 Février a remis en ses mains. (Oui! oui!)

» Cette confiance que je vous recommande, citoyens, c'est le mot, c'est le sentiment que j'ai entendu sortir les jours du combat, ici même, sur cet escalier, dans ces cours, de la bouche des blessés du combat héroïque du peuple 1 Oui , je l'ai entendu sortir de la bouche de ceux qui expiraient ici pour la République, et qui seml)laient vouloir nous léguer ainsi dans cette recommandation suprême le mot sauveur de la République nouvelle et de la patrie. »

(D'unanimes applaudissements et des cris de Vive le Gouvernement provisoire tout entier ! éclatent à ces paroles.)

Défendre l'intégrité du Gouvernement provisoire était une pensée noble et généreuse. C'était aussi une sage et digne politi(jue. Quelques amis zélés proposèrent aux membres de la majorité de saisir l'occasion qui s'offrait à eux, et qu'ils n'avaient point cherchée , de se séparer de la minorité : « La manifestation diri-

r.iiAPiTHK iiriTiKMK. r,^

pt'C contre riix, ((tiiniôe cii !• m laNcur, loiir cii donnait II' droit ot h' pouvoir. Ils n'asaiciil riu';» diii' im mot , à lairi' un licsto. Ku ivvolutiou , la Lirconstance n'est-olle |)as souvent la loi suprt^mo ? » (]o conseil était celui de la politique du succès; mais la i^rando polilicjue s'accordait avec la morale pour tracer aii\ ini'iuhres do la majorité leur rèiïle de conduite. Ils >r icliiscrent à une élimination (pi'ils lilàinaienl eiuMij;i(juemenl jx-u de moments auparavant, (|iiand elle les menaçait . D'ailleurs .M .M. i.edru-Hollin et Flocon avaient prou\c (juu rintée;rit('' du (louvernemeut était éizalement daii> leurs sentiments. M.M. Louis Blanc et .Mbert, ain>i (piiU l'ont allirnu'". n'aNaient jamais eu de |)ensée contraire; pressés par des amis de donner leur déuïission a l'instant même, afin de provoquer des troubles, ils avaient refusé.

Le Gouvernement provisoire devait aux Républiques futures de poursuivre sa mission sans morcellement ni déchirement , jusqu'au jour oii il aurait à remettre ses pouvoirs à l'Assemblée nationale régulièrement élue par le peuple.

Les chefs les plus violents, après quelques vaines tentatives pour semer la discorde entre les ouvriers et les gardes nationaux, s'étaient retirés. Il ne restait à la tète de la colonne que les délégués des ouvriers, dont les intentions paraissaient sincères : n'avaient-ils pas traversé les rangs des gardes nationaux pour parvenir dans les salons où se pressaient les députations? Reçus

37i GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

par M. Edm. Adam, ils lui remirent la pétition, et se plaignirent des diflicultés qu'ils avaient rencontrées sur leur passage. « Je n'admets pas ces plaintes, » répliqua M. Edm. Adam avec une sévère émotion : « Quelle est la première cause de l'agitation de cette journée ? Pourquoi une manifestation , si on ne veut pas imposer par la force au Gouvernement des actes contraires à sa volonté ? Pourquoi apporter à l'Hôtel de ville une offrande que l'on sait bien devoir présenter à la Commission qui siège à l'Elysée ? Pourquoi ces prétextes, ces pressions ? rien ne les justifie. Le Gouvernement provisoire, en toutes circonstances, a témoigné de son vif intérêt pour les ouvriers, et l'on a eu contre lui des intentions hostiles! Est-ce donc là ce qui est réservé à son dévouement ? «

A ces reproches, les délégués se défendirent de toute mauvaise pensée : (( Leur démonstration n'a eu d'autre but que de réclamer contre la réaction, et d'obtenir du Gouvernement une amélioration à leur sort. » M. Edm. Adam répondit : « Jamais aucun pouvoir n'eut plus de sympathie pour les travailleurs ! Tous les jours des décrets nouveaux en révèlent surabondamment les preuves incontestables. » Et il ajoute : « Jamais les travailleurs n'ont eu plus de sympathie pour un gouvernement, car à chaque instant des députations des corps d'état se succèdent pour en fournir les preuves loyales et touchantes à l'Hôtel de ville. La journée même est l'éclatante confirmation de mes paroles. C'est le peuple entier qui est accouru. »

CMAIMTHK III ITIKMi:. 375

Los nioml)r('S du (iouvoniciiKMit réunis iiii luiiii^-lfrc dos fuiiiMcos arrivèrent ;\ l'HAtel de \illo a (|iia!ro heures et demie. lU Iraversèrent la place, porlj-s et cicchunés par la foule cpii se |)ressait autour d'eiix; el ils nionlcrent se joindre î\ leurs collr^ues.

|{appelés par des milliers de voix, tous deseeudeul , et, du liaul d'une estrade dressée à la liAte, ils remerrienl le peuple. L'enthousiasme éelate; les bannières e( les drapeaux s'inclinent; les bras aiïitent en l'iiir les fusils, les képis, les ehapeaux, les casquettes. Un forluidable eri de « Vi\e In Hé|)ubli(jue! Vive le Gouvernement provisoire! )» relenlil et se prolonge. Les membres du (jouvernement circulent d.nis les rangs. Les bataillons leur présentent les armes. Les vivat se mêlent aux chants patriotiques. A cluujue pas ce sont des transports.

Les mendires du (iouvernoment, ne pouvant passer en revue toutes les léiïions et toutes les corporations, remontent pour se placer aux fenêtres et assister au défilé qui est réclamé par les gardes nationaux et par les travailleurs'.

Ce défilé dura jusqu'à onze heures du soir, ;i la lueur des flambeaux et des torches. Paris tout entier

' I..1 rf|>orise .Tiix désir» manifestés par le^ légions avait été transmise par M. I?nchp/.. La réponse atix v(ru\ exprimés par les corporations avait été faite par .M.M. Crémieux et Louis Blanc, en termes svmp:itliii|uc>.

La présence de MNL Ledru-Rollin, Louis Blanc et Albert au milieu de IcMis eollènues avait été le démeiili aux rumeurs, semées pour exciter des troubles, nue leurs jours avaient été menacés.

était là; c'était un spectacle imposant qu'il se donnait à lui-mènic : le spectacle de sa force, de sa puissance et de sa volonté.

Pendant le défilé surgit spontanément une nouvelle manifestation. Ce fut une explosion. Aux cris multipliés de « Vive la République! Vive le Gouvernement provisoire! )) se mêlèrent tout à coup les cris de « A bas les communistes! » qui d'écho en écho furent portés sur tous les points de la ville. La ville répondait aux sectaires du Champ de Mars. Ce n'étaient point les idées progressives, les études humanitaires, les améhorations sociales dont Dieu a déposé le germe dans les âmes, qui étaient ainsi proscrites, mais les théories vagues, les projets à l'état de problème, les systèmes de communauté imposés par un coup de main et protégés par la terreur. C'était au nom du principe de la liberté sainte, représenté par un gouvernement de circonstance qui l'avait respecté jusqu'à l'excès, que la nation se soulevait contre toute pensée de dictature violente, de despotisme, de comité de salut public. Elle ne voulait pas que des volontés étrangères se substituassent à la sienne; elle prétendait marcher à sa guise, se diriger elle-même et non subir le joug. L'acte de souveraineté qu'elle venait d'accomplir en Février, elle ne l'avait pas fait pour livrer à qui que ce fût son avenir et sa vie! Si elle avait remis le pouvoir dans quelques mains, c'était à titre provisoire, jusqu'au jour de son choix régulier; et elle acclamait de nouveau ce gou-

ciiAi'iTiu-: mniK.MK. 377

vernomont coiiim»' K' seul <;i|);il)ln i\o la mener à son but el de lui conserver son droit cl ^a liberté.

Je laisse parler une Noix j)eii siispecle. Dans ses llonfessinns d' un rérolutionnairi', M. IMoiidlion ((jui aflirme qne les décrets de dictalnre étaient préjjan's d'avance) dit : « tyest à partir du Ui avril (pic le socialisme est devenu j>arliciili('rement odieux au pays. Le socialisme existait depuis IH;il). Depuis I8;i(), saint-simoniens, phalanslériens, communistes, liumanilaires et autres, entretenaient le |)ul)lic de leurs innocentes rêveries, et ni M. Tliicrs ni M. Guizot n'avaient dai2;né s'en occuper. Ils ne craii^naienl point alors le socialisme, et ils avaient raison de ne le pas craindre tant qu'il n'était pas question de rap[)liquer aux frais de l'État et par autorité puhlitjue. Après le IG avril, le socialisme souleva contre lui toutes les colères : on l'avait vu, minorité imperceptible, toucher au gouvernement! »

Depuis lors, en effet, les mots : socialisme , social, convenables à toute doctrine économique et politique, et celui de socialiste, épithète si naturelle, applicable à tout penseur qui veut creuser le mystère de l'orijanisation des sociétés, prirent la siiinification de communisme et de communiste dans les imaginations terrifiées.

Revêtus des formes les plus abstraites et les plus terribles, ils apparurent comme des spectres; symboles de monstrueuses chimères, bien éloignées des idées de ceux à qui on les prêtait, ils suscitèrent des peurs et des prétextes : peurs véritables chez les timides, prétextes exploités par les habiles contre la République !

La République repoussait, bannissait ces fantômes, ces chimères!

La République, ce gouvernement de tous par tous, où chacun a sa place, son devoir et son droit; la Républi([ue, c'est-à-dire la Hberté même, la liberté de faire tout acte et d'émettre toute pensée non préjudiciables à autrui; la RépubUque, ce terrain fraternel où sont admis tous les partis, les représentants du passé aussi bien que ceux de l'avenir, où toutes les intelligences, toutes les associations, peuvent développer leur essor; la République rejetait ces blasphèmes comme la négation d'elle-même. Les républicains les plus avancés s'indignaient qu'on les supposât égarés dans de semblables rêveries. Le peuple condamnait et écrasait ces utopies sous son immense cri « A bas les communistes! )) et il rendait à la civilisation, à la liberté, au progrès, leur véritable expression : « Vive la République! »

Ainsi finit la journée du 16 avril. Commencée sous les préoccupations les plus sinistres, elle se termina comme une fête, par une revue et des illuminations.

Quelque eût été son dénoùment, cette journée ne

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pouvait Mro q\io fatale h la HépnMiqno. Aussi liil-elle reniée par tons. Pression, «*lle alxjiitissait à riiii|)ratieable; élimination de la majorité, à la guerre civile; eréation «l'un romih' de saliif imMir. h la (erreur; tri(»n)phe de l'ordre, à la réaction; delaite du coininunisme, ù la |)eur: compression des ultra-révolutionnaires, à la vengeance; journée, à d'autres journées plus funestes encore. I.a H(''()id)li(pie ou doit porter le deuil! Puissent an moins les génf'ralions futures en tirer un i;rand enseignement!

Mais la France est assez forte pour supporter de plus rudes épreuves. Du faîte de sa grandeur, elle fait jaillir sa splendide lumière sur les nuages obscurs qui roulent sous ses pieds. Dans la voie du progrès, elle l)roie sur sur son passage les présoni[)tueux (jui, malgré elle, veulent précipiter sa course, l'arrêter ou la faire rétrograder. Elle marche en son temps et à son heure. Elle brise connue des fils les entraves de fer dont on veut rencliainer. Au S(''pulcre môme de ses libertés, la corru[)tion l'approche sans la pénétrer; cette mort n'est que le repos du sommeil qui renouvelle la sève de la vie. Sa vaste intelligence ne tolère pas longtemps les tutelles et les systèmes imposés. Elle porte toujours dans ses flancs l'avenir du monde. Prédestinée au saint accomplissement de l'amélioration morale de l'humanité, elle sait qu'elle doit agir, au dedans comme au dehors, par la persuasion et non par l'épée, couvain-

cre et non soumettre, unir les citoyens et les peuples, et non les diviser, prêcher la tolérance et le respect des opinions et non les contraindre. Elle sait que son sublime apostolat est avant tout dans l'exemple des vertus politiques!

Et ceux-là qui veulent la revêtir de la forme républicaine, comme la plus pure, la plus juste et la plus féconde, doivent s'élever au-dessus de tous par l'amour de la concorde, du droit, de l'équité, de l'ordre et de la liberté.

vnM'.NDici:.

STATISTIQUE GÉNÉRALE DES CI.l.BS DE PARIS ET lii: I. V HANLIElE

Al 30 M MIS 1818 *.

1. Amis fraternels. Président, IJrigo. Siéf^e du eliib : rue Saint-Honoré, '2\\).

2. Avenir Président, Haudin. Siépe du elub : Faubourg Saint-Antoine.

3. ('oniite rentrai 'éleefions . i*résident, Lcseure. Siège du t'Iub : l)a/.ar lionne-Nouvelle.

4. Démocratique. Président, Cisset. Siège du elub : Faubourg Montinarlre, fiO.

5. Droits de THonime. Président, Villain. Siège du club : Conservatoire des arts et métiers.

G. (Comité démoeratique. Président, Véry. Siège du club : rue de l'Ouest, Ki.

7. L'Kgalité. Président, lUichct de Cublize. Siège du elub : salon de Mars.

8. Kgalite et Fraternité. Président, Mangin. Siège du club : rue des Fossés Saint-Victor, 4ô.

9. Émancipation des Peuples. Président, Suau. Siège du club : cite d'Antin, 29.

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